Gilbert sauve la démocratie

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Et la tension n’a fait que s’accroître sur toute cette fin d’année : le président battu multipliant les tweets vindicatifs et délirant sur les votes par correspondance, sur le fait que cette élection avait été volée, que les résultats de Pensylvannie étaient truqués et j’en passe et des meilleures... Il ne se passait pas une journée sans que des incidents entre pro et anti-Trump soient rapportés. L’Amérique était en loques…

Nous continuions nos contacts rapprochés avec les Boogaloos Bois, ne voulant pas être loin d’eux quand « cela » se déclencherait. On sentait leur nervosité mais aussi leur allégresse grandir de jour en jour. Puis , on devait être le 4 janvier au matin, après une séance de tir habituelle, on a entendu : « the day after tomorrow ». C’était donc prévu le 6 janvier. Une certaine fièvre s’est emparée de notre groupe (nous étions totalement intégrés aux Boys d’Austin).

À midi chaque membre était allé récupérer les armes dans les caches secrètes. Tout avait été apporté dans les bois. Allan, le fameux LOMA du Texas était venu avec un énorme van aux suspensions ultra-renforcées. C’est lourd des armes et des munitions. J’avais appris quelques jours auparavant qu’il était le LOMA de tous les Boogaloo Bois des USA, pas que du Texas… C’était donc lui qui allait convoyer la majorité des armes à Washington. Nous étions au bon endroit, au bon moment. Avec Jean, nous les avons aidés à charger l’arsenal, à le caler et l’arrimer pour qu’il ne bouge pas pendant le trajet.

  • Allan, if I may ask, it would be a great honor for me to come with you… Je lui ai demandé, jouant le tout pour le tout.

Il a réfléchi quelques instants et puis a acquiescé :

  • Okay, Gilbert, come in, I’ll need some help, en ouvrant la portière côté passager.

Dans le mouvement, j’ai vu qu’il avait un pistolet glissé dans un holster à son épaule et un autre dans la ceinture de son pantalon. Il allait falloir que je sois très prudent. Il n’hésiterait sans doute pas à s’en servir si je faisais un geste inapproprié.

J’ai fait un signe de la main à Jean qui restait au Texas et puis, j’ai grimpé dans le van, direction Washington avec un chargement d’armes pour déclencher une tuerie, avec un cinglé suprémaciste blanc et armé jusqu’aux dents, le pied quoi… En plus, j’étais de moins en moins certain de continuer à avoir l’efficacité de « traitement » qui avait motivé mon recrutement par le Bureau. Durant les jours précédents, je sentais bien que les membres de la famille de Pete restaient de plus en plus longtemps proches de moi, sans que cela ne leur fasse aucun effet.

La femme de Pete l’avait même remarqué et s’en était ouverte à Jean la veille :

  • I’m very happy, your friend is now less shy and alone…

Juste ce qu’il fallait pour me faire encore plus douter de moi. Mais là, c’était parti, plus moyen de reculer.

Dans le van, Allan avait mis la radio, Fox News bien sûr. Le président battu allait faire un discours pour ses partisans le 6 janvier en fin de matinée, à proximité de la Maison Blanche qu’il occupait toujours. Ceux-ci commençaient à affluer de tous les États-Unis, disait le commentateur, pour montrer à Biden et aux démocrates, le vrai visage de l’Amérique. La vache, heureusement que ce n’est pas seulement eux le vrai visage de l’Amérique, sinon elle ferait vraiment peur, cette soi-disant plus grande démocratie du monde.

Sur le trajet, un peu moins de 40 heures de route prévues, on s’est relayés tous les deux, en respectant scrupuleusement la signalisation, les limitations de vitesse. Il fallait qu’on soit arrivés le 6 à midi. Allan ne savait toujours pas si c’était la Maison Blanche ou le Capitole, assez proche, qu’on (qu’ils) allait envahir pour montrer au monde qui était l’Amérique. Ce qui commençait sérieusement à m’inquiéter, c’est qu’on était assez proches dans cette cabine et qu’il ne se passait rien pour lui. Comme si je n’avais plus aucun effet. Comment allais-je pouvoir le « traiter » si mon fameux « pouvoir » n’existait plus. Et là, pas moyen d’appeler Jean au secours, j’allais devoir me débrouiller tout seul…

Une fois, on a été suivis durant une dizaine de kilomètres par une voiture de police, c’était dans le comté de Carthage, peu après Nashville. Je m’en souviens encore. J’étais au volant et Alan dormait, on était le 5 en fin de journée et on commençait sérieusement à être nazes. Je lui ai touché l’épaule en essayant de ne pas faire d’écart. Il s’est réveillé en sursaut, pointant son revolver sur moi :

  • Hey, what’s up ?
  • Sorry Allan, there’s a police car, right behind us. Following us few kilometers ago…
  • Okay, let’s see what will happen…

Et il arma son pistolet. Finalement, deux kilomètres plus loin, la voiture pie a allumé ses gyrophares, faisant monter ma tension d’un cran encore puis a bifurqué à gauche, quittant notre route. Ouf, fausse alerte... Nous nous sommes tous les deux relâchés et mon « coéquipier » s’est rendormi immédiatement. Le fait que je l’aie vraiment touché plusieurs fois au cours du trajet et qu’on soit proches l’un de l’autre pendant de longues heures n’avait eu aucun effet sur lui. J’étais vraiment dans la merde.

Le trajet s’est poursuivi. Nous étions tendus, toujours aux aguets. Je devenais de plus en plus nerveux, tout en essayant de le camoufler au mieux. Comment allais-je donc pouvoir remplir ma mission ? Comment empêcher cet arsenal de créer un carnage ? Changement de poste après changement de poste, une fois chauffeur, une fois « dormeur », nous nous rapprochions inexorablement de Washington à chaque kilomètre parcouru…

Nous étions maintenant à 2-3 heures de la capitale, je conduisais et Trump faisait son discours devant la Maison Blanche, appelant ses partisans à aller montrer leur colère en envahissant le Capitole. Il me fallait agir et vite. Nous étions sur une petite route, seuls. Il ne fallait pas que ces armes arrivent à leur destination. Sans réfléchir, j’ai pilé. J’avais remarqué qu’Allan ne mettait jamais sa ceinture de sécurité. Il est allé s’écraser contre le pare-brise. La figure en sang, il s’est tourné vers moi en gueulant :

  • Bloody Hell, what’s the fuck ?

Je ne lui ai pas laissé le temps de réagir, j’ai attrapé son flingue dans sa ceinture, l’ai armé et je lui ai tiré deux balles en pleine tête. La vitre de sa portière est devenue rouge avec des bouts (de cervelle) qui glissaient vers le bas…. Beuark... Mon cœur battait à 200 à l’heure. Putain, je venais de tuer un mec avec un pistolet… Merde... J’étais un assassin maintenant. De sang-froid j’avais buté un homme…. Gilbert, cool, que ce soit avec un flingue ou en le touchant, tu l’aurais tué quand même. Et imagine le bain de sang que tu viens d’éviter… En attendant, c’est son sang à lui qui avait giclé sur moi. J’en avais plein les mains.

J’ai redémarré le van et je suis allé le planquer dans les bois, un peu plus loin de la route. Je tenais toujours le pistolet dans ma main droite et n'arrivais pas à détacher mes doigts de la crosse. Ça puait le sang dans la cabine. Je suis sorti, j’ai refermé la porte et j’ai appelé Jean sur le portable qu’il m‘avait donné.

  • Jean, C’est Gilbert, vite faut venir me chercher
  • Gilbert, c’est toi ? Tu es où ? Je suis con, on va te localiser avec le portable… Ça va, tu n’as rien ?
  • Non, mais je viens de tuer un homme, Jean, c’est terrible, je suis un assassin…
  • Mais non, tu es un héros, tu viens de sauver la démocratie américaine, Gilbert. J’appelle Mike tout de suite. Un hélico du Secret Service sera sur toi dans moins d’une heure, peut-être même avant, ne bouge pas et planque toi.
  • Ok, je ne bouge pas, mais faites vite !

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