Prologue 2-2

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Habituées à cette vision obstruée par les flocons, les deux rivales fermèrent leurs paupières, aspirant la ferveur du moment. Elles jouèrent de leur glaive, harmonisant leur geste, leur âme. Les armes chantèrent plus fort que leurs voix combatives. Les lames crissèrent dans des sons aigus. Les à-coups se prolongeaient, plus ferreux, plus clinquants, plus rageurs à chaque instant. Bras et jambes se plièrent, se détendirent. Entrechats, pas chassés, contorsions s’accentuaient entre les deux guerrières. Quand l’une perdait l’équilibre, l’autre attaquait. Elles feintaient à n’en plus finir, absorbaient les nouveaux mouvements de leur concurrente. C’était le combat d’un oiseau et d’un chacal. Les respirations se hachaient, la fatigue durcissait les membres. Guider les armes devenait pesant, pourtant la ténacité de chacune ne faiblissait d’aucune manière.

Elestac glissa plusieurs fois, laissant les poings de Grindya l’atteindre. Elle pivota, se protégeant des coups suivants. Les chocs lui faisaient lentement perdre la tête et si elle n’avait pas eu besoin d’air, elle aurait ri comme une démente. La reine envoya un coup de genou fort bien placé qui coupa le souffle à son adversaire. Grindya se ploya le temps de quelques secondes où Elestac entreprit de l’assommer de coups au visage. Hélas, Grindya ne perdit pas pieds et se redressa presque aussi tôt. Elle bondit, fit mine de fuir, puis tacla la reine. Elles s’avachirent de tout leur poids sur la poudreuse, retenant les membres de l’autres. Elles s’agrippèrent, montrèrent les dents, pareils à deux chiens affamés. Leur visage rougi de cruauté. Elles se repoussèrent, reprenant les gestes de l’autre afin de se redresser. Grindya revint à la charge, collant au corps de son adversaire et l’obligeant à jouer de leurs poings, plutôt que de leur arme.

Le temps sembla se suspendre alors que les guerrières redoublèrent de puissance. Les grondements de l’une, comme de l’autre, perçaient l’air. La surface du sol explosait à chaque pas en poussières de neiges.

Au loin, les troupes observaient deux silhouettes vaporeuses danser férocement. Une danse où l’une d’elle devrait ployer le genou tôt ou tard.

Orgueilleuses, les deux femmes ne se laisseraient point dominer, qu’elles furent blessées ou mourante.

Le combat dura une nuit entière, où les soldats et les souffleurs de givre analysèrent les deux conquérantes qui s’affrontaient pour leurs convictions. Pas de terrain d’entente. Pas de possible trêve. Tous étaient conscients de leur divergence.

Grindya se battait pour l’hiver éternel et pour que les sept tours de glace trônant sur le mont d’Andersouffle ne fondent jamais. Celles qui retenaient les Crocsangs, ces monstres légendaire et mangeurs de chairs. Quant à Elestac, elle souhaitait mettre fin à la famine de son peuple. Remplacer les plateaux de neiges par des terres cultivables.

Grindya et Elestac avaient chacune l’envie de protéger leur communauté, mais jamais elles ne surent s’accorder. Aucune médiation, aucun accord, ne fut signé. Aucun rapprochement, hormis pendant les combats interminables.

Les répercussions des glaives perçaient encore l’horizon, tandis que le jour se levait, dévoilant une flaque de sang.

Un cri strident retentit. La neige cessa de tomber. Une des femmes était à terre, alors que l’autre brandissait son arme au-dessus d’elle, victorieuse.

L’une gémissait de douleur, l’autre hurlait son bonheur.

La scène fut accueillie par les hurlements de joie de ses suiveurs. Le silence régnait chez les adversaires, jusqu’à ce que le cri déchirant d’un enfant percute les cieux. Une douleur ardente fendit l’air. Elle était palpable même dans le camp adverse. Si tranchante, si subite. Tellement éloquent.

Un garçonnet sortit des fourrés et s’élança vers le corps agonisant de la femme.

— Maman… souffla-t-il.

Tout son être frissonnait, pareil aux aiguilles des sapins que le vent faisait grelotter.

Il s’agenouilla sur le tapis rouge, le visage empreint de lourdes larmes, et glissa ses mains sur les joues de sa mère. Les doigts agités de tremblements, il mémorisa la douceur de sa peau, et les cicatrices dans son cou.

Elle lui sourit tendrement comme si de rien n’était.

Les mains du garçon devinrent le réceptacle d’une âme branlante.

— Maman, répéta-t-il en sanglotant.

Son cœur se serra. Sa tristesse s’écoula. Son visage se déforma. Une fine colère teinta ses yeux bleus, voilés d’un chagrin écrasant.

— Ne me quitte pas… S’il te plaît, murmura-t-il, sous les applaudissements des soldats qui fêtaient la victoire d’Elestac.

— Azur, mon fils… mon amour, ne laisse pas fondre les sept tours de glace… ou le monde ne sera plus qu’un océan de sang. Ah ! Et de terreur, chuchota Grindya entre deux inspirations.

Elle le suppliait plus qu’elle ne le demandait, de peur qu’il oublie un jour pourquoi ils se battaient.

— Ne dis rien, tu vas te fatiguer.

Les larmes redoublèrent d’intensité sur le visage pâle d’Azur.

— Je jure de t’obéir et promets de trouver une solution. Je te vengerai... finit-il par avouer en serrant sa mâchoire.

— Azur, je ne demande pas de vengeance. Juste que la neige reste reine sur les Hauteurs d’Andersouffle. Rien ne doit éclore, là-haut. Tout doit rester… De glace.

Grindya contempla, de ses grands yeux verts, son fils hocher la tête docilement. Le garçon lui tenait la main. Des larmes, toujours plus nombreuses, jaillirent de ses prunelles d’un bleu intense et lumineux. Ses cheveux noirs lâchés au vent se posaient en mèches éparpillées sur la fourrure qui maintenait sa mère au chaud.

Chaleur qui commençait à se dissiper. La douleur vive, devint lancinante. Son corps s’anesthésia lentement, mais sûrement. C’était étrange de sentir la vie s’écouler hors de sa chair.

— Un dernier baiser, mon fils, demanda-t-elle, de sa voix éteinte.

L’enfant se courba et embrassa de ses lèvres pâles le front de sa mamanouna.

À peine en eut il le temps, qu’un homme de sa tribu se jeta sur lui et le fit reculer avant que le glaive d’Élestac ne le touche. La reine savait qu’il prendrait la relève. Le tuer maintenant lui épargnerait l'effort plus tard.

L’homme souleva le garçonnet dans ses bras et courut pour lui sauver la vie. Aussitôt, la reine ordonna d’un geste, à ses hommes et ses femmes, d’éliminer les ennemis. Sa voix, puissante, déclencha une chasse à l’homme.

Dans la fuite, Azur posa une dernière fois ses yeux sur le corps de sa mère piétinée.

Une tache noire assombrit son cœur, le fissurant. Ses poings se serrèrent de rage. Ses larmes coulaient comme s’il eut reçu des cristaux de glaces dans les yeux. Il vit autour de lui plus que le mal.

Un rideau de neige s’éleva à nouveau, semblable à un essaim d’abeilles blanches, promettant une nouvelle bataille.

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