1.1 - Allez, c’est parti !

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Nous étions six, accrochés les uns aux autres pour ne pas vaciller sous l'effet de cette terrible rafale qui s'était soudainement abattue. L’air tourbillonnait. Je sentis avec effroi mes pieds se soulever. Impuissants, nous étions arrachés de la terre ferme, aspirés vers le haut. Tels des marionnettes, nous nous retrouvions comme suspendus à des fils invisibles. Une lueur fila droit sur moi, je baissai la tête pour l'esquiver. Christophe avait dû lâcher sa lampe. Elle réapparut sur ma gauche et commença à décrire un cercle autour de nous. Elle accéléra jusqu’à ne former qu’un trait de lumière. Entraîné dans un tourbillon violent, je resserrai mon étreinte sur les poignets de mes voisins, pour éviter d'être éjecté par la force centrifuge.

Soudain, le temps se figea, le vacarme cessa, la rotation s'interrompit.

Nous flottions dans les airs. La brume s'enroulait autour de nous formant une colonne dans laquelle nous étions emprisonnés. Nous nous dévisagions mutuellement, pour trouver dans le regard de l’autre une réponse à ces évènements incompréhensibles. À en juger par leurs yeux écarquillés et leur bouche entrouverte, mes coéquipiers étaient aussi stupéfaits que moi. Sans crier gare, la gravité reprit le dessus, la chute fut vertigineuse. Je heurtai le sol.

Face contre terre, je recouvrai mes esprits. Ma première sensation fut l'odeur de l'herbe qui emplissait mes narines.

— Bertrand ! Qu’est-ce que t'as encore touché ? demanda Pierre.

— Éh bé... rien cette fois-ci !

J'attrapai la lampe qui gisait à mes côtés et dirigeai le faisceau vers les autres membres de mon équipe.

— Les gars, on est dehors, lança Aimé.

— Impossible ! s’écria Christophe.

Et pourtant, un tapis de verdure avait bel et bien amorti notre chute.

— Ah bravo ! pourquoi je vous ai écoutés ? Une porte avec un tunnel sans lumière… Tiens, pourquoi ne pas aller s’y perdre... se lamenta Axel.

— Arrête d’en rajouter, répondis-je.

Il est vrai que, dans certaines circonstances, la couardise d'Axel le poussait à l’exagération. Mais maintenant, je sais que je l'avais rabroué sans prendre la réelle mesure de la gravité de la situation.

À cet instant, je n'étais pas encore conscient du poids des responsabilités qui pèseraient bientôt sur mes épaules.

* *

Années quatre-vingts, par une chaude journée de juillet, tout avait pourtant bien commencé. Le bus, chargé de ces jeunes garçons âgés de quatorze à dix-sept ans, roulait sur les routes sinueuses des Pyrénées aragonaises. Nous nous dirigions vers trois semaines qu'aucun scout ne raterait sous aucun prétexte : le traditionnel camp d'été.

Nous blaguions sur les belles Espagnoles, même si nous étions conscients qu’avec Francis, notre chef d'unité, les occasions d’en côtoyer seraient rares. Personne ne savait depuis combien de temps Francis avait commencé le scoutisme. Certains disaient même qu’il était né ainsi. D’autres, pour plaisanter, le surnommaient parfois le « dinosaure ». Il arborait un foulard autour du cou, toujours impeccablement roulé, posé sur sa chemise rouge dont la couleur fanée trahissait les mille aventures vécues avec les pionniers scouts de France.

La joue collée à la vitre, j’aperçus l’entrée d’un village. Francis se leva, remit son foulard bien en place et vérifia que sa chemise était correctement rentrée dans son pantalon. Baptiste, son jeune assistant, l'imita. Je conclus que nous allions atteindre notre destination et me redressai. Le bus s’immobilisa. Le pschitt libérateur des portes retentit. Francis se tourna vers nous et lâcha son fameux :

— Allez, c’est parti !

Cette simple phrase engendra la cohue générale. Je jouai des coudes pour me faufiler par la sortie et goûtai à cette première bouffée d’air frais qui annonçait trois semaines de plaisir.

— Va falloir marcher... Oh con ! J’ai déjà la cagne, lança Bertrand, les bras ballants, simulant un grand coup de fatigue.

Bertrand, que l’on surnommait Bébert, était notre « scout costaud grognon ». Toujours le premier à râler, mais il faut l’avouer, le premier à bosser. Sa force au-dessus de la moyenne se révélait un atout pour nous.

— Les chefs d’équipe ! appela Francis.

Les cinq autres pionniers m’avaient élu chef d’équipe. « Le grand chef d’orchestre » aimait à dire Francis, « mais avec la baguette en moins » se plaisait-il à rajouter. Cette responsabilité tranchait avec ma timidité, mais j'essayais de l'assumer sans rien laisser transparaître.

— Susin, c’est là-haut, dit-il en nous désignant un point à flanc de colline.

Je plissais les yeux et aperçus quelques constructions.

— On y va comment ? interrompit un des chefs d’équipe.

— Oui… non… je ne sais pas… achète un âne ! lâcha Francis.

Lorsqu’il utilisait cette réplique, c’est que soit la question posée était idiote, soit on connaissait déjà la réponse : nous devions donc grimper à pied.

— Sortez vos affaires et le matériel du bus, conclut-il.

Je rejoignis mon équipe auprès du car. Chacun essayait de retrouver son sac.

— Allez ! Pec ! Oh ! Tu bouges ton cul, simplet ? lança Hervé, un autre chef d’équipe, à Bertrand.

Ce dernier n’eut pas le temps de répliquer que Pierre décochait une calotte à Hervé.

— Connard, rétorqua celui-ci.

— Tsst ! Tu devrais plutôt dire « merci ». Si Bébert t’en avait filé une, on aurait dû te greffer ton couvercle de gamelle à la place de la mâchoire, répondit Pierre.

— À chaque fois, tu me fais le coup BG. Je n’ai jamais le temps d’envoyer des taquets, se plaignit Bertrand.

— Francis n’a droit qu’à cinq pour cent de pertes. Il ne faudrait pas que tu commences à éclater les quotas dès le premier jour, avisa Pierre.

Nous surnommions Pierre « BG », car il aimait à se faire passer pour le beau gosse de l’équipe. Il ne fallait pas trop compter sur lui lorsqu’il y avait de la guidouille dans les parages. La guidouille était un sobriquet plus ou moins affectueux, selon les circonstances, donné par les garçons aux Guides du mouvement scout féminin éponyme.

Pendant ce temps, j’observais le manège d’Axel, un nouveau membre de mon équipe. Il effectuait des allées et venues d’une soute à l’autre, l’air complètement affolé. Je l’entendis pester.

— Oh non ! Ce n’est pas vrai ! Il est resté au local ! Il faut que ça tombe encore sur moi…

— T'as perdu ta calculatrice ! s’esclaffa Bertrand.

— Arrêtez de déconner les gars ! Mon sac a disparu, se lamenta Axel.

— Il était où ? interrogeai-je calmement.

— Logiquement, il devrait être dans cette soute.

— S’il n’est pas dedans, c’est qu’il est dehors ! s’exclama Bertrand.

— Ah bravo Bébert ! C'est clair, je n’aurais pas deviné tout seul... Sauf qu’il n’est ni dedans ni dehors, donc il est resté au local ! Super… Ça commence bien, soupira Axel en baissant les bras.

— Ah ouais et ça, c’est quoi ? fit remarquer Bertrand en désignant un sac par terre. Mais comme Bertrand, il est bête, hein ! Hé bé, on ne l’écoute jamais !

— Bébert, t’es mon sauveur ! s’exclama Axel.

Il se précipita pour lui sauter au cou. Vigoureusement stoppé dans son élan par Bertrand, peu enclin à accepter de telles marques de sympathie, surtout en public, il retourna prendre son sac à dos.

— C’est vraiment trop inzuste, glissa Pierre, hilare, citant la célèbre réplique du dessin animé Caliméro, un poussin particulièrement malchanceux.

Même si Axel représentait surtout l’intellectuel de l’équipe, nous avions préféré immortaliser cette facette de lui qui nous avait fait rire à de multiples occasions.

Après avoir récupéré mon sac, j'essayais de repérer mes deux derniers coéquipiers. Non loin, je trouvais Christophe, le chapeau quatre bosses vissé sur le crâne et prêt à partir. Cet accessoire des rangers canadiens, prisé encore par quelques scouts à cette époque, lui donnait fière allure. Pendant qu'il observait Aimé se bidonner à gorge déployée avec un autre pionnier, il hochait la tête d’un air dépité. Cela semblait l’agacer fortement. À chaque rire, il lâchait de grands soupirs.

— Aimé ! Tu te sors les doigts ! Tu vas mettre toute l’équipe en retard, finit-il par lancer.

— Oui, à vos ordres lieutenant-capitaine ! s’exclama l'intéressé en esquissant un garde-à-vous.

— Ça n’existe pas ce grade, ignorant !

— Oups ! Désolé de mon ignorance, mais tout le monde n’a pas un père dans la Grande Muette.

— Je sens que ça va être la fête du slip ce camp, soupira Christophe de plus en plus dépité.

— On se calme, dis-je, soucieux d’apaiser les esprits avant que cela ne dégénère comme à l'accoutumée.

Entre Christophe d’un caractère rigide et Aimé d’un naturel très cool, cela faisait souvent des étincelles.

— Tranquille man, répondit Aimé. C’est lui qui s’excite. Il faudrait qu’il comprenne que mes racines réunionnaises ne supportent pas la précipitation.

— C'est plutôt tes rastas qui te ralentissent dans ton travail, bougonna Christophe.

Bertrand nous rejoignit avec la malle d’équipe dans les bras et la déposa à terre. Je plaçai mon sac à dos contre celle-ci. Christophe mit machinalement le sien en appui sur le mien, Bertrand, Pierre, Axel et enfin Aimé firent de même. Francis remarqua cette belle ligne de sac qui annonçait une équipe prête, il s’approcha de nous. Bébert l'interpella :

— Moi, la malle, je ne me la trimballe pas jusqu’en haut !

— Ne commence pas à rouméger ! sermonna-t-il, habitué aux râles incessants de Bertrand. Baptiste les montera avec la propriétaire. Son 4x4 est là-bas.

Francis, voyant Bébert attraper seul la malle, me lança avant de s’éloigner :

— Vous avez de la chance d’avoir Bébert dans l’équipe. Profitez donc du temps libre pour charger les caisses de l’unité.

Nous nous exécutâmes, et Francis lâcha enfin le traditionnel signal :

— Allez, c’est parti !

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