Agents neurotoxiques

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Je n’ai même pas eu le temps de farfouiller un peu dans ce labo qu’une autre personne est entrée et s’est dirigée directement vers moi. Il faisait un peu moins savant fou que le précédent et on aurait même dit qu’il avait avalé un manche à balai tellement il se tenait raide. Il s’avança vers moi, la main tendue :

  • Bonjour, professeur Joncourt. Je suppose que vous êtes Gilbert ?
  • Bonjour professeur, oui, c’est bien moi, en lui rendant sa poignée de main.

Une main ferme, mais pas trop. Une poignée de main qui inspirait confiance et pas une « tranche de foie » comme certains. J’ai immédiatement pressenti qu’il connaissait son affaire et qu’on n’allait pas tourner des heures autour du pot. Il avait lui aussi dû être briefé puisqu’après la brève poignée de main, il est toujours resté à une distance respectable d’au moins deux mètres de moi.

  • Que connaissez-vous aux agents neurotoxiques, Gilbert ?

Voilà, direct au but, pas de fioritures ni de tergiversations. Son temps devait être précieux et visiblement, il fallait aussi que je sois formé rapidement. Ça urgeait en Syrie.

  • Rien, professeur ou quasiment.
  • Bien, nous allons rapidement reprendre les bases et ensuite je vous dirai quelques mots des avancées récentes sur le sujet. Et puis, je vous donnerai quelques infos qui vous permettront de vous faire passer pour un expert russe du domaine. Je vous propose même, pour vous entrainer, de vous donner mes explications en russe. Ça vous va ?

Ma foi… ai-je vraiment le choix ? Et puis, mon russe étant encore très frais (Rappelez-vous, la formation n’est pas si ancienne que ça et je n’ai parlé qu’allemand dans le cadre de ma mission précédente et pas russe) et j'avais besoin d’entraînement.

Nos échanges se sont donc poursuivis en russe. Le début a vraiment été laborieux pour moi, mais, au bout d’une heure, j’en suis venu à formuler mes propres questions en russe… Donc, c’était parti

Il a commencé par m’expliquer les différents objectifs des agents neurotoxiques : ceux-ci peuvent, selon les produits utilisés s’attaquer à la peau, au système musculaire, au système digestif, au système respiratoire et circulatoire et enfin au système nerveux. Ils agissent généralement au niveau du système de communication des cellules nerveuses entre elles, générant l’accumulation d’une substance qui attaque ces fibres nerveuses. Ces produits, de différentes classes selon leur type et leur toxicité ont commencé à être développés durant la seconde guerre mondiale par l’Allemagne nazie. C’est le cas du gaz sarin et du zyklon B. Bien évidemment, les recherches sur ces produits ont continué par la suite, menées par divers pays. On parle beaucoup du Novichok russe, mêlé à une tentative d’assassinat en Grande Bretagne récemment.

Ces produits n’ont généralement pas d’odeur et n’irritent a priori pas la peau, ce qui fait qu’ils sont très peu détectables. Ils sont plus efficaces quand ils se présentent sous forme de gaz, puisqu’inhalés, ils entrent directement au plus profond du corps de leurs victimes. Bref, ce sont de belles saloperies…

La Syrie avait des stocks de gaz sarin mais devant la pénurie (forcément, à force de l’utiliser de façon massive sur leur population civile, ça vient à manquer…), des petits malins se sont dits que, quitte à en faire d’autre, autant qu’il soit encore plus toxique et efficace, logique, non ?

Et c’est là qu’intervint le professeur Bassem Al Rahman, qui a fait ses études de chimie à l’université de Berkeley en Californie. D’après Joncourt, c’est la meilleure école, pas une ne lui arrive à la cheville, même pas l’Ecole de chimie de Paris. Donc, ce professeur Al Rhaman qui a obtenu un doctorat en chimie californien, s’était spécialisé dans l’étude des neurotoxiques et puis de retour dans son pays, s’était mis au service de Al-Hassad dit « le chimiste » (qualifié comme tel depuis ses attaques de populations civiles avec ce fameux gaz sarin, c’est ce que m’a appris Joncourt). A eux deux, ils faisaient la paire et avaient entrepris de mettre au point un gaz inodore, incolore et ne laissant pas de trace, mais d’une efficacité jamais rencontrée à ce jour.

Et c’était là que je devais intervenir… En « m’occupant » d'Al Rahman avant qu’il ne mette au point son gaz de l’enfer. Joncourt m’a ensuite donné plus d’explications sur les derniers produits « du marché » (tu parles d’un marché.), le Novichok par exemple, mais aussi d’autres mis au point par les Américains et les Chinois. Quelque part, j’ai été content de savoir que l’Europe ne trempait pas dans ces saloperies, enfin ou alors de façon tellement secrète que même Joncourt qui me paraissait très bien informé, ne le savait pas. Mais ces informations étant classifiés, vous comprendrez que je ne m’étende pas sur le sujet ici…

J’étais maintenant paré. On m’a envoyé faire 3-4 sauts d’entraînement en parachute et puis j’ai été largué, avec un commando des forces spéciales françaises, au-dessus du Kurdistan. Eux aussi, ils avaient dû être briefés puisqu’ils sont toujours restés à plus de deux mètres de moi. J’avais parfois la sensation d’être un peu un pestiféré. Mais bon, c’est comme tout, on s’y fait. Et puis, ça m’aurait embêté d’être responsable de la mort de commandos français, même par imprudence.

Et là, mes amis, quel accueil. Les combattants Kurdes étaient vraiment extraordinaires. Ce qui m'a frappé au premier abord, c’est leur gentillesse, leur sourire et ce regard profond. Le chef des commandos français avait dû leur dire (je suppose, je ne parle que français, allemand, anglais et russe mais pas kurde… ben non, j’ai des limites quand même) que j’avais une maladie contagieuse parce qu’après de très brèves embrassades d’accueil, ils sont tous restés à distance de moi. Mais ce statut, comme si j’étais quelque chose de précieux et de fragile m’allait bien. De toute façon, je n’allais sans doute jamais les revoir, donc pas la peine de nouer des relations qui n’auraient aucune suite… Il y avait deux brigades kurdes là où j’étais, les YPG (Unités de Protection du Peuple) et YPJ (Brigade de protection des femmes, brigade uniquement féminine, issue des YPG et devenue indépendante). Alors qu’ils luttaient ensemble à la fois contre Bachar Al-Assad et les djihadistes, on sentait entre ces hommes et ces femmes un respect mutuel que même la plupart des hommes européens, n’ont pas pour les femmes. Une vraie leçon de vie en communauté.

C’est une unité des YPJ qui devait me conduire discrètement, à quelques kilomètres de Al-Qaim, une des bases militaires des forces du régime Syrien les plus proches du territoire contrôlé par les kurdes. De là, je devais me faire passer pour un chimiste russe qui avait été enlevé par des rebelles et libéré dans le désert. Ils tablaient tous sur le fait que le régime étant aux abois, toute aide leur serait bienvenue pour développer de nouvelles armes. Nos agents infiltrés côté russe avaient fait ce qu’il fallait pour que ma couverture reste solide durant deux semaines. C’était le temps qu’il me restait pour agir avant d’être démasqué : 15 jours.

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