Sursis 1

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Après six mois d’isolement, à parler avec des troncs d’arbres, à ressasser sa vie misérable, apprendre à lire chaque parchemin et en comprendre chaque rune, Azur marcha vers un village près de la frontière du pays voisin : Flammèche.

— Tu as bien compris ? demanda Frizure, dans la poche intérieure du lourd manteau de peau.

— Eh bien, sachant que tu me l’as répété une bonne centaine de fois aujourd’hui, je pense avoir saisi. Parfois, j’ai l’âpre illusion que tu me prends pour un demeuré.

— Loin de moi cette idée. Je ne désire que te guider vers tes sombres dessins.

— Je le conçois… Mais voilà une semaine que tu m’as invitée à mettre en pratique tes dons sur des humains. Je sais ce que je dois faire. Cesse de me le répéter. C’est fatiguant. Limite, irritant.

Azur soupira, tandis qu’il jeta au loin, vers le dernier village de Verdoyon, un regard austère. Voilà qui ne l’enchantait guère de retomber sur le chemin de la civilisation. Il s’était fait à la solitude et au monologue lorsque son acolyte disparaissait de la surface du miroir. Cet isolement était sans doute moins oppressant que celui qu’il avait haï dans son campement, près des « siens ». Dans les vallées, dans les forêts, là où le monde vivait sans humain, il avait appris à aimer son pèlerinage. Personne pour lui faire de mal ou pour l’ignorer dans sa torpeur. Pas de regard d’apitoiement, pas de sourires faussés, juste la mélodie de la végétation et du ciel. Juste les paroles insaisissables du jour et de la nuit. De quoi ne plus désirer retourner dans le sanctuaire des humains et leurs maudites querelles.

Hélas, Azur avait fait une promesse à lui-même et à sa mère… Plus à lui, d’ailleurs qu’à la défunte.

— Trouvons de quoi me vêtir avant toute chose. Ma peau de loup pourpre est trop voyante, on sera immédiatement que je suis un souffleur de glace.

— J’entends quelqu’un qui arrive, avoua Frizure.

— Quelle direction ?

— La droite, derrière toi. Un homme, le pas lourd, essoufflé. On dirait qu’il est blessé ou vieux. Il y a une femme avec lui. Pas léger. Une demoiselle.

— Toujours autant de détails. Eh bien, j’ai envie d’exercer mon jeu d’acteur. Qu’en penses-tu ?

Un sourire s’étira sur les lèvres du garçon, ainsi que sur celles de l’entité.

— C’est une aubaine, un bon début. Retire ta peau et mets-moi dans ton baluchon. Prends le canif à ta taille et entaille ton bras. Voyons de quoi tu es capable. Eblouis-moi.

Sans tarder, Azur suivit les conseils de Frizure et leva sa peau qu’il cacha derrière un buisson. Aussitôt, il trancha son épaule, le sang s’en échappa et teinta sa chemise blanche. Une grimace déforma son visage. Puis, il se jeta sur le sol, créa une nappe de gel avec l’eau d’une flaque près de lui et se mit à crier. Le hurlement perça l’air et les arbres qui le dissimulaient aux yeux d’un grand-père et de sa petite fille. La plainte les fit bondir tous les deux et chercher du regard la pauvre bête blessée. Ils fouillèrent de ça et de là, pour finir par se rapprocher des chuintements d’Azur. De loin, ils le virent allongé sur le sol et se précipitèrent à sa suite. Tout près, ils constatèrent une lance composée de glace. L’homme, la barbe blanche et hirsute, se statufia, et scruta les alentours avant de s’approcher du jeune blessé. La jeune fille, se tenant à ses côtés, se pencha à son tour et demanda avec la plus belle des expressions :

— Allez-vous bien ? Vous a-t-on attaqué ?

Azur montra son épaule, laissant l’homme et la fille le plaindre.

— Maudit souffleur de givre, grogna aussitôt le vieillard. Je ne comprends pas, la reine les a fait déguerpir d’ici, voilà deux ans. Sont-ils revenus ?

— On dirait bien. J’ai de la chance. La lance ne m’a pas transpercé, commenta Azur, mentant aussi bien qu’un arracheur de dents. Dîtes, monsieur, j’ai fait un long voyage. Je me sens épuisé et j’aimerais nettoyer cette plaie. Pourriez-vous m’accorder l’hospi…

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase que la jeune blondinette à sa droite, déclara :

— Venez chez nous. Nous vous offrirons le gîte et le couvert. Nous ne pouvons pas vous laisser ainsi. Qui serions-nous ?

Son grand-père hocha la tête derechef, proposa à l’apprenti-sorcier son épaule pour si tenir. Azur mimait à la perfection un jeune voyageur au bord de l’épuisement. Son visage teinté d’un blanc grisâtre lui offrait une mauvaise mine, et en contrôlant la fraîcheur de son corps, il pouvait faire apparaître du bleu pour creuser les contours de ses yeux.

Tu es un excellent élève, murmura Frizure d’esprit à esprit. Elle et Azur étaient connectés au bon vouloir du jeune homme.

Je le sais, répondit-il intérieurement.

— Comme vous êtes bon avec un inconnu. Demandez-moi ce que vous désirerez et je l’accomplirai pour vous prouver ma gratitude.

— Pour le moment, vous allez vous reposer, certifia la jolie fille, dont la peau dorée faisait écho à sa chevelure et à ses yeux d’un noisette si clair qu’on le crut blond.

Sagement, elle sourit et dévoila une beauté plus irréaliste que la couleur de ses yeux. Azur lui-même se laissa toucher par la splendide demoiselle qui se tenait gentiment à son côté.

— Mademoiselle doit appartenir au ciel. Une fille du soleil ?

— Mademoiselle, dit-elle, n’est rien de plus qu’une villageoise éduquée. Ne me comparait point à ce que je ne suis pas. C’est trop d’honneur.

Un énième sourire ourla ses lèvres pleines et roses, de quoi ravir Azur.

Ai-je pêché le bon poisson d’après toi, Frizure ?

— Elle m’a tout l’air d’une bonne prise. Félicitation. Maintenant, je te laisse la charmer. N’oublie pas.

— Aucun sentiment. Je sais.

— Dans ce cas, amuse-toi bien.

Le soir-même, alors que le grand-père, monsieur Adolne, partit se coucher, Azur et la belle Méldine apprirent à mieux se connaître. La lune pour seule lanterne, ils s’installèrent sur un banc dans le jardin familial et discutèrent comme si la nuit allait durer éternellement.

Après avoir ri, s’être trouvé quelques points communs pour la botanique, Azur oublia ce qu’il avait promis à Frizure. Il céda sous le charme de la demoiselle et sous sa manière de rouler les « r ».

— Tu as perdu tes parents ? Comment ? l’interrogea-t-il, conquit.

— J’étais bien trop petite pour m’en souvenir. Grand-père dit qu’ils étaient tous deux très fragiles. Mais la tisseuse du village m’a avoué un jour, sous les effluves de l’alcool, qu’ils étaient morts dans un combat qui opposaient les souffleurs de givre aux chasseurs de la reine. En soi, ils étaient là au mauvais moment, au mauvais endroit.

— Est-ce pour cela que tu hais les souffleurs ?

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