Chicanes

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La case de Toubou est masquée par une clôture de bambous. Ce n'est pas habituel. Mais rien qui concerne la sorcière ne l'est. L'enceinte est garnie de têtes de basimbiliki, de nsimbiliki, de mbanga , ces mammifères plus ou moins gros que le chien partage avec elle.
Comme souvent, le sinistre brise-vue lui a permis de manœuvrer, de différer la présentation de la petite. Il fallait savoir si elle vivrait, il fallait savoir quels étaient ses noms et il faudra tâcher de museler la mère pour toujours au sujet des origines de Leki.
Mais tant que dure le secret de son existence, elle est protégée.
Toubou se met en route, il est temps de construire le secret de la filiation de Leki. Elle pose la main sur la tête de son chien.

« Le Chien, tu restes, tu veilles, personne ne rentre ! »

L'Africanis se couche sur le sol, au seuil de l'enceinte en bambou.
C'est une bête impressionnante.
La plupart des villageois le connaissent, mais ne le voient que rarement. Il circule peu dans le village qu'il préfère contourner. Le chien se méfie des gens. Il garde peut-être en mémoire la nuit où l'un deux s’apprêtait à l'achever à coup de gourdin, cette nuit où Toubou a pris sa défense et l'a adopté.

Il est roux, son poids et sa taille sont presque ceux d'un petit potamochère. Mais il est surtout anormalement intelligent. Quand Toubou lui donne un ordre, il s'exécute immédiatement, quand l'ordre est plus difficile à cerner, elle pose sa main sur la tête du chien, comme elle le fait avec Badou. L'animal alors comprend ce qu'elle réclame.
Toubou communique dans le monde-demi des molimos, un monde où elle est à moitié, un monde qu'elle ne voit qu'en partie, c'est comme ça qu'elle s'explique son don.
Les esprits font vibrer une corde sensible entre elle et Badou, entre elle et Le Chien. Elle n'a cependant que ces deux-là comme intimes interlocuteurs. Elle suppose que ce lien magique est né lorsqu'elle les a sauvés.

Sa case est assez éloignée du cœur du village.
Son époux l'avait bâtie pour garder son incompétence à l'abri des curieux. Il était charismatique, beau parleur et son père très respecté. L'imposture avait duré, mais on en vint à murmurer au sujet de sa possible impéritie.

Toubou, qui était promise à un autre dans un village voisin, comme le veut la coutume, fut rachetée par le chaman. Il avait commis des erreurs, Toubou était sa planche de salut : elle avait un vrai don de guérisseuse. Elle l'épousa au cinquième cycle de ses menstrues et le tua deux ans plus tard.

Toubou marche une vingtaine de minute, son pas est resté alerte. Sous l'arbre à palabre trois griots livrent leurs souvenirs à des adolescents paresseux. Elle salue le petit groupe et contourne la place puis se glisse derrière la case de Mongo.
Un mur est construit en léger décalage de la structure principale, créant un passage étroit qu'on peut fermer de l'intérieur, ce que le chef fait quand il veut la paix.
Habituellement, passer cette porte indique que le visiteur désire une entrevue discrète.

Toubou fait quelques pas dans la grande case. Mongo, assis en tailleur, la salue brièvement :

« Dis-moi sorcière, comment se fait-il que le fils de Mongo soit mort ?
— Tu ne m'as pas fait venir, alors j'imagine que la cause était évidente pour toi, naturelle ? »

Le visage de Mongo se ferme. Chinaca qui s'approchait, fait demi-tour. Moto Mongo grogne :
« Elle m'a caché l'enfant ! Elle dit que le garçon avait un visage tordu, comme si un molimo l'avait brisé ! Je veux savoir qui a jeté ce malheur ! Il y a des rumeurs Toubou. De vengeance, concernant ton mabé pembé...
— Je veux bien que ta peine cherche un responsable. Pourtant en supposant une telle chose, tu oublies que je suis une sorcière de bien et que je ne sais pas tout et puis, tu accuses Badou, s'il avait eu de bonnes raisons de vouloir se venger comment aurait-il fait pour vous maudire sans parler. L'intention ne suffit pas à la pratique sinon le monde ne serait plus habité par les Hommes. Tu sais bien que ça ne se passe pas comme ça ! Ça vaut mieux, non ? Je te rappelle aussi que j'ai fait porter à ton épouse un gri-gri de protection et qu'il m'a été rendu… C'est bien dommage.
— Alors explique-moi !
— Njambi ne fait de confidences à personne. Peut-être que cet enfant aurait fait ton malheur, et que le grand Dieu ne pouvait le permettre, peut-être qu'une ébembé voulait un petit, peut-être que cet enfant manquait de vie… Tout vient de la volonté de Njambi, mais comment les évènements le servent-il ? Tu le sauras comme moi, quand tu seras mort. À ma prochaine transe, je demanderai s'il faut que tu te purifies… Je t'ai toujours apporté mon aide quand tu la demandais.
— Je te crois. Je suis très en colère ! Que voulais-tu ?
— Je dois parler à Chinaca… Des histoires de femmes.
— Je vous laisse. Chinaca je vais chasser avec Yembé et Masa. Où sont Tambwé et Mabwèni ?
— Dans leurs champs.
— Je vais leur dire de s'occuper du tien, en attendant que tu ailles mieux. Kendé malamu Toubou
Na Mongo. »

En attendant que le roi soit hors de portée de voix, les deux femmes se jaugent. Chinaca s'allonge nonchalamment puis Toubou attaque :
« Elle vivra !
— T'aurais dû la tuer !
— Tu n'as pas de coeur, Mabé !
— Tu es une idiote, Toubou ! »

Les insultes se taisent mais se disent dans les regards.
Un fin sourire fleurit sur le visage de Chinaca :
« Qu'est-ce que tu veux vieille femme ?
— Que tu cloues ta langue au sujet de l'enfant et que tu cesses de persécuter Badou !
— Pour le petit monstre, il est à toi, après tout c'est TON œuvre. Pour le démon je ne suis pas responsable de la haine des autres… De lui-même l'etumba voulait me protéger, je le comprends ! Il fait son devoir, il respecte sa souveraine.
— Je vais te dire ce que je sais et tu serais avisée de le croire. Njambi m'a dit : "c'est toi qui t'occuperas de la fille de Mongo, va la chercher avant que sa mère ne lui fasse du mal. Si l'enfant étrange devait mourir les clans de ce village ne survivront pas".
— Ho ! Et il t'a dit tout ça dans le creux de l'oreille, quelle chance tu as ! Quelle distinction !
— Que tu me renifles ou que tu crois me renifler, ça m'est égal, tu viens d'un autre village, tu imagines tout savoir. Tu me confonds avec une femme avide de pourvoir parce que tu ne sais pas regarder autrement qu'à travers toi ! C'est pour ça que moi, je sais qui tu es ! Jeee ssssais qui tu es !
— Tes yeux blancs ne m'impress….
çççça ffferme sssa bouchhhe puaannte, ça fera cccce que JE dis ou ççça m'appartiendra !
Toubouuu a beaucoup de compassssion, je n'en ai AUCUNE… »

Toubou se tait. Ses yeux roulent dans le bon sens et reprennent vie. Mwasi moto peine à reprendre contenance, la chamane rit jaune.
« Hé, bien on dirait qu'à toi aussi, les esprits parlent, mais celui-ci je préfère qu'il s'adresse à toi plutôt qu'à moi…
— Qu'est-ce que ça veut dire ? qu'est-ce qu'il a dit ?
— Tes creux d'oreilles, à toi, ils ne te servent à rien ? C'est à toi qu'il a parlé ! Moi ce que j'ai à te dire, c'est que tu ne contrediras pas l'histoire que j'ai tressée pour MON petit monstre et que tu convaincras ton époux qu'il faut protéger Badou, il appartient au destin de la petite. Si tu ne mets pas ta part de pierres, l'awalé se fera sans toi. Mongo saura tout et tu redeviendras qui tu étais, une intrigante ! Personne ! Oh ! Et quoi que t'ait dit l'Ancêtre, je te conseille de lui obéir !
— Va-t'en sorcière ! »

Toubou scrute le corps allongé de Chinaca. La femme du chef a les yeux écarquillés et sa peau s'est brutalement ternie :
« Allez SORS !»

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