Une seconde mission se profile

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On devait être en 2017, en avril je crois, et le monde n’allait pas bien. BFM TV venait d’annoncer que la guerre en Syrie prenait un tour encore plus dramatique. Assad semblait bien avoir utilisé des armes chimiques sur une zone rebelle, faisant en grande majorité des victimes civiles. Ils parlaient de gaz sarin et d’un autre neurotoxique non-identifié. Le régime syrien, aux abois, utilisait tous les moyens pour se maintenir coûte que coûte. Les puissances occidentales restaient dans l’incantation ou la gesticulation. Quelques grandes déclarations, on parlait d’une ligne rouge franchie, quelques missiles envoyés de la flotte américaine. Mais ces tirs n’étaient en fait que les manifestations d’impuissances des dites « grandes puissances ».

Quelques jours après ces événements, je fus convoqué au bureau du « Bureau ». Oui, je sais ça fait con, mais c’est comme ça... visiblement, ils n’avaient pas beaucoup d’imagination dans les services de l’Etat. C’est Jeanne Moreau (Madame) qui me reçut, toujours suivie de près par Tchéky Karyo (en fait, il s'appelait Paul, mais je ne sais pas pourquoi, personne ne s'adressait à lui en précisant son prénom, à part Jeanne sans doute...).

  • Bonjour Gilbert, vous allez bien ?
  • Bonjour Madame, oui, ça va.
  • Prêt pour une nouvelle mission ?
  • Oui, mais en fait, ai-je vraiment le choix ?
  • Non, en effet, vous ne l’avez pas. Mais c'est quand même mieux si vous êtes volontaire...
  • C’est le cas, madame, je fais ce travail en toute conscience et pour mon pays.
  • Bien, Gilbert.

Et en se retournant elle demanda à Tchéky :

  • Vous lui expliquez en quelques mots avant qu’on lui remette le dossier ?
  • Oui, Madame.

Puis, se tournant vers moi :

  • Vous avez suivi l’actualité Gilbert ?
  • La campagne électorale et la percée de Macron ?
  • Non, internationale …
  • Les dernières conneries de Trump sur twitter ?
  • Non… bon, je vais vous aider parce que sinon, on sera encore là demain : la Syrie !
  • Ah oui, les bombardements avec les produits chimiques ?
  • C’est ça. Ils ont bombardé la population civile à Kan Cheikhoun, pas très loin d’Idlib, avec du gaz sarin. Il y a eu une centaine de morts et plus de 500 blessés. Ils ont déversé tout ce qui leur restait comme gaz toxiques.
  • Ça veut dire qu’ils ne peuvent plus le faire ? c’est plutôt une bonne nouvelle, non ? Gilbert... 100 morts et 500 blessés, ça ne peut pas être une bonne nouvelle, enfin…
  • Vous avez raison, ça pourrait en effet être une bonne nouvelle, sauf que…
  • Sauf que ?
  • Sauf qu’ils sont en train de mener des expérimentations pour mettre au point un nouveau gaz toxique encore pire que le gaz sarin…
  • Mince !
  • Comme vous dites. Et c’est là que vous intervenez !
  • Mais je n’ai aucune compétence dans la mise au point de gaz toxiques… C’est quoi l'idée ?
  • Il ne s’agit pas de mettre au point un nouveau poison, mais bien de l’empêcher.
  • Ah… et ? Vraiment pas plus clair...
  • Et bien vous allez être chargé d’éliminer le principal chercheur de ce laboratoire secret en Syrie
  • Mais je ne parle pas syrien.
  • Ils parlent arabe en Syrie.
  • Pas arabe non plus, putain, je suis complètement largué, là…
  • Je sais, mais vous allez vous faire passer pour un chimiste russe.
  • Par contre je parle russe, en effet, Enfin, je commence à comprendre.
  • Eh oui, c’est pour ça qu’on a pensé à vous faire passer pour un chimiste russe.
  • Mais j’y connais pas grand-chose en chimie.
  • Je sais. On a un mois pour faire de vous un chimiste qui fasse illusion.
  • Je vous préviens, les matières scientifiques, c’est pas mon truc, j’y ai jamais rien compris.
  • Ne vous en faites pas, on va vous trouver le meilleur professeur qui soit. Et puis encore une fois, il vous faudra juste faire illusion, de façon à approcher le chercheur syrien et à faire votre travail. Des questions ?
  • Euh non... pas pour le moment.
  • Alors en route pour le labo. Vous allez devenir chimiste, Gilbert.

Aussitôt après cet entretien, je suis arrivé dans le laboratoire du professeur Lallemand. J'appris plus tard qu’il avait été prix Nobel de chimie et physique quelques années plus tôt, pour ses travaux de modélisation quantique de la structure fine des positrons. Du chinois pour moi, ou du serbo-croate, j’y pipais rien…

Me voilà donc, vêtu d’une blouse blanche, équipé de lunettes de sécurité en train de suivre cet espèce de savant fou qui écrivait des équations à n’en plus finir sur son tableau noir. Il s’interrompait de temps en temps pour aller mélanger deux ou trois produits dans des fioles, me montrer des changements de couleurs, des précipités, des fumées de couleurs changeantes et d’odeurs parfois nauséabondes. Il semblait s’amuser comme un petit fou. Je n’y comprenais strictement rien. Faire illusion comme spécialiste des gaz toxiques en Syrie, c’était pas gagné.

J’avais remarqué que mon prof avait dû être bien briefé par Jeanne ou Tcheky, parce qu’il restait toujours à bonne distance de moi. Quand il se déplaçait du tableau aux paillasses sur lesquelles il faisait ses expériences, il faisait toujours un détour, passant systématiquement à au moins deux mètres de moi. C’est sans doute ce qui m'avait permis d'aller au bout de ma formation.

Et puis, comme si les brumes se déchiraient d’un coup, au bout de deux semaines alors que je rentrais chez moi avec un mal de crâne carabiné et l’impression d’avoir regardé Canal+ sans décodeur, tout s’est éclairci. Ce n’était plus du charabia pour moi. Tout devenait lumineux. Je comprenais ce qu’il se passait dans ces foutus tubes à essai. Quand il écrivait une équation au tableau, j’arrivais à l’équilibrer. Quand il me parlait de mélanges de trois produits, je pouvais lui dire lequel se dissolvait, lequel précipitait et si un gaz allait s’en dégager. La vache, j’étais devenu chimiste ! Enfin, je comprenais ce que disaient ces hurluberlus. Ils m’avaient toujours semblé dans un monde à part et maintenant, je parlais leur langage…Oh putain… quelle vie extraordinaire j’avais quand même.

Le professeur Lallemand doucha bien vite mon enthousiasme :

  • Maintenant que vous avez compris la chimie de base, nous allons passer aux effets de ces produits sur le corps humain. Je vous laisse maintenant entre les mains de mon collègue, le professeur Joncourt, de la Faculté de Médecine de Paris, membre de l’Académie de médecine.

Et il s’éclipsa, me laissant seul dans le labo quelques instants.

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