12.2 - Chercher à progresser

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Bertrand dévala l’amas de rochers pour s’enfoncer dans la caverne.

— Faites gaffe, c’est mouillé, nous fit-il remarquer.

Nous le suivîmes en prenant garde de ne pas glisser. Les parois lisses, verticales et humides ne laissaient entrevoir aucun passage. Nous nous dirigeâmes vers le fond de la cavité. À mi-chemin, le bruit des vagues qui frappaient le mur de roche, obstruant l’entrée, se fit de plus en plus fort. Je me retournai et observai les gerbes d'eau retomber dans la caverne. Lorsqu’enfin je réalisai que la marée montait, il était déjà trop tard : la mer passait par-dessus la digue et se déversait à l’intérieur.

— Demi-tour ! criai-je en bondissant pour rejoindre la sortie au plus vite.

Sans demander leur reste, Bertrand, Aimé et Pierre me talonnèrent. Lorsque la vague froide nous atteignit, j’eus le souffle coupé. Immergés jusqu’à la taille, nous peinions à avancer à contre-courant.

— La marée ! s’exclama Aimé. Je l’avais bien dit que Caliméro nous refilerait sa poisse.

— Par là ! s’écria Pierre en indiquant un tas de rochers en hauteur.

Alors que nous essayions de les rejoindre, une seconde vague nous submergea. Nous nous agrippâmes les uns aux autres et luttâmes pour ne pas être emportés par les flots. Je croisai les regards de mes coéquipiers et pris conscience du danger qui nous guettait en observant leurs yeux écarquillés et leurs visages pâles. Je balayai la zone pour trouver un endroit où nous mettre à l’abri quand une déferlante me renversa. Je me raccrochai instinctivement à la chemise de Bertrand, le seul à tenir bon. La mâchoire crispée, il résistait aux flots, tentant de tous nous retenir. Mais la force des eaux eut finalement raison de lui et nous fûmes tous entraînés à ses côtés.

— Face au courant ! Les pieds en avant ! hurla Aimé.

À ces mots, je me remémorai la position de sécurité en cas de chute dans un rapide, enseigné par Francis lors d'un week-end radeau. J'essayai de me retourner sans lâcher Bertrand. Au moment où je réussis à m'orienter correctement, mes pieds heurtèrent une grosse pierre. Mes genoux plièrent et amortirent le choc, mais cela ne me ralentit pas. Je voyais, avec effroi, le fond de la grotte s’approcher à vive allure. Je tournai la tête pour trouver de quoi me raccrocher avant que l’on ne percute la paroi. Soudain, une vague plus puissante nous dévia tout droit vers une brèche. J'essayai de saisir les rochers qui passaient à portée de main, en vain : nous fûmes happés par la faille, engloutis par les ténèbres. Ballotté dans tous les sens, je serrai encore plus fort mon poing pour ne pas lâcher la chemise de Bertrand. Le courant accéléra et de grands remous se formèrent. Tantôt soulevé, tantôt submergé, je me sentais impuissant face aux éléments. Je ne parvenais pas anticiper quoi que ce soit dans cette obscurité totale. À plusieurs reprises, je fus aspiré vers le fond. Quand ma tête émergeait, j’inspirais une longue bouffée d’air m’attendant à être une nouvelle fois englouti. Tout à coup, comme si le torrent n'avait plus la force de me porter, je chutai de plusieurs mètres. Je frappai la surface de l’eau et m’enfonçai profondément. Sous le choc, je finis par lâcher la chemise de Bertrand.

Mon foulard se raidit, il s’était accroché à quelque chose. Affolé, je me débattis. Je réussis à le dégager d’autour de mon cou afin de me libérer. Désorienté et ne sachant plus où était la surface, je battis frénétiquement des pieds en espérant sortir la tête de l'eau. Je pris une inspiration salvatrice dans un long râle lorsqu’enfin j’émergeai. Traîné par les flots tumultueux, dans le noir, je luttais de tout mon être pour ne pas abandonner. Le souffle commençait à me manquer. Tout à coup, je heurtai, la tête la première, une masse compacte à laquelle je m'agrippai de toutes mes forces. Étourdi par le choc, je me plaquai contre cet obstacle en l'enserrant comme je l'aurai fait avec une bouée. Je restais un long moment sans oser bouger dans cette eau glaciale. Peu à peu, je sentais mes membres s'engourdir et ma respiration devenir de plus en plus saccadée : j'allais lâcher et abandonner.

Une brise chaude me caressait le visage, j’ouvris lentement les paupières. Je découvris sous mes pieds un tapis moelleux d’herbes d’un vert intense. Je levai les yeux et observai, émerveillé, ce tapis végétal qui se déroulait jusqu’à l’horizon. Au-dessus s’étalait un ciel d’un bleu pur, tellement parfait qu’il en paraissait irréel. Le parfum de pelouse emplissait mes narines. Je sentais mes muscles se relâcher sous l’effet du bien-être. Doucement, je tournais sur moi-même pour profiter pleinement de ce tableau idyllique.

Puis, comme par enchantement, il fut là, devant moi. Francis me souriait.

— Scout toujours… lança-t-il.

— P… commençais-je avant de m’arrêter net lorsque je découvris Bertrand, Pierre et Aimé à mes côtés, immobiles.

Un frisson me parcourut l’échine à la vue de leurs yeux écarquillés et leurs bouches grandes ouvertes.

— Scout toujours… insista-t-il.

— P… prêt, balbutiai-je.

Francis leva l’un de ses sourcils et me toisa.

— Tu en es sûr ?

Je restai bouche bée devant sa question. Pourquoi me demandait-il cela ?

— Prêt à quoi ? m'interrogea-t-il.

— Hé bé, prêt à faire de mon mieux…

— Pour quoi faire ? Pour être le meilleur ? Pour devenir quelqu’un d’important ?

— Pour les autres ! criai-je agacé.

— Alors pourquoi tu les laisses tomber ?

À ces mots, il se figea. Je jetai un coup d'oeil vers mes coéquipiers. Leurs regards se braquaient sur moi.

— Alors pourquoi tu nous laisses tomber ? interrogea Pierre.

— Alors pourquoi tu nous laisses tomber ? renchérit Bertrand.

Telles des automates, chacun leur tour, ils posèrent cette question. Je plaquai mes mains sur mes oreilles pour ne plus entendre cette demande lancinante.

Je fermai les yeux et lorsque je les rouvris le noir m’enveloppait. J’étais seul, accroché à cette pierre, dans une eau glaciale. Dans un long râle, je levai un bras et à tâtons je sentis une prise. Je l'empoignai et puisai dans mes dernières réserves pour me hisser et m'extraire du courant. Une fois à l’abri, j'appelai mes amis, mais seul le grondement des flots tumultueux me répondit. Je passais de longues minutes à les héler en vain, à mon grand désespoir. Au toucher, j'essayai de découvrir mon environnement immédiat. J'entrepris une lente ascension, les habits gorgés d’eau et les muscles tétanisés par l’effort. Mais après quelques mètres, je butai contre une paroi infranchissable. Bloqué contre cette surface froide et humide, je tentais d'appeler à nouveau, en vain.

À bout de forces, je restais un bon moment sans bouger dans le noir, prostré. Je priais pour que le niveau de l’eau ne m’atteigne pas. Mes compagnons n'avaient pas eu autant de chance et avaient été emportés plus loin. Des images macabres vinrent à mon esprit, cependant à chaque fois, je secouai la tête pour mieux les chasser : je gardais espoir de revoir bientôt Pierre, Aimé et Bertrand.

Trempé, jusqu’aux os, je grelottais.

— Il faut que tu bouges, pensai-je à haute voix.

Mais le bruit infernal du courant, la peur de chuter et de me retrouver une nouvelle fois dans ces eaux tumultueuses me paralysaient.

Les minutes s’égrenaient et je me surpris à entendre Francis me murmurer :

— Jeannot, tu ne vas pas baisser les bras.

— Jeannot, il faut que tu t’occupes de tes gars.

— Jeannot, on peut compter sur un pionnier !

Mon coeur battait à vive allure, toutefois cette fois-ci cela n'était pas dû au fait que je devais m'adresser à toute une assemblée : j'étais seul, transi et recroquevillé. Je pris une grande inspiration, posai mes mains devant moi, et à genoux, avançai à tâtons.

Tout à coup, j'entendis un crépitement. Des étincelles bleues jaillirent du plafond et se mirent à danser sur toute la paroi. Une rafale s'abattit dans un vacarme assourdissant et un tourbillon de lumière éclaira le tunnel. Aveuglé, je plaçai ma main devant mon visage et baissai les yeux. C'est alors que je vis des ombres flotter entre deux eaux !

Je dévalai les rochers pour rejoindre ces formes inertes. À quelques mètres, je m'arrêtai, tétanisé par le sinistre présage. Des rais de lumière transperçaient la surface et j'aperçus le regard vide de Pierre. Un étau emprisonna ma gorge. Plus aucun souffle ne pouvait s'en échapper. Je m'affalai sur les pierres, incapable de détourner ma vue de ce spectacle funèbre.

Une seconde silhouette apparut dans le reflet miroitant de l'eau, en retrait du mien. Le garçon se tenait debout derrière moi. Son visage identique au mien me glaça le sang. Je plissais les yeux, espérant confirmer ainsi qu'il s'agissait d'une illusion. Mais, l'image n'en fut que plus nette : un autre moi était présent. Une onde parcourut la surface et brouilla les traits de mon jumeau. Je pris une longue inspiration et me retournai. L'obscurité et le silence s'installèrent subitement. Plongé une nouvelle fois dans le noir, en panique, je restais tétanisé. Tout à coup, un bruit me sortit de ma torpeur. Je me redressai. Une pierre se détacha sous mes pieds et roula en contre-bas dans un grand fracas.

— Y a quelqu’un ? demanda Pierre.

Les paroles de Pierre, que je venais de voir noyé, me pétrifièrent.

— C'est moi ! répondit Bertrand un peu plus loin.

— Hé ! Les gars, je suis content de vous entendre, lâcha finalement Aimé.

Je ne savais plus si je devais faire confiance à mon ouïe, ou si j'étais victime d'une nouvelle hallucination.

— Jeannot a été entraîné au fond, je n'ai pas pu le remonter à la surface, seulement son foulard, gémit Bertrand.

À ces mots, Pierre se mit à hurler mon nom dans le noir.

Entendais-je des voix d'outre-tombe ?

Pierre continuait à m'appeler, mais je ne savais plus à quelle réalité me fier : la perte de mes compagnons ou nos retrouvailles.

— Je suis là, osais-je répondre finalement.

Au son de nos cris, nous progressâmes jusqu'à nous rejoindre malgré l’obscurité totale. Ils m'enlacèrent. Je poussai un long soupir de soulagement et comme pour mieux me persuader qu’ils étaient bel et bien vivants, je les serrai de toutes mes forces.

— Bon, c'est bien les papouilles. Mais, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda Aimé.

— Le niveau de l’eau va baisser, suggéra Pierre.

— T'es sûr que cela va redescendre ? se risqua Bertrand.

— Il suffit d’attendre la marée basse et on essayera de trouver la sortie.

— Ça va être chaud dans le noir !

— Jeannot ? m'interpella Bertrand.

Un silence s'installa, comme si mes coéquipiers avaient besoin que je confirme l'optimisme de Pierre. Mais, je restais encore sans voix après ces moments vécus quelques instants auparavant.

Devais-je leur expliquer ce dont j'avais été témoin ?

Mais, qu'avais-je vu exactement ?

— Jeannot ? insista-t-il.

— On a passé le plus dur, il nous suffit de patienter, répondis-je pour les rassurer.

— Quelqu’un sait dans combien de temps la marée se retire ? demanda Aimé. Je commence à me les geler sévère.

En contre-bas, l’eau semblait s’écouler avec moins de vigueur que précédemment. Au bout d’un moment, qui me parut une éternité, je ne percevais qu'un petit filet de ruissellement.

— Hé, les gars ! Si on bougeait, répondit la voix chevrotante d’Aimé. Ne serait-ce que de quelques mètres, histoire de se réchauffer ?

De rocher en rocher, avec mille précautions, nous longeâmes la paroi. Après une lente progression à l’aveugle, je butai contre un obstacle. J’essayais de trouver un passage, sans succès. Une muraille de pierre nous, barrait le chemin du retour.

— Il y a une ouverture plus haut, c’est d'ici qu’on a dû chuter tout à l’heure, suggéra Pierre.

Bertrand me proposa de faire la courte échelle et se plaqua contre la paroi. Je me juchai sur lui et tâtonnai la surface de la roche à la recherche d’une issue, mais une nouvelle fois sans résultat.

— Non rien, conclus-je, avant de redescendre.

— Il n’y a plus qu’à prier pour que Christophe vienne nous chercher, lâcha Pierre.

— En espérant qu’il arrive à nous retrouver, soupira Aimé.

— Macarel ! On croirait entendre Caliméro ! s’exclama Bertrand.

— Bon, nous allons l'appeler à tour de rôle de temps en temps, proposai-je.

Mais à chaque tentative, nous ne recevions comme seule réponse que l’écho de nos appels au secours. Plus le temps passait et plus nous les espacions. Aimé était celui qui souffrait le plus du froid. Ses racines réunionnaises, aimait-il à répéter d’une voix tremblotante.

— S’il y en a un qui est doué en tricot, je veux bien sacrifier mes rastas pour en faire des pulls, murmura Aimé.

Une longue attente s'installa dans la noirceur de cet environnement humide. Peu à peu, les paroles s’éteignirent pour ne laisser entendre que le claquement de nos dents résonner dans cette froide et obscure cavité.

— Oh… Je crois que c’est la fin… Je commence à apercevoir la lumière au fond du tunnel, bredouilla Aimé.

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