3 - Caractère de feu et botte de foin

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Le lendemain de ses visites à la guilde et la caserne, Kuran fit le point sur les diverses notes qu’il avait prises depuis qu’il était arrivé à Roallac. Il en arriva à la conclusion que trouver Gurwan était encore le meilleur moyen de faire la différence entre l’homme et la drôle de légende qui s'écrivait sous ses yeux.

Vu que la guilde ne l’avait toujours pas renseigné sur la destination de son étrange sujet d’étude, il décida de suivre le conseil qu’il avait reçu la veille, à savoir se présenter au seigneur local, qui aurait d'autres informations.

Le manoir du comte de Gray se situait un peu à l’écart de la ville. Son domaine et sa demeure étaient jolis. La bâtisse se déployait en deux ailes sur deux étages, de couleur rouge brique. Une architecture raffinée, mais pas prétentieuse, comme le prêtre avait l’habitude d’en voir à la capitale avec les demeures de nombreux nobles qui étaient bien souvent ostentatoires au-delà de tout bon goût. Non, les lieux démontraient que le propriétaire était à l’aise financièrement, mais qu’il ne cherchait pas à le prouver à tout le monde.

Pendant le voyage, il s’était renseigné sur le comte, Sieg de Gray, un homme bon et plutôt aimé de ses sujets. Une personne dont on vantait également l’amour qu’il avait pour le jardinage et on prétendait que les jardins de sa résidence étaient magnifiques. Kuran n’eut malheureusement pas l’occasion de le vérifier, car les jardins étaient dans un état quelque peu particulier. Ils étaient presque intégralement recouverts de foin, sur une bonne épaisseur atteignant quasiment les deux mètres par endroit. Autant dire que le jeune prêtre en fut interloqué. Il remarqua aussi un groupe de gardes, discutant gaiement alors que l’un d’entre eux tenait un grand morceau de parchemin.

Kuran en avisa un qui faisait le planton à l’entrée du domaine. Il se présenta et demanda à voir le comte. Le garde, bien moins méfiant que ceux des nobles de la capitale, lui désigna une personne plus loin dans l’allée centrale et le laissa passer. L’homme en question devait avoir la bonne quarantaine, il était bien portant, même un peu ventru, blond, avec une moustache à l’impériale.

-Puisse la sagesse de la déesse éclairer votre journée. Commença Kuran en offrant au noble la salutation d’usage de son ordre.

-Puisse-t-elle éclairer votre chemin, mon jeune ami.

Le comte était un homme poli et souriant. Beaucoup de nobles pouvaient l’être, mais à Kartanos, lieu où les jeux de pouvoir étaient nombreux, leurs sourires étaient faux. C’était le genre de personnes capable de vous demander avec courtoisie des nouvelles de votre famille tout en ayant envie de vous arracher la peau. Mais l’homme devant Kuran semblait vraiment différent, son sourire avait une forme de bienveillance, ce premier contact lui permit de comprendre un peu pourquoi il était apprécié de son peuple.

-Je m’excuse de venir vous déranger messire. Je suis actuellement en voyage pour la rédaction de ma chronique et mon sujet de recherche est un mercenaire, reconnaissable au tatouage de dragon qu’il porte sur le bras. On m’a dit, de manière évasive, que vous pourriez me renseigner.

Le comte eut un petit rire amusé derrière sa moustache et invita le jeune prêtre à marcher un peu avec lui.

-Effectivement, je l’ai rencontré quelque temps après son arrivée en ville. Je voulais le remercier pour le service qu’il m’avait rendu.

-Est-ce indiscret de vous demander la nature de ce service ?

-Point du tout mon ami. Voyez-vous, j’ai eu le malheur de perdre ma femme trop tôt, emportée par une vilaine fièvre maligne.

-Puisse Serpas veiller sur son repos, dit le prêtre en offrant la prière d’usage au dieu gardien des âmes.

-Merci. Toujours est-il qu’elle a tout de même eu le temps de m’offrir une fille, une adorable et délicate enfant. Et il se trouve que ma douce Kristina a un véritable don pour la magie et a choisi d’aller l'étudier à la capitale.

Dans leur monde, la magie était très courante, Kuran en maîtrisait d’ailleurs quelques rudiments. Mais si n’importe qui pouvait, en théorie, faire de la magie, dans les faits, ce n’était pas si simple. Chaque race avait son affinité et chez les humains, cela pouvait être très variable. On pourrait même comparer ça aux arts, certaines personnes avaient des dispositions naturelles et d’autres devaient compenser par le travail. Mais bonnes dispositions ou non, avec la magie, il n’y avait pas de secrets, il fallait étudier pour la comprendre et devenir bon en la matière. Cependant, il n’y avait que deux façons d’apprendre efficacement la magie, se trouver un maître ou étudier dans une école dédiée. Bien évidemment, de telles écoles étaient élitistes et hors de prix, ce qui les réservait à la noblesse ou de très riches marchands. La capitale possédait plusieurs écoles de magie où de nombreux enfants nobles venaient s’initier non seulement aux arcanes, mais aussi à d’autres sujets comme la politique, l’étiquette, etc. Pour certains, c’était aussi un moyen de trouver un potentiel partenaire de mariage.

-Ma fille venait de finir son apprentissage et prenait le chemin du retour. Seulement, par un caprice typique de la jeunesse, je suppose, elle a refusé de prendre le carrosse familial pour voyager incognito dans un convoi marchand.

Il ne fut pas dur pour le jeune prêtre de commencer à mettre en ordre les pièces du puzzle.

-À son retour, elle m’a raconté pendant des heures comment le mercenaire que vous cherchez les a tous sauvés. À l’écouter, un véritable dieu de la guerre était descendu parmi nous. J’ai donc invité cet homme à venir prendre le thé pour le remercier en personne de son aide.

-Quelle impression vous a-t-il fait ?

-Quelqu’un de triste. J’ai connu jeune le deuil d’une femme que j’aimais, j’ai senti chez lui quelque chose de similaire, comme s’il avait perdu quelque chose de précieux. Il n’était pas très bavard et ne semblait pas à l’aise avec l’étiquette, mais il faisait de son mieux pour se montrer poli et aimable. Ma fille a insisté pour pouvoir discuter encore un peu avec lui, je les ai laissés.

-Votre fille, seule avec un mercenaire ?

-Il m’avait l’air d’un homme convenable sachant se tenir et je pouvais bien passer ce petit caprice à ma douce Kristina. Que voulez-vous ? C’est mon unique enfant alors il m’arrive de trop la gâter parfois. Enfin, une heure après, ma fille a déclenché une explosion magique et l’homme s’est enfui en sautant par la fenêtre.

Choqué de cette révélation, Kuran s’apprêtait à demander de plus amples explications, quand une explosion se fit entendre au deuxième étage de la maison et que, dans un grand cri, un domestique soit catapulté par la fenêtre. À ce moment, les gardes attroupés dans l’allée devinrent fébriles et commencèrent à crier.

-Ho ! Je le sens bien, 20 cuivres en C7 !

-D8 ! Cria son compagnon.

Le domestique finit par atterrir et, fort heureusement pour lui, il y avait assez de paille pour le réceptionner sans trop de dégâts.

-Et merde ! Ragea le premier garde.

-Je te l’ai dit, t’es nul sur les angles, envoie la monnaie ! Lui rétorqua le second.

Kuran essaya tant bien que mal de rationaliser le spectacle auquel il venait d’assister. Il se tourna alors vers le comte, pour qui tout semblait parfaitement normal.

-Que… quoi, bafouilla le jeune prêtre.

-Depuis cette histoire, ma fille est légèrement énervée. Elle est vraiment mignonne, mais un peu soupe au lait. Régulièrement, elle fait une petite crise et balance un domestique par la fenêtre à grand coup d’explosion magique. Par sécurité, j’ai fait remplir le jardin de foin pour les réceptionner. Et les gardes se sont amusés à faire un plan et le découper en damier pour prendre les paris sur les points de chute.

Kuran en laissa tomber son matériel d’écriture au sol, tant le spectacle et les explications qui l’accompagnaient défiaient l’entendement de toute personne à peu près sensé.

-Et les domestiques, ils en disent quoi ? Tenta de reprendre le jeune homme.

-J’ai doublé leurs gages et accordé une prime de risque. C’est une enfant adorable, elle finira bien par se calmer. Même si j’ai préféré déménager temporairement dans le pavillon de chasse pour lui laisser plus de tranquillité.

Pas si courageux que ça le gentil papa en fin de compte. Mais du coup, l’image de la jeune fille adorable et délicate en prenait un coup.

-Allez donc lui parler, elle n’est pas aussi méchante qu’il n’y parait. Évitez de prononcer directement le nom de Gurwan et elle devrait se tenir. Sur ce, pardonnez-moi, mais j’ai des obligations qui m’attendent.

Le pauvre prêtre se retrouva donc en plan, seul au milieu de l’allée. Son regard se tourna vers la charmante demeure du comte qu’il trouvait soudainement semblable à l’antre d’un dragon ancien que l’on aurait réveillé d’hibernation avec de grands coups dans les valseuses. Deux envies se disputaient dans son esprit. D’un côté, sa raison lui criait « fuis pauvre fou ! », et de l’autre, sa curiosité le poussait à tenter sa chance. Préférant écouter son courage à son instinct de survie, il pénétra donc dans l’antre de la bête.

-Dame Kristina, je vous suis infiniment reconnaissant de m’accorder un peu de votre temps.

Assis dans un petit salon du second étage, Kuran savourait un thé délicieux en compagnie de la fille du comte. Cette dernière était une magnifique jeune femme qui venait d’atteindre la vingtaine. De taille moyenne, elle avait de longs cheveux soyeux, blonds comme ceux de son père, un corps aux proportions idéales avec des formes développées juste comme il fallait. Elle portait une tenue qui la mettait en valeur tout en restant élégante. Son regard était couleur de braise, une coloration qui n’avait rien de naturel chez un humain et dont Kuran soupçonna qu’il s’agissait d’une manifestation physique de son affinité magique. Elle parlait d’un ton calme et posé, buvant elle aussi son thé.

-C’est toujours un plaisir de faire la conversation à un homme érudit et éduqué. Je reviens moi-même de mes études à la capitale.

-Votre père m’en a effectivement parlé, vous étudiiez la magie, je crois.

-Effectivement, au Manoir de la Salamandre.

Kuran laissa paraitre sa surprise, car la jeune femme n’avait ni plus ni moins qu’étudié dans la meilleure et la plus prestigieuse académie de magie de l’Empire, fondée par Ulker la Salamandre, l’un des plus grands mages humains de l’Histoire, dont les travaux avaient révolutionné la pratique même de la magie. Le genre d’endroit où l’on n’entrait pas juste avec l’argent à papa, mais en faisant preuve d’un authentique don. Il était fort probable que cette jeune femme ne deviendrait pas n’importe qui dans les années à venir.

-Impressionnant. Mais j’ai cru comprendre que votre retour fut quelque peu… mouvementé.

-Certes. Par amusement, j’ai décidé de voyager incognito dans une caravane marchande.

-Quel genre d’amusement comptiez-vous y trouver ?

-J’espérais une attaque de bandits, du genre idéal pour tester ma magie en situation réelle.

Kuran prit une gorgée de thé, histoire de ravaler en même temps une réplique qu’il s’apprêtait à sortir concernant le fait qu’une attaque de bandits n’était pas un jeu pour passer le temps.

-J’ai cru comprendre qu’il y a effectivement eu des problèmes, mais que des mercenaires avaient justement été engagés pour ça.

-Et c’est précisément l’un d’entre eux qui m’a coupé l’herbe sous le pied. Cet homme était d’une telle puissance. Je l’ai observé discrètement durant tout le combat, très surprise de trouver un mage de ce niveau vivant comme simple mercenaire.

Sur le coup, Kuran ne put cacher sa surprise, car cela devenait contradictoire avec ce qu’on lui avait raconté.

-Un mage vous dites ? Mais j’ai cru comprendre à d’autres témoignages qu’il pratiquait une technique de combat à mains nues ?

-Avec une vitesse, des réflexes et une force qui dépassent parfois les limites humaines ? Non, cet homme utilisait bel et bien la magie et d’une façon intéressante je dois dire.

-La seule magie qui me vient à l’esprit dans un tel cas, ce serait le renforcement, mais c’est une forme de magie…

-Grossière ? L’interrompit la jeune femme. Ce que je pensais moi aussi. Les adeptes du renforcement font circuler l’énergie dans leur corps pour l’améliorer, mais le flux est brut, sans élégance et les améliorations ne sont pas si impressionnantes.

-Dans ce cas, il faisait différemment, je suppose.

-Oui. Son flux magique s’étendait dans son corps comme une toile, avec finesse et précision, lui permettant de dépasser ses limites physiques sans contrecoup. Je n’avais encore jamais vu un mage pratiquer une magie de ce genre.

Kuran prenait ses notes consciencieusement, prévoyant déjà d’envoyer une lettre à Alhom en lui demandant de se renseigner sur ce genre de magie. Les temples de Vakieo possédaient les plus grandes et les plus fournies des bibliothèques au monde, il trouverait sans doute quelque chose.

-Suite à ces évènements, j’ai convaincu mon père d’inviter ce mercenaire à prendre le thé en notre compagnie. Les remerciements n’étaient qu’un prétexte, je voulais surtout le voir de près, lui parler et l’examiner.

-Vous en a-t-il dit plus du coup ?

-Pas vraiment, répondit la belle noble en poussant un soupir. Il était peu bavard et très avare sur les sujets le concernant. Quand je lui ai demandé d’où il venait, il m’a simplement répondu : « de très loin ». Ensuite, je lui ai demandé en privé s’il accepterait de me laisser examiner son corps.

Présenté ainsi, aucun homme ne pourrait refuser de se faire examiner par une si charmante jeune femme, mais quelque chose soufflait à l’oreille de Kuran que cela n’avait pas dû être aussi simple.

-Il a accepté ?

-Il a refusé ! S’emporta la blonde, faisant naitre des petites flammèches autour d’elle. Il m’a littéralement insulté, me qualifiant de cinglée, au motif que j’avais « des goûts très particuliers ». Quelle honte ! N’est-ce pas Pochi ?

Tout en parlant, elle fit claquer la cravache qu’elle tenait en main sur les fesses de son « siège ». Car depuis le début de son entretien avec Kuran, dame Kristina était assise sur le dos d’un homme installé à quatre pattes. Un grand musclé, torse nu, portant une cagoule et un bâillon en cuir. L’esprit de Kuran, sans doute dans un souci de préserver sa santé mentale, avait étrangement obscurci ce fait durant toute la conversation.

-Effectivement, quelle grossièreté, reprit le prêtre, faisant tout pour ignorer les bizarreries de son interlocutrice. En tout cas, merci Dame Kristina de Gray.

-Je vous en prie mon cher.

-Permettez-moi donc de prendre congé de vous, j’ai encore beaucoup à faire si je désire rattraper sire Gurwan.

-Ne prononcez pas…

Kuran réalisa sa terrible erreur en voyant poindre la colère sur le visage de la noble et les étincelles danser autour d’elle. Pourtant, le comte l’avait mis en garde.

-Ne prononcez pas le nom de ce sale type !

Le pauvre prêtre n’eut pas le temps de tenter quoi que ce soit, qu’une explosion magique le projeta par la fenêtre. Pour le coup, il ne lui fut plus possible de réfléchir, seulement de crier sa peur avant de sentir son corps atterrir brutalement dans le foin. Ce dernier avait amorti la chute et l’empêcha de finir fracturé de partout, mais ce n’était pas non plus une solution miracle, il en serait quitte pour quelques contusions. Quand il put enfin reprendre ses esprits, la première chose qu’il vit fut le visage d’un garde.

-Merci l’ami, je viens de gagner cinquante pièces grâce à toi.

Le garde l’aida à s’extraire de la paille. Le monde tournait autour de lui, un horrible sifflement lui vrillait les oreilles et il ne pouvait pas marcher sans tituber. Pourtant, son instinct de survie l’aida à trouver le bon chemin pour partir, fortement désireux qu’il fût de fuir au plus vite ce manoir peuplé de joyeux cinglés.

Une fois rentré au temple, il s’écroula sur son lit sans autre forme de procès, priant très fort tous les Dieux qu’il connaissait pour que la guilde ait rapidement les informations dont il avait besoin afin de quitter cette ville.

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