Débriefing particulier

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Arrivé à Villacoublay (base aérienne 107, je sais ça maintenant…) une voiture avec un chauffeur m’attendait. Trajet sans un mot et arrêt devant un immeuble haussmannien banal mais dans un quartier différent de la dernière fois. Il semble que le siège du « Bureau » ait encore changé. Chaque fois que je voyais Jeanne, l’immeuble était différent mais le bureau absolument identique à l’intérieur : au moins 40 mètres carrés, trois mètres sous plafond, murs blancs sans décoration, une grande table en verre, Jeanne et Paul d’un côté et un siège pour moi de l’autre. Comme ça, pas de problème de distance entre eux et moi.

  • Bravo pour cette mission, Gilbert, vous avez été parfait.
  • Merci, Madame.
  • Alors, c’était comment l’Afrique ? Me demandait Jeanne avec sa voix qui me faisait dresser les poils du dos.
  • Chaud, Madame et j’avoue que j’ai eu vraiment chaud cette fois-ci. J’ai bien cru que je ne « fonctionnais » plus…
  • Vraiment ?
  • Oui, j’ai eu l’impression de tenir sa main une éternité sans que cela lui fasse le moindre effet. Il avait le cou tellement chargé d’amulettes et autres gri-gris, peut-être est-ce ça ?
  • Nous allons étudier ça Gilbert.
  • Mais comment ?
  • Si vous êtes d’accord, me dit Paul, nous allons vous hypnotiser et vous faire revivre la scène. Vous nous décrirez ce que vous avez fait, vu, ressenti et peut-être en tirerons-nous quelque chose ? Nous avons un hypnotiseur vraiment balèze dans le service. Il saura vous faire repartir quelques jours en arrière et vous ne vous souviendrez de rien après.
  • Il n’y a aucun risque pour moi ?
  • Mais non, Gilbert, vous nous faites confiance ? me demanda Jeanne.

Mon Dieu, cette voix… Comment pourrais-je lui répondre autre chose qu’un « oui » étranglé qui eut du mal à sortir de ma gorge nouée par l’angoisse. Me faire hypnotiser, moi ? Que vont-ils faire de moi pendant ce temps-là ? Cool, Gilbert, tu ne vas pas faire ta flipette maintenant ?

C’est donc, pas très rassuré, malgré la voix de Jeanne, que j’ai suivi Paul dans une longue enfilade de couloirs, jusqu’à une salle avec un éclairage et une ambiance incroyable. Tout appelait au calme, à la sérénité, à l’apaisement. Il était difficile de savoir si cela venait de la couleur des murs (assez indéfinissable, en fait) ou de la très légère musique douce (quasi inaudible) ou des odeurs (quasi imperceptibles) ou au mélange de tout ça. Une femme habillée d’une robe longue, grise, toute simple mais qui dégageait une douceur infinie par son visage, son sourire et son regard (des yeux entre gris et noisette – je sais c’est un mélange qui n’existe pas, mais c’était comme ça) m’accueillit (en restant à distance prudente de moi) et me désigna un fauteuil, genre celui des dentistes en m’invitant à m’y asseoir.

  • Installez-vous Gilbert et ne craignez rien, je vais juste rappeler à votre mémoire ce que VOUS avez vécu. Cela se passera donc juste entre vous et vos souvenirs. Nous avons mis au point un système qui récupèrera les images de votre mémoire et les projettera sur un écran dans la salle d’à côté. Vos souvenirs vont se dérouler en temps réel et nous allons pouvoir étudier toutes vos interactions avec ce fameux Umaru.

Bon, elle était au courant et visiblement la spécialiste balèze, c’était elle… Elle aussi avait une voix, tellement envoutante. J’aurai pu faire n’importe quoi pour qu’elle parle encore pour qu’elle ME parle. Je me suis assis et j’ai eu la sensation que le fauteuil m’enveloppait.

  • Fermez les yeux et détendez-vous, n’écoutez que ma voix, vous allez vous retrouver en Afrique, face à Umaru à 3, 2, 1, top.

Et instantanément, je me suis retrouvé projeté en Afrique, quelques jours auparavant, dans cet ancien monastère. J’étais assis sur cette chaise et Umaru était face à moi. Je revivais cette angoisse initiale que ma couverture soit percée à jour quand il m’avait dit qu’il avait un problème avec moi. C’était troublant, je vivais la scène de l’intérieur et en même temps comme spectateur. J’ai vu la surprise se dessiner sur mon visage devant son élocution parfaite. J’ai vu aussi mon trouble s’accentuer quand il a insisté sur le « problème » qu’il avait avec moi. Eh Gilbert, quel acteur, chapeau l’artiste ! Non, je balisais réellement ! Eh ben on ne dirait pas, tu es un espion né !

Et puis est arrivé le moment où il m’a exposé son besoin de formation en balistique. Quand je lui ai demandé si j’étais en position de négocier quoi que ce soit, ça m’a terriblement fait penser à ma première rencontre avec Jeanne, après la sortie du Palais de justice... Oh Gilbert, pas de digression, focus mon gars, ok ok ! J’ai été assez fier de moi, rétrospectivement, d’avoir pensé à faire libérer ces deux classes… Prends pas le melon Gilbert, mais tu as raison, c’était une belle opportunité que tu as su saisir. Et on arrive au moment crucial maintenant, pas de pensées parasite, Gilbert !

Il s’est approché de moi, je me suis levé et j’ai saisi la main qu’il me tendait. Mince ! Il avait des gants ! Je ne m’en étais pas rendu compte sur le moment. Si ça se trouve, c’est cette distance et cette absence de contact direct qui avait atténué les effets. Parce que je lui avais tenu la main un certain temps, un temps certain même. Les gants, merde, quel idiot ! On la tenait sans doute cette explication. Ça n’avait rien à voir avec les gri-gris, amulettes vaudou ou autres pattes de lapin, même africain !

  • Vous vous réveillez à 3, 2, 1

Et je me suis retrouvé de nouveau à Paris, au siège du bureau, dans ce fauteuil si incroyablement confortable et avec cette femme à la voix enivrante. Et très belle en plus ! Oui, Gilbert, calme-toi...

  • C’est bon, je pense que j’ai compris
  • Compris quoi ?
  • Les gants !
  • Quels gants ?
  • Umaru, il avait des gants, Les gri-gris n’ont aucun rapport ! Il avait des gants, Umaru !
  • Du calme, Gilbert, expliquez-moi.
  • Umaru avait des gants quand on s’est serré la main. Il n’y avait donc pas de contact direct entre nos deux peaux, c’est sans doute ce qui explique le délai pour agir…
  • Le délai de quoi ?

Oh, elle n’était pas au courant de tout cette femme. Mince j’avais failli vendre la mèche. Gilbert, tu as oublié que tu étais un « Secret Défense » à toi tout seul ? Tu t’emballes mon grand…

  • Emmenez-moi vite auprès de J… de Madame et de Paul.
  • Venez, suivez-moi, Gilbert.

Elle m’a ramené dans l’immense bureau quasi vide et m’a quitté avec un regard bizarre. Elle devait vraiment me prendre pour un cinglé. Bon, au moins, elle n’avait pas tout compris.

Mon explication a semblé rassurer Jeanne et Paul sur le fait que jusqu’à maintenant personne n’avait trouvé d’antidote contre moi. Il faudrait que je fasse attention à ce qu’il y ait un réel contact entre peaux pour agir. Ou alors, comme dans le train, il fallait qu’on reste proche (sans toucher) pendant un temps beaucoup plus long.

Une fois ce point-là réglé, je me suis rendu compte que tous les deux avaient un visage préoccupé.

  • Il y a quelque chose qui ne va pas ?
  • Oui Gilbert, le monde va mal, très mal...

Tu parles d’un scoop, c’est pas nouveau ça…

  • À ce point-là, Madame ?
  • Pire que ça même. Vous avez vu le résultat des élections aux USA ?
  • Oui, le clown va enfin partir.
  • Certes, mais il s’accroche et mon homologue américain m’a fait part de nouvelles alarmantes.
  • Vraiment ?
  • Oui, il ne veut pas partir. Il prétend que les élections présidentielles ont été truquées.
  • Ça, j’ai bien entendu mais il fait croire ça à qui ?
  • À ses partisans les plus fanatisés, aux « petits blancs » des campagnes, à tous les laissés pour compte du rêve américain.
  • Ils ne sont qu’une poignée, non ?
  • Une très grosse poignée, Gilbert et une poignée très active sur les réseaux sociaux avec cette secte QAnon.
  • Jamais entendu parler...
  • Une secte complotiste d’extrême droite qui raconte sur les réseaux sociaux qu’il y a un gigantesque complot pédophile, dirigé par les démocrates et les milieux financiers et qui commettrait des crimes contre les enfants américains, qui organiserait des rites satanistes…
  • C’est n’importe quoi !
  • Oui, bien sûr que c'est n'importe quoi, mais ils se sont engouffrés dans la dénonciation des résultats soi-disant volés des élections et le président battu surfe sur cette vague. La démocratie est en danger, Gilbert…
  • Je comprends, mais quel rapport avec nous ?
  • Mon homologue m’a fait part de ses craintes d’un coup d’état et m’a demandé si on pouvait l’aider, très discrètement…
  • Et j’ai pensé à vous, Gilbert…
  • À moi ?

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