1.2

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Elestac se glissa sous les draps.

— Tu m’as paru si fragile. Je n’ai pas consenti te laisser et je t’ai emmené dans mon château.

— Pourquoi ne pas m’avoir abandonné ? Je n’étais qu’un inconnu, argumenta-t-il.

— Tu m’as attiré irrévocablement. C’était plus fort que moi, plus fort que tout. Tes yeux ont traversé mon âme et j’ai su que tu serais à moi pour toujours.

Elle caressa son visage, replaça ses mèches derrière son oreille et murmura :

— Tu es rassuré, maintenant.

Azur hocha la tête.

— Retrouve tes appartements. Demain, je dois me lever tôt.

— Tu vas à la chasse ? s’informa-t-il.

— Oui, des souffleurs de givre ont été aperçus sur le mont d’Andersouffle, encore. Je me demande pourquoi ils givrent ces tours. Mais je sais qu’ils veulent me jouer un mauvais tour. Un jour je les ferai fondre. Tu ne viens pas ?

En disant cela, elle éveilla plus fort la haine d’Azur. Il tenta, tant bien que mal de la camoufler. Que cherchait-elle à faire ? Les décimer ? Pourquoi se préoccuper d’eux, alors qu’ils ne faisaient qu’éloigner une menace ? Ils restaient sur le mont, sans chercher à enneiger plus que cette partie du paysage. Mais que savait-elle des Crocsangs ? Pouvait-elle concevoir qu’il y avait plus dangereux qu’elle en ce monde ? Est-ce que toutes les reines avaient cette confiance en elles ? Cette arrogance ?

— Une fois m’a suffi.

— Ne fait pas cette tête. Tu as tué un homme, ce jour -là.

— Il ne m’aspirait pas confiance… Les autres semblaient terrifiés. Pourquoi s’acharner ? demanda le favori.

— Pour prévenir du danger. Pour ne plus voir de gens mourir de faim.

Elle se voilait la face et lui mentait ouvertement. Elestac aimait le sang et ça, depuis son enfance. Elle l’avait dit elle-même, un soir où elle avait trop bu : le sang et la souffrance, il n’y a que cela de vrai.

— Et pour moi, tu arrêterais ? Tous ces morts, alors que la neige est à six montagnes de nous...

— J’arrêterais le jour où la neige n’existera plus.

— Un jour, elle tombera d’elle-même, lorsque les hivers seront plus féroces.

— Azur, la neige n’existera plus !

Elle termina sur cette affirmation qu’Azur déplora. Si la neige disparaissait, les CrocSang seraient libérés et alors, Elestac verrait au grand jour sa faute. Toutes ces phrases charitables dont elle le berçait s’envoleraient et les vies qu’elle désirait protéger du froid, mourraient sous des crocs sanguinaires.

Azur s’extirpa des draps, nu. Dos à sa maîtresse, il esquissa un sourire mauvais. Si cela arrivait, il serait le plus heureux. Il souhaitait être aux premières loges pour ne rien rater de la défaite de cette femme acerbe. Redressé, il arpenta la chambre. Ses pieds caressèrent les tapis de peaux. Son regard s’éloigna jusqu’à un tableau représentant la scène de la victoire d’Elestac contre sa mère, Grindya. Sa mâchoire se serra comme à chaque fois qu’il le regardait. Où puisait-il cette maîtrise de lui-même ? Était-ce grâce au miroir ? À l’esprit qui possédait l’objet ? Pendant quatre ans, il l’avait écouté, se nourrissant de sa magie noire et oubliant qu’il était pourvu d’un cœur. Un mal, pour un bien. Seul l’entité du miroir comprenait sa souffrance, ses envies, son besoin d’être le sujet de toutes les convoitises. Il voulait briller, plus encore qu’il ne voulait se venger. Pourquoi ? Il n’arrivait pas à l’expliquer. C’était comme une évidence qu’il ne saisissait pas. Un sentiment qui avait poussé en lui pareil à la maturité, pareil à une pulsion subite.

Dans le silence de la pièce chauffée par les bûches crépitantes, il enclencha un mécanisme et disparut dans un passage secret. Il se saisit du chandelier posé sur une tablette et craqua une allumette, laissée à disposition. La mèche flamboyante éclaira son visage sans masque de comédien.

La porte secrète se ferma derrière lui. Il se tourna vers elle et murmura à l’intention d’Élestac, sourde à ses aveux :

— Un jour, ton cœur coulera dans ma main. Mais avant, je veux que tu me donnes le pouvoir. Jamais tu ne me résisteras. Je te vaincrais. Je te subjuguerais, t’aspirerais et tu ne verras plus que moi. Tiens-toi prête Elestac. Le processus sera long. Mais je ne démordrais pas. Tu mourras.

Les poings serraient et le visage lacéré de colère, il s’en retourna vers le couloir caché des murs où il n’entendait pas même un rat. Ici, personne n’avait idée de la haine qu’il déversait. Chaque soir où il réinvestissait sa couche, il maudissait la reine, jurant de la tuer.

D’un geste las, il rabattit ses cheveux en arrière et les agrippa sans force. Il les lâcha et d’un mouvement vif, frappa un mur. Un jour il serait roi. Un jour tous ces sacrifices auront une résonnance. Mais fallait-il encore savoir quand ? Quand est-ce qu’Elestac sera suffisamment ensorcelé ? Pourquoi cela mettait-il autant de temps ? Qu’est-ce qui ralentissait les incantations qu’il marmonnait loin des regards ? Qu’est-ce qui rendait tout si compliqué ?

Il pesta entre ses dents :

— Rouge ! C’est ce gamin qui la retient de me faire roi ! Ce sale mioche...

Il laissa ses bras pendre le long de son corps, et le cou cassé en arrière, il se navra :

— Il lui faut un ami au plus vite, qu’il quitte les jupons de sa mère. Sinon j’aurais une barbe blanche avant d’obtenir le trône.

Il ragea, étouffa sa voix entre ses lèvres.

— Pourquoi ce merdeux est-il asocial ? Pourquoi doit-il inquiéter Elestac à ce point ? Pourquoi ?

Il passa ses doigts sur son front, cogna à nouveau le mur, puis expira :

— Calme-toi Azur, se serina-t-il. Ça ne sert à rien de s’énerver. Il faut juste... Juste... Juste...

À force de répéter ce même mot, il eut une révélation. Se rapprocher du prince. Comment n’y avait-il pas pensé avant ? Le prince dans la poche, Elestac serait comblée et l’épouserait. Son fils était l’un des seuls êtres à réchauffer son cœur, son âme. Il l’adoucissait en deux battements de cils.

— Quel idiot je fais. Deux ans à perdre du temps auprès d’une femme que je hais.

Presque rendu à ses appartements, il lâcha un soupir éprouvé par sa bêtise. Il était tellement concentré sur Élestac, qu’il n’avait pas vu cette facilité lui tendre les bras. Atteindre la mère, plus que la femme.

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