Réponse à "Challenge le "Bradbury des confiné(e)s" semaine 1 (du 12 au 19 avril 2020)"

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Je m’étais juré de ne plus graver ce genre d’épitaphe. Buriner des heures dans les cimetières, parfois sous la pluie. Mon père serait dépité s’il me voyait. Mon comptable trouve ça génial: « Pierre, vous devez réaliser au moins trois gravures par jour pour maintenir votre affaire à flots ». Pourtant, j’ai été honnête avec lui, je n’en voulais pas de cette entreprise, j’avais accepté la proposition de mon père seulement parce qu’il m’avait assuré que je pourrais recentrer l’activité sur la gravure décorative. Qu’est-ce que j’ai été naïf ! Et qu’est-ce qu’il a été malin!

A seize ans, on imagine que l’on va réaliser ses rêves, il est impensable d’être berné par sa propre famille. Je me voyais déjà appelé sur des chantiers de restauration. J’aurais rencontré une jeune sculptrice ou une décoratrice peut-être et nous aurions fait le tour de France des monuments religieux à retaper. J’ai travaillé comme un âne pour atteindre un haut niveau et espérer vivre de la gravure décorative. Quand j’ai accepté la société, j’ai sciemment oblitéré la réalité : un graveur sur pierre gagne sa vie en travaillant dans le domaine du funéraire et dans le Cantal, un tiers des habitants a plus de soixante ans. Le seul point positif, c'est que je ne manque pas de travail. Revers de la médaille, je suis toujours célibataire et je passe 90% de mon temps dans les cimetières à graver des dates et des épitaphes à la con.

Rien que la semaine dernière, j’ai dû graver les dernières pensées du garagiste de Salers. Un passionné de téléréalité. Trois heures passées sur le marbre avec la pointe diamantée et le gravelet pour cette épitaphe aussi pathétique qu’inoubliable: « pour l’enfer, tapez 1, pour le paradis, tapez 2». Quand on grave ce genre de phrase, on se dit qu’il est loin le temps des premiers prix aux concours, des articles de presse parlant « Pierre, le graveur aux mains d’argent ».

Je préfère ne plus y penser. Si je travaille suffisamment, dans quelques mois, je pourrai vendre la société ou même la donner s’il le faut. Maintenant, je n’ai plus qu’à me concentrer sur mon épreuve technique parce que si je tombe sur le même sujet qu’en 2012, je suis mort. Six heures pour sortir douze éclairs au café, des chouquettes, une charlotte aux poires et une tarte abricots-pistache. J’y ai pensé toute la nuit et j’en suis venu à la conclusion que je devais passer mes soirées à apprendre par cœur les recettes et mes week-ends à m’entraîner sinon je ne serai jamais prêt et je resterai le pauvre petit tâcheron payé à la lettre.

Allez mon Pierrot, reprends toi ! Voilà que ça recommence. Je ne me souviens plus de la commande d’aujourd’hui. Ah, oui ! « Si vous me cherchez, je suis dessous ». Je reconnais que c’est marrant pour une fois mais je ne me sens pas l’énergie nécessaire pour la graver. Le médecin a diagnostiqué un « burn-out ». C’est vrai que j’enchaine les commandes, que j’oublie ce que je dois faire et qu’il m’est impossible de me concentrer en ce moment. J’ai fait quelques recherches hier, entre deux préparations et ce sont bien les symptômes du surmenage. J’essaie de me rassurer en me disant que c’est transitoire. Une fois que j’aurais passé mon CAP pâtisserie, je n’aurai plus la tête pleine de recettes et je pourrai à nouveau retenir les quelques mots que l’on me demande de graver ou bien je n’aurai plus rien à écrire, à part sur le glaçage d’un opéra. Quand je pense à la semaine dernière... Je devais être totalement à l’ouest pour répondre « mettez le four à préchauffer à 180°c » à la veuve du pharmacien qui me parlait de la crémation de son mari.

Déjà 10h45, il faut que je m’y remette. Si je me débrouille bien, je peux avoir fini vers 14h00 et j’aurai le temps de passer acheter le nécessaire pour mes croissants. Hier, je suis parti un peu vite mais j’ai eu le temps de tracer l’ébauche de l’épitaphe au crayon. J’essaie de ne pas penser à ma pâte à choux que je n’ai pas fait suffisamment sécher, ni à mes chouquettes qui sont restées désespérément plates. Voilà que ça me déprime. Peut-être faut-il mieux que j’exhausse les morts du Cantal ?

Non mais mon pauvre Pierre, tu as vraiment craqué, tu t’apprêtais à graver « rabattez à l’aide d’une spatule si besoin »… Maudites chouquettes.

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En réponse au défi

Challenge le "Bradbury des confiné(e)s" semaine 1 (du 12 au 19 avril 2020)

Lancé par korinne

Votre mission, si vous l'acceptez, consistera à écrire une nouvelle par semaine jusqu'à la date de notre libération (pas à ressortir des textes de vos tiroirs, hein.)

- Écrire une courte nouvelle (à chute si possible) de 5 minutes de lecture maximum.

- Sujet libre.

- Publication au plus tard dimanche à minuit.

C'est un exercice d'écriture enrichissant, pas facile mais formateur, et où l'esprit d'équipe est un puissant moteur, cela implique donc d'aller se lire les uns les autres :)

Voilà comment procéder :

- Chaque dimanche jusqu'à la fin du confinement un défi sera lancer (vu qu'on ne peut en lancer que 3 par mois, on le fera à tour de rôle en gardant le même titre, et en modifiant le n° de la semaine, afin de le trouver facilement.)

- Chacun des participants accepte le défi et dans sa réponse il met un lien sur le chapitre de l'oeuvre créer dans son profil pour le "Bradbury du confiné".

Le but est de ne rien lâcher et d'arriver au bout, mais le plus important est de participer, donc n'ayez pas peur et venez tenter l'aventure !

Pour la semaine du 12 au 19 avril @Korinne@ lance le premier défi.

Pour lancer le défi de la semaine suivante signalez-vous ici :

https://www.scribay.com/talks/19022/partant-pour-un-bradbury-jusqu-a-la-liberation--#comment_134844"

(discussion à l'origine de ce challenge qui durera jusqu'à la fin du confinement, enfin on l'espère :)

Commentaires & Discussions

EpitapheChapitre10 messages | 10 mois

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