3.2 - Le beau côté des choses

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Le faisceau de sa lampe cisaillait une épaisse brume. Il balaya frénétiquement les environs, mais seules les silhouettes pétrifiées de mes coéquipiers se découpaient sur ce fond opaque.

— Y a le feu dans le tunnel ! s’écria Axel.

Affolé, Il se mit à courir dans la direction opposée. Pierre le rattrapa in extremis par le col de la chemise.

— Mais non ! Tu vois bien que ça ne sent pas la fumée, le rassura-t-il.

— Quelle purée de pois ! s’exclama Christophe.

Avec ce brouillard si dense, je peinais à distinguer les autres. Soudain, une terrible rafale s’abattit. L’air tourbillonnait et je sentis avec effroi mes pieds se soulever. Impuissants, nous étions arrachés de la terre ferme, aspirés vers le haut. Telles des marionnettes, nous nous retrouvions comme suspendus par des fils invisibles. Une lueur fila droit sur moi, je baissai la tête pour l'esquiver. Christophe avait dû lâcher sa lampe. Elle réapparut sur ma gauche et commença à décrire un cercle autour de nous. Elle accéléra jusqu’à ne former qu’un trait de lumière. Entraîné dans un tourbillon violent, je resserrai mon étreinte sur les poignets de mes voisins, pour éviter d'être éjecté.

Soudain, le temps se figea, le vacarme cessa et la rotation s'interrompit.

Nous flottions dans les airs. La brume s'enroulait autour de nous et formait une colonne dans laquelle nous étions emprisonnés. Nous nous dévisagions, cherchant dans le regard de l’autre une réponse à ces évènements incompréhensibles. À en juger par leurs yeux écarquillés et leur bouche entre-ouverte, tous étaient aussi stupéfaits que moi. La gravité reprit le dessus et la chute fut vertigineuse. Je heurtai le sol.

Face contre terre, je recouvrai mes esprits. Ma première sensation fut l'odeur de l'herbe qui emplissait mes narines.

— Bertrand ! Qu’est-ce que t'as encore touché ? demanda Pierre.

— Éh bé... rien cette fois-ci !

J'attrapai la lampe qui gisait à mes côtés et dirigeai le faisceau vers les autres.

— Les gars, on est dehors, lança Aimé.

— Impossible ! s’écria Christophe.

Et pourtant, un tapis d’herbe avait bel et bien amorti notre chute.

— Ah bravo ! Pourquoi vous ai-je encore écouté ? Une porte avec un tunnel sans lumière… Tiens, pourquoi ne pas aller s’y perdre... se lamenta Axel.

— Arrête d’en rajouter, répondis-je.

— Vous avez déjà vu pousser de l'herbe dans un tunnel ? Vous avez déjà vu de la brume se former dans un tunnel ? interrogea Axel d'un ton sarcastique.

— Ben, c'est qu'on est dehors, suggéra Bertrand.

— Oui, c'est ça... Il fait nuit à quatre heures et demie de l'après-midi en plein été, peut-être ? Puis c'était quoi cette tornade ?

Je devais me rendre à l'évidence : Axel, même si sa couardise légendaire n'avait pas d'égal, ne dramatisait pas la situation. Le mystère de ces ultimes événements était, tout comme le brouillard qui nous enveloppait, épais. J'enjoignis tout le monde de faire demi-tour.

— Faites gaffe où vous mettez les pieds, alerta Aimé. Les passages secrets cachent parfois des oubliettes…

— Quoi ! s’écria Axel, affolé.

— Ben quoi ? Dans les films, il y a toujours des oubliettes dans lesquelles les héros finissent par tomber.

— Aimé, arrête un peu. Je crois que Caliméro a déjà eu sa dose de frayeur pour la semaine, suggéra Bertrand.

Nous revînmes doucement sur nos pas, guidés par le faible faisceau. Nous nous heurtâmes à un épais buisson. Christophe se baissa et attrapa une pierre.

— On va en avoir le coeur net !

Il lança le caillou de toutes ses forces vers le haut. Je bloquai ma respiration et tout mon être se figea dans l'attente du choc contre la paroi du tunnel. Mais au fil des secondes qui s'égrenaient, l'incroyable réalité s'imposait. Le souffle coupé, les jambes tremblantes, j’abandonnais définitivement toute chance d’entendre la pierre ricocher. Je posais mes deux mains sur le crâne, comme pour me protéger de cette invraisemblable conclusion.

— Non…Non ! Non ! Nous sommes dans un tunnel en plein après-midi ! implora Axel.

La mâchoire serrée, je me massais frénétiquement le cuir chevelu, essayant de trouver une issue à notre situation.

Du calme ! me répétais-je en boucle mentalement en fermant les yeux.

— Ah n… n... Non… Ce n’est pas… pas logique du tout, balbutia Axel.

— les gars ! Vous commencez à me faire flipper, lâcha Bertrand. Si on bougeait ?

— De nuit avec du brouillard et en pleine montagne ! soupira Pierre. Ça craint !

— On ne bouge plus ! assénai-je.

— Allez Jeannot… me lança Pierre, en désaccord.

— Non, vous êtes sous ma responsabilité. Je ne veux prendre aucun risque, répondis-je sèchement. Tu l’as dit toi-même : « de nuit avec du brouillard et en plein montagne ».

Mon rôle de chef d’équipe reprenait l'ascendant sur mes émotions. Je devais prendre soin d’eux. Peu à peu, mes idées s’éclaircirent.

— On arrête de s’aventurer à l’aveuglette et on patiente jusqu'à ce que le jour se lève, proposais-je.

— Oui maman, ironisa Aimé.

— Christophe, éteins ta lampe. Il vaut mieux garder des piles, au cas où, rajoutai-je.

— Au cas où ? s’inquiéta Axel à demi-voix.

Je m'en voulais de ne pas avoir cherché à freiner toute l'équipe lorsque nous avions emprunté le passage. D'un côté, j’essayais de me rassurer en pensant que la propriétaire des lieux devait le connaître et que Francis, une fois prévenu, aurait vite fait de nous retrouver. Mais, de l'autre, cette force extraordinaire qui nous avait propulsés dans les airs et ce tunnel qui finalement n'en était peut-être pas un ne réussissaient pas à me tranquilliser. Mais, je devais garder cette peur en moi.

— Et si le brouillard ne se lève pas ? demanda Axel.

— On verra, répondis-je.

— Et si ce n’était pas du brouillard ?

— Et si je t’en mettais une pour que tu psychotes en silence ? lui rétorqua Christophe passablement excédé.

— Bon allez... On se calme, dis-je d’une voix la plus posée possible. Écoute Axel. Tu dis toujours qu'il y a des explications naturelles et physiques à tout. C’est vrai que pour l'instant, nous n'en avons pas. Mais je suis sûr qu’elle sera très naturelle, comme d'habitude.

— Oui, tu as raison, concéda-t-il à demi rassuré.

Un silence lourd s'installa. Nous nous assîmes dans l'herbe, blottis les uns contre les autres. De temps en temps, Christophe allumait la lampe. Mais à chaque tentative, seul le faisceau de celle-ci balayant le brouillard sur une courte distante était visible.

— Moi, les gars, si on ne bouge pas, je me piquerais bien une petite sieste, lança Aimé. Celle de cet après-midi fut trop brève à mon goût.

— Ce sera sans moi, en tout cas, rétorqua Axel. S’il nous arrive quelque chose, je préfère avoir les yeux grands ouverts.

— Caliméro, n’exagère pas non plus, lui glissa Pierre.

— Je prends le premier tour de garde si vous voulez, proposa Christophe.

— Y a quelqu'un qui va enfin lui expliquer qu'on n'est pas à l'armée ? Il est lourd à force, marmonna Aimé.

— Ça y est, là, nous sommes vraiment dans la mouise ! s’exclama Axel. Nous sommes coincés ici sans savoir quoi faire.

— Non, Caliméro. Nous ne restons pas là parce que nous ne savons pas quoi faire, répliquai-je. Nous restons là parce que pour l'instant, la meilleure chose à faire est d’attendre.

— Pense à ce que dirait Francis : « Il faut savoir regarder le beau côté des choses et non le plus sombre », fit remarquer Pierre afin de le rassurer.

— Ah ouais ! s’exclama Axel. Quel est le beau côté des choses, en ce moment ?

— Tu n’es pas seul...

Je souris intérieurement à cette réponse, même si moi non plus je n'en menais pas large. Lassé par l'attente, je m'allongeais sur le dos. Je fermai les yeux avec l'espoir que ce brouillard se dissiperait tout comme le mystère de ce lieu.

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