Enlèvement

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Et puis un beau jour (ou était-ce une nuit ?) Gilbert, tu crois que c’est le moment de penser à Barbara, non, c’est vrai… donc un beau jour, et c’était bien un soir, alors que j’étais dans ma chambre, en train de me changer pour me débarrasser de mes vêtements trempés de sueur après une journée passée à enseigner les subtilités des intégrales, mon téléphone secret s’est mis à vibrer. Ça ne pouvait être que les forces spéciales. Je l’ai approché de mon oreille et j’ai entendu ces quelques mots chuchotés :

  • Gilbert, ils approchent, préparez-vous…

Et il a raccroché. Simple, clair et efficace. Merci monsieur Jean Dupont.

J’ai terminé de me changer, heureusement que je n’allais pas être enlevé avec mes fringues utilisées toute une journée. Franchement Gilbert, tu n’as pas d’autres soucis que tes fringues. Je sais, mais au moins ça me permet de moins angoisser, de me focaliser sur autre chose. J’ai jamais été enlevé, moi !

Et puis sans un bruit, d’un seul coup, ils ont été là, partout, ouvrant toutes les portes. Sans crier, mais avec les kalachnikovs pointées, pas besoin. Il a fallu rassurer les élèves, alors que c’était un peu la panique à l’intérieur de moi-même. J’avais beau savoir que les cinq hommes des forces spéciales veillaient sur moi, j’étais quand même pas très rassuré. Je faisais aussi confiance à mon statut de prof suisse…. On ne tue pas les ressortissants suisses, nulle part, on les échange contre de l’argent, de l’argent suisse bien sûr.

Ils nous ont vite fait comprendre que les adultes devaient encadrer les enfants et qu’il ne fallait pas de cris. J’ai pris la classe de troisième que j’avais eue en cours en dernière heure de la journée, 34 jeunes filles entre 13 et 14 ans, totalement terrorisées. Elles étaient collées les unes aux autres, formant un groupe compact, une masse apeurée. Je tâchais de les rassurer du mieux que je pouvais. C’est bien Gilbert, tu es dans ton rôle, tu colles bien au personnage, c’est parfait…

Ils nous ont fait monter dans des camions, genre bâchés, à croire que c’étaient des camions militaires. C’était la pénombre avec le début de la soirée et ils roulaient sans phares. J’avais laissé le téléphone allumé pour que les forces spéciales puissent entendre ce qui se passait. 35 derrière, on était un peu serrés… Mince, je savais ce qui allait se passer et j’ai mis le plus près de moi, celles qui se la jouaient auprès de leurs camarades, celles que j’avais du mal à supporter. Elles feraient écran pour les autres. Nous avons roulé pendant des heures, quasiment toute la nuit, secoués par l’état dégradé des pistes. J’ai assez vite remarqué que les filles les plus proches de moi ne bougeaient plus. Mais comme elles avaient toutes fini par s’endormir…. Pas simple de différencier une fille endormie d’un cadavre, surtout de nuit et puis… elles étaient noires de peau aussi. Ça c’est malin comme réflexion, Gilbert… ben c’est vrai…. Oui, peut-être mais c’est pas malin quand même.

Arrivés dans un village, ou un ancien monastère, pas facile de voir exactement de nuit, ils nous ont fait descendre. Ça n’a pas loupé, 5 jeunes filles étaient décédées durant le trajet. Finalement, j’avais limité la casse, elles avaient bien fait écran aux autres. Heureusement, ça ne se propageait pas comme une tache d’huile de proche en proche, ni comme un virus. J’étais la seule souche active. Dans la précipitation, personne n’a prêté la moindre attention aux filles inertes dans le camion. Ils nous ont ensuite séparés, en mettant les blancs de côté : douze religieuses, deux prêtres, un prof d’allemand (quel intérêt d’aller apprendre l’allemand au Nigéria ?), un prof de français et moi. A priori tous de nationalité suisse. Ils allaient sans doute essayer de monnayer notre libération. Pas certain que ma fausse identité suisse tienne le coup…

Quant aux élèves du lycée… Difficile de savoir ce qu’ils et elles allaient devenir. Les garçons se trouveraient sûrement transformés en enfants-soldats et les jeunes filles seraient mariées de force aux jeunes combattants ? Très peu de chance que ça soit l’inverse …. Ben non Gilbert, on n’est pas au Kurdistan ici, pas de femme combattante, ici la femme est soumise à l’homme, inférieure à lui, c’est un principe ! Nous n’avons pas revu les élèves durant toute notre captivité.

Autant que faire se peut, ils ont tous essayé de respecter la distance sociale que nécessitait mon « autisme supposé ». Mais c’était pas simple. Les quatre hommes avaient tendance à se trouver assez proches de moi, à mon grand désarroi. Mais comment leur faire comprendre le danger qu’ils couraient sans risquer de mettre ma mission en péril ? Ils feraient partie des victimes collatérales, comme les 5 jeunes filles du camion, voilà, c’est tout. Bien Gilbert, tu as enfin compris que ta mission avait un intérêt supérieur qu’il pouvait y avoir des dégâts collatéraux…

Petit à petit, la vie s’est organisée durant notre captivité. Il y avait un coin pour les femmes et un coin pour les hommes. Et dans ce dernier, un coin pour Gilbert (pour moi). Au début, les deux prêtres ont voulu essayer de « fraterniser » avec moi, de se rapprocher et j’ai commencé à jouer une crise de nerfs suite au non-respect de la distance sociale. Ils ont aussitôt cessé, surtout que Mère Catherine leur a dit à demi-mot de quoi il retournait. Par la suite, ils ont évité d’être trop près de moi, comme je pouvais leur sauter dessus et les agresser.

Mais malgré tout, nous n’avions pas tant de place que ça et…. Un matin, les deux prêtres ne se sont pas réveillés, la poursuite des victimes collatérales. Je me suis rassuré en me disant que c’étaient sans doute des prêtres pédophiles ? Ce qui m’a été confirmé par le prof d’allemand quelques jours plus tard, juste avant qu’il ne meure dans mes bras. Pas une grosse perte du coup… Ils avaient été envoyés en Afrique pour faire oublier leurs « frasques » en Europe…Quelques jours après, ça a été le tour du prof de français avec qui j’avais pourtant bien sympathisé. Mais le stress de la détention lui avait fait franchir des barrières qu’il aurait dû éviter de passer. J’étais maintenant seul dans mon coin masculin.

Toutes les bonnes sœurs étaient indemnes, ce qui rassurait nos ravisseurs. Ils étaient en train de voir leur potentiel pactole fondre à vue d’œil, quatre de moins en même pas 10 jours. C’était comme s’ils pouvaient voir les billets de 100 francs suisses s’envoler progressivement.

De temps en temps, je regardais si le téléphone secret fonctionnait encore. Mais malheureusement, la batterie, même une batterie militaire, avait fini par être à plat. Je pense que seule la puce GPS fonctionnait encore. Tant qu’ils ne le trouvaient pas sur moi, les forces spéciales sauraient toujours où j’étais, ce qui me rassurait un peu.

Tous les deux ou trois jours, on était extraits de notre pièce de détention et interrogés sur notre rôle dans le lycée, notre pays d’origine, notre famille, notre niveau de vie. Insidieusement, ils essayaient d’évaluer le prix de notre vie. Ils restaient très corrects avec nous, et très polis. On devait représenter un sacré paquet d’argent pour eux.

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