Un laboratoire souterrain

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Au bout d’un temps qui m’a paru une éternité, j’avais bu la bouteille d’eau depuis longtemps, il m’a semblé que le sol se soulevait à quelques dizaines de mètres de moi. Croyant à une hallucination due à la chaleur, je ne me suis pas inquiété et n’y ai pas plus prêté attention que cela. Il faisait vraiment une chaleur suffocante. J’avais l’impression de respirer un mélange d’air chaud et de sable. Je sentais un filet de sueur ruisseler dans mon dos. Tout à l’observation de mes propres sensations, je n’avais pas vu ce qui se passait à côté de moi.

Ce n’était pas un bout du sol qui s’était soulevé, mais une plate-forme de plusieurs mètres carrés sur laquelle m’attendait, patiemment semble-t-il, un homme vêtu d’une blouse blanche sur un treillis. J’ai mis ma main en visière au-dessus de mes yeux pour mieux voir. Je l’avais trouvé ! Il était là, enfin elle était là, ma cible était là. Il avait dû être prévenu de ma venue et de qui j’étais, la couverture fonctionnait donc très bien. Il s’est dirigé vers moi, la main tendue.

  • Dobro pozhalovat' v moyu laboratoriyu, professor Antonov (bienvenue dans mon laboratoire, professeur Antonov).
  • Spasibo za priyem, professor Al' Rakhman (merci de votre accueil, professeur Al Rahman), lui répondis-je en prenant sa main et en ne la gardant que quelques brèves secondes dans la mienne.

Il fallait aussi que j’essaye de saboter son laboratoire. Le tuer si quelqu’un reprenait la suite à la volée n’avait qu’un intérêt limité. Donc pas tout de suite, patience. L’infiltration devait être totale. Il fallait que j’efface toute trace du résultat de ses recherches. Le mieux serait presque d’arriver à tout faire sauter, une fois lui mort. Il fallait que j’étudie cette possibilité.

Il me fit signe de le suivre sur la surface qui allait redescendre avec nous. Je le rejoignis en restant toutefois à bonne distance. Il fallait que je sois prudent avec ça, les russes n’ayant pas la réputation d’avoir un espace vital très étendu autour d’eux. Il fallait que je trouve une explication avant qu’il ne me pose la question. Gilbert, trouve quelque chose et vite, ça urge. Il ne faut pas qu’il se doute de quoi que ce soit te concernant ! Oui, ça va, ça va…

Nous sommes rentrés sous terre et quand notre descente s’est arrêtée, nous étions face à un immense couloir dans lequel étaient postés des soldats tous les dix mètres. Des soldats en arme, bien sûr… je le suivais à une distance respectueuse et tout à coup, il s’est retourné et m’a demandé d’un air soupçonneux :

  • U tebya problemy ? Pochemu takoye rasstoyaniye? (Vous avez un problème professeur Antonov ? Pourquoi cette distance ?)
  • Eto neprosto, professor (c’est pas simple, professeur)
  • Pozhaluysta, naydite vremya, chtoby ob"yasnit' mne, chto mne nuzhno derzhat'sya podal'she ot menya (je vous en prie, prenez le temps de m’expliquer cette nécessité de rester si loin de moi).

Gilbert, mon garçon, va falloir la jouer fine cette fois-ci, du grand art, de la pirouette de compétition, de l'esbrouffe de joueur de poker..

  • Itak, ya dolzhen priznat', chto u menya autizm apergera i chto chelovecheskiy kontakt menya uzhasayet. Vot pochemu ya ikh izbegayu, derzhus' podal'she ot drugikh lyudey (Voilà, je dois vous avouer que je suis autiste asperger et que les contacts humains me pétrifient. C'est pour cela que je les évite, que je reste à distance des autres personnes.)

Et là, j’ai su que c’était bon. Un franc sourire s’est dessiné sur son visage et sans s’approcher de moi, il m’a dit :

  • Ya ponimayu, u moyego syna tozhe autizm aspergera ... izvinite za to, chto dostavil vam diskomfort, no mne bylo interesno… (Je comprends, mon fils est aussi autiste asperger... désolé de vous avoir mis mal à l'aise, mais je me suis posé des questions...).

Je lui ai rendu son sourire en lui disant :

  • Bud'te ostorozhny, professor, vy na voyne (c’est bien normal d’être prudent, professeur, vous êtes en guerre)
  • Da, my na voyne. Davay, bol'she ne teryay vremeni, davay, pozvol' mne pokazat' tebe moyu sekretnuyu laboratoriyu (oui, nous sommes en guerre. Allez, venez que je vous montre mon laboratoire secret)

Et durant les trois heures qui ont suivi, il m’a fait visiter toutes les salles de son laboratoire. Il était quasiment seul, à part une ou deux autres chimistes, jolies d’ailleurs, avec de grands yeux noirs.

Gilbert, concentre-toi, merde ! Arrête de réfléchir avec ta queue ! oui, mais elles sont quand même mignonnes, non ? Gilbert…. Ok ok...

Auparavant, il m’avait emmené dans une sorte de vestiaire où j’ai pu prendre une douche, me débarrasser de la sueur et du sable mêlés, retrouver enfin figure humaine. J’avais l’impression que le trajet en pick-up depuis Tikrit avait duré des semaines. Je n’avais pas bu d’eau fraiche depuis une éternité. Comme si toutes mes cellules avaient perdu leur eau. J’ai dû vider quasiment leur réservoir. Je ne voulais plus sortir de cette douche merveilleuse. C’est Al Rahman qui a toqué à la porte pour me rappeler ce que j’étais venu faire.

Des vêtements propres (un treillis avec les sous-vêtements assortis, kakis…) et une blouse blanche immaculée, comme la sienne m’attendaient. Une fois vêtu correctement, nous avons donc fait la visite de ses laboratoires. Il y avait même une zone (la moitié de son labo en fait) qui avait le standard des laboratoires P4. Qu’ils aient réussi à mettre en place un tel laboratoire, sous le sable en plein désert forçait mon admiration. Visiblement, quand il voulait faire quelque chose, Assad y mettait les moyens.

La vache, ça voulait dire qu’il travaillait sans doute aussi sur des sources de virus. Il était vraiment temps qu’ils m’envoient. On ne pouvait pas le laisser continuer…

Innocemment, je lui demandais :

  • Laboratoriya P4? Vy tozhe rabotayete s virusami? (Laboratoire P4 ? Vous travaillez aussi sur des virus ?)
  • Net, poka net, eto budet vtoroy etap, no nash Prezident, slava yemu! vse zaplanirovano. On sdelal imenno to, o chem ya yego prosil! (Non, pas encore, ce sera la seconde phase, mais notre Président, gloire à lui ! a tout prévu. Il a réalisé exactement ce que je lui avais demandé !)

Ouf… il était encore temps. En même temps, ça permettait de lui montrer que j’étais au fait et pas un simple chimiste amateur. Heureusement que j’avais quelques questions pertinentes à poser, tout autiste Asperger que j’étais censé être.

Après un dîner délicieux que nous avons partagé, chacun à un bout d’une table faisant environ deux mètres de long, il faisait tout pour respecter ce besoin de distance, je me suis écroulé dans le lit qui était prévu pour moi, dans une chambre relativement spacieuse, sous terre comme le reste du labo. Un sommeil sans le moindre rêve m’a englouti dès que je me suis allongé.

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