Gilbert s'infiltre

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Ce qui était prévu, c’est que je sois laissé inconscient, à proximité de la base militaire et découvert par les soldats lors d’une ronde. Comme si j’avais été enlevé par des djihadistes et relâché, étant russe… Nous avons rampé sur près d’un kilomètre. Je ne sais pas si vous imaginez ça, ramper sur une telle distance, sur le ventre !! Si si... J’avais les genoux en sang. Une fois arrivés à quelques dizaines de mètres de la zone éclairée par les projecteurs, Ceylan, la cheffe s’est approchée de moi et après m’avoir chuchoté « Bibore », elle m’a donné un grand coup de poing sur le menton, me faisant partir dans les vapes instantanément.

J’ai repris connaissance, dans une pièce éclairée violemment. J’étais assis sur une chaise, les poignets attachés dans le dos. Gilbert, calme-toi, c’était dans le plan. N’oublie pas que tu es russe, faut parler russe et que ça ! J’ouvris les yeux et me mis à répéter :

  • Kto ty ? Zovi menya svoim nachal'nikom, ya russkiy ! (Qui êtes-vous ? Appelez-moi votre chef, je suis russe !)

Ils étaient trois en plus de moi dans cette pièce. Vu le gabarit des gars, ils n’étaient pas champions de tricot. Celui qui était le plus près de moi, m’a asséné une gifle qui aurait pu me faire faire trois tours dans les chaussures sans les délacer :

  • man 'ant 'ayuha alwaghad ? (Qui es-tu, salopard ?)

Et je n’ai pas changé ma version, répétant inlassablement :

  • Ya russky, zovi menya svoim nachal'nikom...

Au bout de quelques minutes (qui m’ont semblé des heures, d’autant plus que les gifles ont continué. Comme ils avaient le bras long, ils restaient à distance pfff), il y en a un qui a semblé comprendre quelque chose à ce que je disais, de moins en moins bien, mes lèvres commençaient à enfler avec les coups.

  • Ruski ?Ruski ?

Enfin… C’était pas trop tôt. Je ne sentais plus mes joues et les liens avaient sérieusement entaillé mes poignets dans mon dos.

  • Da, ya russky, ya russky ! Menya zovut Petr Antonov, ya khimik. Zovi menya svoim bossom (Je m’appelle Pietr Antonov, je suis chimiste, appelez-moi votre chef)
  • Ruski ? Antonof ?

Oui, bordel, c’est moi Antonov !

  • Da, Da, Menya zovut Petr Antonov, ya russky, ya russki !

Faites que la lumière s’allume, mon Dieu… Personne ne m’avait dit que ça pouvait se passer comme ça ! J’avais pas signé pour les baffes, moi. Ils vont m’entendre Jeanne et Tchéky ! Qu’est-ce que c’était que ce plan de merde ? ils n’auraient pas pu trouver plus simple ? Sans déconner. Je devais juste approcher le mec et qu’il meure, pas me faire tabasser par trois brutes épaisses.

Il a eu un grand sourire et a dit à ses potes :

  • 'iinah rusiun , lidha fahu sadiq ... (il est russe donc c’est un ami)

Ils se sont tous regardé et ont souri ensemble !

  • 'iinah rusiun , lidha fahu sadiq, ont-ils répété en chœur.

Bon visiblement, c’était plutôt une bonne nouvelle, parce qu’au lieu des baffes, ils m’ont tous donné de grandes tapes dans le dos. Enfin, ce cauchemar était terminé… Ils ont quand même attendu de trop longues minutes avant de détacher mes mains. J’avais les épaules et les bras tout ankylosés. Ils sont ensuite sortis tout en rigolant et en répétant :

  • 'iinah rusiun, ...

Bon, au moins eux étaient convaincus que j’étais russe. Il ne restait plus qu’à convaincre leur chef et que celui-ci me fasse parvenir jusqu’au fameux Bassem Al Rahman et que je m’occupe de lui. Rien de très compliqué en fait. On en fait tout un plat de ces services secrets, mais franchement... Non ? Bon ok, les baffes, ça c’est vraiment chiant, mais le reste…

La porte a fini par s’ouvrir à nouveau et un autre homme est rentré. Il sentait le chef celui-là. Un port de tête altier, mince, grand, raide, tout plein de médailles sur le côté gauche de sa poitrine et plein de galons dorés sur ses manches.

  • You, russian, me demanda-t-il ?
  • Da, ya russky !
  • What were you doing outside ?

Et là, j’ai raconté l’histoire qui avait été préparée. Mon gouvernement (le FSB en fait) m’avait envoyé pour travailler discrètement avec le professeur Bassem Al Rahman, très discrètement mais mon pick-up avait été arrêté par des djihadistes qui m’avaient enlevé, espérant toucher une rançon. Quand ils s’étaient aperçus que j’étais russe, ils avaient eu peur de ce que la Russie pourrait leur faire et ils m’ont relâché. Ils ne voulaient pas se fâcher avec Poutine.

C’était tellement le merdier dans cette région de la Syrie qu’il m’a cru. Il m’a aussi cru quand je lui ai fait comprendre que je devais absolument rejoindre ce professeur qui travaillait à la mise au point d’un nouveau gaz mortel. Ce gaz devait être l’arme décisive pour que Bachar Al Assad gagne définitivement cette guerre contre les rebelles mais aussi repousse les Kurdes le plus loin possible et contienne les Turcs hors des frontières de la Syrie.

Il se renseigna et visiblement il obtint le lieu, tenu secret, où Al Rahman tentait de mettre au point son arme secrète. Il me fit soigner sommairement (j’avais la tête comme une pastèque) et prépara un convoi pour me faire partir vers Tikrit. C’est dans cette région que ce chimiste avait son laboratoire secret, loin des regards du monde. On me fit monter dans un pick-up flambant neuf, avec sièges en cuir, le véhicule personnel du commandant de la base. Un camion rempli de soldats devant et un autre identique derrière. La marche était ouverte par un pick-up équipé d’une mitrailleuse lourde.

Nous avons roulé un temps qui m’a semblé infini, des heures, des jours, je ne sais plus. Je passais mes journées à somnoler, abruti par la chaleur et par le ronron des moteurs. On ne s’arrêtait même pas pour dormir. Les chauffeurs changeaient et les seuls arrêts étaient pour faire le plein des véhicules. Une fois, j’ai vu qu’ils s’arrêtaient pour évacuer le type qui était assis derrière à mes côtésoi. Le con, il avait dû se mettre trop près de moi... Si ça se trouve il avait même laissé tomber sa tête sur mon épaule pendant que je dormais, mais quel abruti... Et puis, un beau matin, au lever du soleil, le convoi s’est arrêté en plein désert. On ne voyait même pas la ville de Tikrit au loin. Le responsable du convoi m’a fait descendre et m’a remis une bouteille d’eau. Et ils sont tous repartis de là où ils venaient.

Dans ma tête, le chronomètre tournait. Et pourtant, je n’avais plus la notion du temps et ne savais pas combien avait duré le trajet jusque-là. J’avais 15 jours de couverture avec les russes, pas un jour de plus. Allez Gilbert, secoue-toi. Il va forcément se passer quelque chose. Ils n’ont pas roulé si longtemps pour te laisser mourir de soif dans le désert. Quelques kilomètres auraient suffi. En plus, ils t’ont donné de l’eau, alors…

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