Gilbert le chimiste

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Le réveil a été un peu brutal, genre militaire avec une lumière blanche et glaciale qui a inondé la chambre. Il ne manquait plus que le clairon. Mais après tout, j’étais dans un labo ultra secret, dans une base militaire et dans un pays en guerre, donc normal. Je m’habillai rapidement après m’être lavé et rasé de près (tout avait été prévu à cet effet, le professeur Al Rahman était un hôte raffiné). Après une rapide collation, je l’ai rejoint dans son labo, non sans avoir enfilé une blouse blanche sur mon treillis.

  • Zdravstvuyte, professor Antonov, vy khorosho spali? Prikhodite i pozvol'te mne podrobno predstavit' vam moi posledniye rezul'taty (Bonjour professeur Antonov, bien dormi ? Venez que je vous présente en détail mes derniers résultats)
  • Zdravstvuyte, professor Al' Rakhman, da, kak mladenets. Ya ne mogu dozhdat'sya, chtoby uvidet', gde ty, i porabotat' s toboy (Bonjour professeur Al Rahman, oui, comme un bébé. J'ai hâte de voir où vous en êtes et de me mettre à travailler avec vous)

L’expression « comme un bébé » l’a fait sourire et moi, m’a fait passer un frisson glacé dans le dos… Pas certain que ça soit une expression typiquement russe, mais plutôt très française. Putain Gilbert, fais gaffe, tu te déconcentres, ne baisse pas la garde. Ouf, heureusement, il semble qu’il n’ait jamais été en France, juste en Russie. C’est passé pas loin…

Il m’a tout expliqué cette fois-ci, le point précis de l'avancement de ses recherches. Actuellement ses assistantes, les deux canons que j’avais vus la veille, Gilbert…. Focus, concentré, on a dit, Ok, ok... travaillaient sur plusieurs pistes en parallèle : un dérivé d’un insecticide organo-phosphoré qui au final devrait être encore plus mortel que le gaz sarin et un dérivé du cyanure. Une troisième piste était gardée pour la suite à partir d’hydrogène arsénié. Ces trois produits avaient des types d’actions différents mais provoquaient tous la mort sans coup férir.

La présence d’acide cyanhydrique (pour fabriquer ce dérivé du cyanure) combinée avec une polymérisation rapide d’un solvant organique comme le cyclopentadiene pouvait arriver à déclencher une belle explosion. C’était donc les stockages de ces produits qu’il fallait que j’identifie rapidement.

Il attendait de moi que je lui apporte des précisions sur la composition et les modes d’action du fameux Novitchok russe. Finalement il agissait un peu de la même façon que le gaz sarin en bloquant l’action d’une enzyme, la cholinestérase qui permet la transmission d’informations entre le système nerveux et les muscles. Du fait de cette absence de transmission, la victime ne peut plus respirer et meurt. A la différence du sarin, le poison russe est le plus souvent sous forme d’un liquide inodore, incolore et également sans aucun goût ou sous forme de poudre.

Al Rahman avait bon espoir que suite à notre collaboration, son Président bien-aimé puisse enfin reprendre le contrôle de son pays en guerre depuis des années et y régner en maitre absolu. S’il savait pourquoi j'étais là, en réalité. Tu ne vas pas t’apitoyer sur lui Gilbert quand même, il projette de mettre au point un gaz hyper-toxique pour assassiner des milliers de gens, Oh Gilbert. Oui, c’est vrai, ne pas perdre de vue cet objectif…

Nous avons passé le reste de la journée à comparer les effets des différents neurotoxiques, leur efficacité, leur rapidité d’action, la facilité ou non de les utiliser dans des espaces ouverts ou fermés… Des discussions très sereines sur des sujets abominables. On parlait de populations civiles… Mais c’est comme si pour lui, il ne s’agissait que de souris de laboratoire, de statistiques, de nombres abstraits.

Là, c’en était trop. En fin d’après-midi (enfin, vu ma montre, comme on était sous terre, pas de lumière du jour), alors qu’il me montrait le spectre issu d’un chromatographe, j’ai décidé de passer à l’action. Je me suis approché derrière lui, assez près pour qu’il soit dans mon « rayon d’action ». Il n’avait pas remarqué ce mouvement, ou alors l’avait mis sous le coup d’une certaine confiance ou complicité entre nous qui faisait que mon autisme s’effaçait progressivement. S’il avait su, le con…

En quelques minutes, son débit de paroles est devenu un peu saccadé, puis il a saisi sa gorge et s’est écroulé la tête sur le clavier de l’analyseur. Il ne fallait pas perdre de temps. Je suis sorti rapidement en criant, prenant l’air affolé. Les deux assistantes et les soldats présents se sont précipités dans le labo au secours de leur chef. J’ai pris par le bras une des (jolies…) Gilbert c’est vraiment pas le moment… assistante et lui ai demandé sur un ton ne lui laissant pas le choix :

  • tawrid alkimawiati? (la réserve de produits chimiques ?)

Elle a dû penser que je cherchais de l’adrénaline ou un truc équivalent pour sauver le professeur et m’a indiqué une porte bardée de signes produits chimiques, dangereux, toxiques, danger mortel. Putain, je ne l’avais même pas vue cette porte. Elle m’a tendu la clé de la porte et s’est précipitée rejoindre les autres dans le labo.

Je me suis dirigé, discrètement, en fait personne ne faisait attention à moi, vers la réserve, ai ouvert la porte et l’ai refermée après avoir allumé dans le local. La classification des produits étant bien faite, je n’ai eu aucun mal à trouver ce que je cherchais : de l’acide cyanhydrique et de cyclopentadiene. J’en ai pris une bonne quantité et suis sorti, en vérifiant au préalable que personne ne me regardait. Je me suis glissé dans un des labos vides et j’ai commencé à préparer ce mélange hautement explosif. J’ai commencé à faire chauffer le tout et par précaution, j’ai ouvert tous les becs bunsen présents pour remplir le labo de butane.

J’ai refermé la porte en sortant et jouant la panique, je me suis précipité dans le couloir desservant le labo en courant vers la sortie. Devant mon air paniqué, les soldats rencontrés sont partis en sens inverse de moi, me libérant la voie par la même occasion. Je n’avais que quelques dizaines de secondes avant que ça ne pète. Même pas… J’ai senti le souffle arriver et n’ai eu que le temps de me jeter dans une armoire métallique située dans un renfoncement du mur. C’était un rack d’armement, rempli de kalachnikovs. Je n’ai même pas pu refermer les portes sur moi, c’est le souffle qui l’a fait. Je me suis accroupi le plus possible, la chaleur allant toujours vers le haut. Les portes sont devenues brûlantes, presque rouges. Je n’avais qu’une peur c’est que les munitions des armes explosent dans l’armoire. Et puis non, rien d’autre n’a explosé.

J’ai attendu quelques minutes et puis j'ai poussé une des portes avec la crosse d’une des armes. En jetant un coup d’œil, je me suis aperçu que c’était comme si le couloir avait été totalement brûlé. Il n’y avait plus rien, les téléphones, les éclairages, tout avait fondu. Les murs étaient noirs. En regardant à gauche, de là où je venais, il n’y avait plus qu’un tas de gravats effondrés. De l’autre côté, une certaine clarté, venant sans doute de l’accès vers l’extérieur entrouvert par l’explosion.

Il ne me restait plus qu’à sortir et à me faire récupérer par les forces spéciales françaises ou les Kurdes. Je n’étais pas certain que j’allais pouvoir garder une de ces mitraillettes mythiques en souvenir…

Bien joué, Gilbert.

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