La vie sociale de Gilbert (Interlude)

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Une fête bat son plein, plein de monde, de la musique, de l’alcool (oui, oui, il y a bien des mojitos aussi) et même quelques cigarettes illégales, bref une jolie soirée.

Tout le monde plaisante, rit, chante, danse, s’amuse, s’embrasse (oui, il y a même quelques galoches bien baveuses... vu l’heure avancée de la nuit et le niveau bas de la majorité des bouteilles). Un nouvel arrivant, qui dit bonjour à tout le monde, poignées de mains interminables, embrassades chaleureuses (il est tellement content de revoir du monde) et là…

Petit à petit, toutes et tous tombent comme des mouches. Certains s’étouffent avec une cacahuète, une olive, l’une tombe de la fenêtre, un autre se coupe avec une bouteille cassée et se vide de son sang dans le salon. L’une s’électrocute avec la chaine Hifi, un autre ingurgite de travers le contenu d’un shooter de téquila, une autre avale de travers la rondelle de citron (avant même d’avoir pu vider son shooter). Il y en a même un qui s'étouffe en avalant le shooteur lui-même. Une autre personne a mis par erreur de la poudre à récurer au milieu du sel sur sa main (toujours pour la téquila) et meurt dans d’atroces convulsions douloureuses. Un se fait couper la queue par le mec qui le suçait au moment où il est pris de spasmes incontrôlés. Une autre reçoit un tire-bouchon dans l’œil et se vide de son sang, un reçoit un bouchon de champagne dans la gorge, ce qui lui explose la pomme d’Adam et le fait mourir étouffé. Enfin 3-4 invités ont, qui un AVC, une crise cardiaque, une embolie pulmonaire foudroyante (nuls, un manque total d’imagination et d’originalité…).

L’organisateur de la soirée sort des toilettes, à cet instant le seul indemne avec le nouvel arrivant. Il le reconnaît et fonce vers lui (sans voir l’hécatombe autour de lui, il avait sans doute abusé des fameuses cigarettes illégales citées plus haut) :

  • Ça me fait tellement plaisir de te revoir, en se jetant dans ses bras.

Et là… Au bout de quelques minutes d’embrassades, il se vide littéralement… des deux « côtés » et l’autre finit par le lâcher et le laisser tomber dans ses propres sécrétions liquides.

Y a pas à dire, les fêtes c’est pas pour moi, se dit Gilbert en rentrant lentement chez lui.

Forcément, la vie sociale de Gilbert n’est pas simple… Très compliquée même… Dès le lycée, comme vu plus haut, il avait compris instinctivement qu’il ne devait avoir que des relations brèves avec les gens et limiter les contacts physiques au maximum. Pas pour lui, mais pour la santé (la vie même) de ces fameuses relations.

Petit à petit, il avait du coup développé un genre de comportement autistique, qui lui faisait fuir toute interaction en face à face. Déjà au niveau de son travail, il avait trouvé ce bureau isolé des autres, à l’entresol dans lequel jamais personne ne venait le voir et dans lequel il passait ses journées à vérifier des colonnes de chiffres, les ventes de la papeterie Durand et Fils. C’est cet isolement consenti qui lui avait permis de ne pas décimer toute cette entreprise familiale. Comme quoi, des fois, l’instinct est bon…

Côté relations amoureuses, elles avaient été rares, brèves. Gilbert était ce qu’on aurait pu appeler un lapin, voire même un lièvre. Paf paf, terminé. Pas le temps pour les préliminaires. Inutile de vous dire qu’il faisait donc appel à des professionnelles dans le domaine, de celles qui n’attendent rien et pour qui, plus c’est rapide, mieux c’est.

Sa seule consolation, c’était des relations épistolaires longues, enflammées et lyriques. Il se laissait aller à exprimer des sentiments qu’il n’avait jamais pu, ne serait-ce qu’évoquer, face à une femme. Là, il pouvait laisser sortir toute sa passion, son désir, son amour. Il avait ainsi eu quelques « partenaires » dans ce domaine :

Tout d’abord une certaine Marie-Charlotte. Elle était religieuse dans un couvent de Carmélites vouées au silence absolu. Il était la fenêtre sur le monde de cette femme. Il lui racontait la vie, la rue, les magasins, le travail, bien sûr en enjolivant le côté relations sociales (qu’il n’avait évidemment pas), lui permettant de s’évader de sa cellule quelques minutes. Elle lui racontait ce silence, cette plénitude, ce calme… Même s’il sentait bien au travers de ses lettres qu’elle se faisait royalement chier avec ces autres bigotes. Et ce qui devait arriver, s’est effectivement déroulé : elle a jeté aux orties, cornette, sandales et robe de bure et est partie parcourir le monde. Il lui arrivait encore de recevoir une carte postale par an de Marie-Charlotte, expédiée à chaque fois d’un pays différent et écrite en style télégraphique. Ce qui tranchait avec les lettres écrites au couvent dans lesquelles elle maniait allègrement l’imparfait du subjonctif. Les temps changent…

Ensuite, il y a eu Christiane. Ah, Christiane, taularde, condamnée pour le meurtre de son mari, de sa belle-mère, de ses deux enfants, du chien et du chat. Elle ne s’était jamais étendue auprès de lui sur les circonstances de ce massacre. Mais il avait bien compris qu’elle avait plusieurs personnalités, dont une qui était « mieux » entre quatre murs. A côté de ça, une autre de ses personnalités lui envoyait des poèmes mièvres à un point… Ils auraient pu être écrits par une adolescente fan de Justin Bieber ou de M Pokora. Parfois, il recevait aussi des lettres qui auraient pu être rédigées par Anaïs Nin ou Virginie Despentes, des lettres dans lesquelles les détails évoqués le faisaient rougir et le plongeaient dans un trouble qui nécessitait l’action rapide de sa main gauche (ben oui, il était gaucher pour ça, Gilbert). Et puis Christiane avait fini par se suicider dans sa cellule, en avalant une fourchette. Quelle était la personnalité à l’œuvre à ce moment-là ? Gilbert n’avait jamais eu la réponse à cette question (que personne à part lui ne se posait).

Et enfin Josiane qui n’était autre que la cousine de Jean-Claude. Vous vous souvenez, Jean-Claude, le marin d’eau douce, empalé par une gaffe, un gaffeur quoi… Ils s’étaient rencontrés aux obsèques dudit cousin et avaient entamé une conversation écrite, laborieuse au début. Josiane avait craqué pour Gilbert ce qui n’était absolument pas réciproque. Elle avait donc ramé, écrit maintes et maintes lettres avant qu’il ne daigne y répondre. Et puis, petit à petit, une certaine complicité était née. C’est à Josiane qu’il avait écrit, sans rentrer dans les détails, secret-défense, suite à ses différentes missions. C’était devenu un rituel (enfin, ça ne faisait que deux fois, donc un rituel en cours d’installation...) de lui raconter les paysages qu’il avait vus lors de ces fameuses missions. Il faut dire que Josiane avait eu un accident dont elle avait réchappé par miracle au sortir des obsèques de Jean-Claude. Depuis, elle était paraplégique et aveugle. Il était devenu celui qui la faisait voyager dans son fauteuil. Et elle était un peu son « point d’ancrage » dans la vraie vie.

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