le Suisse en Afrique

5 minutes de lecture

  • Alors Gilbert, vous répétez bien après moi : « Faut pas monter dans les tours » en faisant bien attention où vous mettez les accents toniques (enfin pas trop non plus)
  • Faut pas monter dans les tours…
  • Houla, mais vous avez un train à prendre ? Faut pas parler si vite, Gilbert, vous êtes Suisse, ne l’oubliez pas !

Et ainsi de suite, plusieurs fois par semaine (presque une fois par jour en fait) durant au moins un mois. Autant les expressions entraient bien, autant le ton et la lenteur d’expression étaient difficiles à acquérir. Et puis franchement, ils avaient quelques expressions franchement ridicules… « foutre loin » pour jeter à la poubelle (même si la poubelle est à côté), « se réduire » pour aller se coucher (bon, des fois on n’est plus rien le soir... mais quand même) et puis « la fourre à natel » sans déconner... une housse de portable (oui, un portable, c’est un natel chez les Suisses). Bon y en a plein comme ça, qui ont fini par être intégrées.

  • Allez Gilbert, on reprend, répétez après moi : « ça va ou biennnnn ? »
  • Ça va ou biennnn ?
  • Oui, voilà, ça vient ! Vous allez bientôt pouvoir gagner une channe dans un concours de parler Suisse !
  • Une channe ?
  • Oui, une coupe.
  • Oh…. Je ne l’avais pas encore entendue celle-là… Une channe, une coupe.
  • Ou une compétition... c’est clair ou biennnnn ?
  • C’est clair !

Au bout de deux mois, Marie-Noëlle Jembart avait jugé que j’étais prêt. Je parlais comme un vrai Suisse, avec les idiomes et l’accent qui allait avec. Je pourrais facilement faire illusion, même auprès de Suisses véritables. J’avais également une nouvelle identité, je m’appelais Jean-Claude Floutier, Jean-Claude…. Mon Dieu, cette gaffe… Allez Gilbert, reprends-toi mon garçon… Donc, Jean-Claude Floutier, professeur de mathématiques au collège et au lycée, veuf, sans enfants, vivant auparavant dans le canton de Vaud à Vevey. Je possédais, issu de l’héritage de maman, un petit appartement au troisième étage d’un immeuble avec, dans la salle de bain, une jolie vue sur le côté du lac. J’avais fait le séminaire pour être prêtre mais j’avais perdu la vocation au décès de maman. J’enseignais les mathématiques et l’algèbre à l’Institut Catholique de Lausanne depuis 15 ans.

J’avais vu l’annonce pour un poste de professeur au lycée de Maidiguri, dans une zone avec une forte activité de la secte Boko Haram. Inutile de dire que les postulants n’étaient pas légion… J’étais le seul et unique candidat. L’entretien de recrutement, à Lausanne précisément, avec un jury Suisse et Nigérian n’a été qu’une formalité. Le fait que je sois quasiment prêtre les avait rassurés d’emblée. Même si je ne portais pas la soutane, j’en avais adopté les manières. Je devenais bon dans l’art de me faire passer pour quelqu’un d’autre… Ne prends pas le melon, Gilbert, là, ça ne va pas être de la rigolade. Pour ces gens-là, la vie d’un homme, blanc de surcroit ne compte pas, alors focus mon gars, ok ok.

Me voilà donc, quelques jours plus tard dans l’avion pour Lagos. Arrivé à Lagos, capitale du Nigéria. Une chaleur sèche et étouffante m'est tombée sur les épaules à la sortie de l’avion. Comme si j’avais un sac à dos de 50 kg en plus. Il parait que ça fait toujours ça, les premières minutes en Afrique. Un taxi devait être réservé à mon nom pour me conduire à un hôtel, l’hôtel Blowfish, un quatre étoiles, tout simple, avec une chambre à 50 euros. Bon, c’était du 4 étoiles Africain, mais du 4 étoiles quand même. Je ne devais y passer qu’une nuit, mais y rencontrer l’attaché militaire de l’ambassade de France au Nigéria ainsi qu’un représentant (incognito) des forces spéciales qui étaient chargées de me protéger en territoire Boko Haram.

Comme un Français… oups Suisse moyen, j’ai profité de la piscine. Le soleil africain sur ma peau blanche Européen (je fais gaffe, pas français, je suis suisse, Bordel Gilbert, sois à ce que tu fais… Et personne ici ne sait que la Suisse ne fait pas partie de l’Union Européenne) m’a donné quelques jolis placards rouges. Enfiler des vêtements pour recevoir les deux Français annoncés à la réception a été un calvaire. Mais bon, je ne pouvais décemment pas les recevoir en maillot de bain.

Ils ont toqué à la porte et je les ai fait entrer. Ils avaient bien des têtes de militaires tous les deux et les manières qui allaient avec :

  • Bonjour, François Maldant, attaché militaire de l’ambassade de France à Lagos, c’est moi qui vais superviser votre mission, me dit-il en me tendant la main.

Une poignée ferme, mais les mains moites…. J’aime pas trop...

  • Bonjour, Jean Dupont, c’est moi qui vais diriger le commando qui veillera à votre sécurité.

Une poignée de main ferme, mais les mains sèches et un regard franc. Même s'il semblait évident que ce n’était pas son vrai nom, me voilà un peu rassuré. L’autre, je ne le sentais pas vraiment. Mais de toute façon, il ne devait pas être au courant de grand-chose, le type de l’ambassade. J'étais un mec top secret… Redescend sur terre Gilbert, tu es dans la cour des grands là. N’empêche que je vais la faire… Nooooon Gilbert, non ! Si, si… On va voir s’ils ont de l’humour, mes deux militaires :

  • Bonjour, je m’appelle Bert, Gil-Bert.

Yesss tu l'as fait, Gilbert, je suis fier de toi ! Tu parles, tu vas passer pour un charlot maintenant... Mais non, aie confiance... L’attaché militaire a eu l’air catastrophé, par contre le vrai militaire s’est bien marré. Cool, on va bien s’entendre…

  • Non, je plaisante, messieurs, je m’appelle Jean-Claude Floutier et je suis enseignant en mathématiques et algèbre… et suisse.
  • Hem… Je ne sais pas du tout en quoi consiste votre mission, Monsieur Floutier, on n’a rien voulu me dire de Paris mais vous pouvez compter sur ma coopération totale.
  • Je n’en attendais pas moins de vous, Monsieur Maldant. Oh putain, dire ça à un mec de l’ambassade, pour un peu je jouirais dans mon pantalon.
  • Je propose que vous nous laissiez, Maldant, Monsieur Floutier et moi avons des détails pratiques à régler avant son départ dans sa zone de mission.

La vache, comment il l’a jeté

  • Au revoir messieurs et Monsieur Floutier, n’hésitez vraiment pas...
  • Je n’y manquerai pas, Monsieur Maldant, à bientôt.

Une fois seuls, nous avons donc « réglé les détails pratiques » ensemble. Lui et son commando de quatre hommes ne seraient jamais loin de moi. Il m’avait amené une radio miniaturisée qui me permettrait de communiquer avec eux ainsi qu’un téléphone portable, un fameux « natel » qui me permettrait aussi de leur faire entendre en permanence ce qui allait se passer autour de moi. Pour la première fois, j’allais travailler sous protection. C’est que les risques étaient vraiment présents.

Annotations

Recommandations

Jacques IONEAU
Texte inspiré par une auteure bien mal récompensée...
67
90
38
15
Jean Zoubar


Georges était étonné que le type attende sagement son tour. Il l’avait remarqué depuis qu’il était entré dans l’agence. Un mix de chêne et d’hippopotame. Lorsqu’il s’était assis sur le seul siège libre, il y avait eu un pénible craquement comme si l’objet avait hésité à se fendre. Ses voisins s’étaient naturellement écartés, quitte à avoir une fesse exposée à la gravité terrestre. Lorsque leurs numéros étaient apparus sur le panneau lumineux, ils ne s’étaient pas tout de suite levés, respectueux de la force bestiale qui giclait du viking sans tresses. Constatant alors qu’il ne réagissait pas, ils avaient jugé bon d’aller vers le box du conseiller indiqué par une lettre. Rares les types comme ça. D’habitude, ils s’imposent direct. Ils se fichent de l’ordre d’attente comme de l’art conceptuel. Et si quelqu’un se plaint… Mais tout le monde ferme sa gueule, trop attaché à son intégrité dentaire. Et puis tout le monde est avide de sang, surtout quand ce n’est pas celui qui coule dans ses veines.
Tiens, d’ailleurs, les deux types qui ont précédé le mastard ne s’en vont pas. Ils feignent de consulter les offres de stage qui datent de l’invention du chemin de fer. Qui était chargé de leur actualisation ? Maxence ? Bernard ? Bien longtemps qu’on ne les a pas vu trainer dans cet espace. Pourquoi faire ? Ces offres ne sont que les éléments d’un décor supposé être dédié aux chercheurs d’emploi. Ils servent à convaincre ceux qui pénètrent et ceux qui travaillent à cet endroit de la volonté farouche de l’administration de remettre chacun sur le chemin émancipateur de l’activité. La Bonne Voie. Tout comme ces ordinateurs mis à disposition et qui fonctionnent une fois par semestre. Tout comme cette salle de travail dans laquelle les « longues durées » roupillent ou bouffent un casse-dalle pas cher. Mais qui est dupe, hein ? Qui est dupe ?
Maxence et Bernard, ses deux collègues qui viennent de terminer leurs entretiens, ont adopté l’attitude de l’agent consciencieux qui remet de l’ordre dans ses dossiers. En même temps, chacun lorgne à tour de rôle dans la direction de Georges. « C’est ton tour, coco » lui disent leurs regards brefs et insistants. Comme s’il ne savait pas. Le dernier à s’être tapé un vrai client avait été Bernard. Coup de bol pour lui, ça avait été un gringalet qu’un simple courant d’air aurait propulsé dans une galaxie lointaine. À se demander si le gars n’était pas maso d’ailleurs et n’avait pas voulu être humilié. Parfois, à force de subir des averses de parpaings, l’estime de soi devient comme une merde écrasée par une file de quatre-quatre. On en arrive à un stade où on n’aspire plus qu’à son propre écrabouillement
1
0
0
7
Défi
Fred Larsen
Réponse au défi de Justine For All : les homophones poétiques
Feint
Faim
Fin
8
6
0
0

Vous aimez lire Fred Larsen ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0