Première mission : une réussite ?

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Ce qui m’a traversé l’esprit, ça a été de le contraindre à voyager en train. Ainsi je pourrais être très proche de lui, mais discret, incognito et même invisible. Je me suis dit que si on arrivait à le mettre dans un wagon, il ne devait pas être bien difficile aux différents services de me trouver une place juste derrière lui. Que je sois à moins d’un mètre de lui mais qu’il ne puisse même pas détecter ma présence, noyé au milieu des autres passagers. Voilà mon illumination (enfin qui a été considérée comme telle par Paul).

Une fois décidé, il a fallu mettre en œuvre. Là, j’avoue que tout s’est passé sans moi. La coordination entre les différents agents des différents services, les lieux des actions, les méthodes, les moyens utilisés, les éventuels dégâts collatéraux, … Tout cela ne m’a que très peu intéressé. D’ailleurs, ce n’était pas là qu’on m’attendait. Je devais « faire mon office » comme on le dit pour un bourreau, non ? Une fois qu’on m’aurait mis en situation. Et bien sûr avec toute la discrétion possible, sans que qui que ce soit ne se doute de quoi que ce soit et sans faire une hécatombe autour de moi non plus. Avec du doigté et du discernement et invisible, quoi…

Je me suis donc retrouvé un mardi, dans l’Eurostar direct Londres-Bruxelles, voiture 8, place 54, côté fenêtre. Juste à côté de moi, la place 55 et devant moi, les places 50 et 51. A priori, ma cible devait se trouver à la place 50, juste devant moi. C’était un homme, la quarantaine, brun, un peu dégarni, quelques cheveux blancs, pas de barbe ni de moustache, environ 1m75, corpulence moyenne. On ne peut pas dire que j’étais aidé avec cette description : un mec banal quoi, commun, passe partout. Et en plus, j’étais derrière lui. On était parti pour à peine plus de deux heures de train.

Je m’étais installé avec un bouquin, en essayant de glisser mes jambes sous le fauteuil devant moi, pour être le plus proche de lui possible (quand il serait là... il n’y avait encore personne quand je me suis assis). J’espérais que la coque métallique du siège ne ferait pas écran (mais écran à quoi ? Est-ce que je dégageais des radiations, des sortes d’ondes ? En fait, personne n’en savait rien. Tous les examens auxquels j’avais été soumis en parallèle de ma formation n’avaient rien montré d’exceptionnel). Donc, j’avais cru comprendre qu’il fallait une certaine proximité entre mon corps et celui de l’autre. C’est donc pour cela que je glissais mes jambes sous le fauteuil. Mais si vous prenez le train de temps en temps et l’Eurostar en particulier (les TGV, c’est pareil), vous conviendrez que ce n’est quand même pas très pratique. C’est un peu mieux que l’avion mais pas de beaucoup.

J’ai dû m’assoupir quelques secondes (le bouquin n’était pas passionnant, je l’avoue) mais j’ai aperçu le siège devant moi bouger un peu. Quelqu’un venait de s’y installer. Ma cible sans doute. J’ai levé la tête pour essayer de voir dans le reflet du rayon à bagages au-dessus de ma tête (il y a une partie en verre), si au moins c’était bien un homme et qu’il avait environ 40-45 ans. C’était le cas et il avait même un début de calvitie. Le genre qui fait que les cheveux sont plus clairsemés, mais pas encore la tonsure marquée des moines d’une célèbre marque de fromage.

Bon, jusque-là, tout allait bien. Une jeune femme blonde est venue s’installer à ses côtés. Au moins, il n’y avait pas d’ambiguïté sur ma « cible ». Je tâchais donc d’allonger le plus possible mes jambes en essayant de glisser mes pieds par-dessous l’espèce de marchepieds de merde de ces trains. Je me penchais même en avant pour essayer de diminuer la distance entre nous tout en m’éloignant un maximum de sa voisine. Pas de dégâts collatéraux, on m’avait dit. Ils sont malins, tiens ! Comme si je maîtrisais ce qui se passait autour de moi. J’avais juste compris que c’était une question de proximité. Mais sans avoir la moindre idée d’une distance minimale ou maximale pour mes effets mortifères. Heureusement, la vie est bien faite, je n’avais pas de voisin à côté de moi. Au moins, il y avait un côté que je n’avais pas besoin de surveiller.

Il ne me restait plus qu’à ne plus bouger durant tout le trajet en espérant qu’à l’arrivée à Bruxelles, il ne respirerait plus. C’est donc ce que j’ai fait, finissant même par avoir des courbatures dans les jambes (et des douleurs dans les genoux en particulier) du fait du pliage particulier de ceux-ci. Une fois arrivé à Bruxelles, quand je me suis levé, j’ai vu que sa voisine quittait son siège aussi et se dirigeait vers la sortie de la voiture et que lui ne bougeait pas. Une certaine joie intérieure a commencé à m’envahir : j’avais réussi. Je leur avais démontré mon utilité et mon efficacité. À mon tour, je me suis dirigé vers la sortie en ayant laissé passer d’autres voyageurs. En essayant d’être discret, j’ai longé le wagon pour essayer de voir ma « victime » … Et là, catastrophe, mon homme était bien brun, mais il avait une barbe fournie, que je n’avais pas identifiée lors de son entrée dans le train.

À l’intérieur de la gare, Paul m’attendait et il est venu vers moi en me disant :

  • Bon, dommage, il n’était pas dans le train, son chauffeur a réussi à réparer la panne qu’on avait créée sur sa voiture. Il faudra remettre ça peut-être lors de son trajet Vienne-Lyon, en train ou en Flixbus ou alors durant son séjour à Paris. Venez, je vous raccompagne chez vous.

Je n’ai rien dit, rien du tout. Mais j’étais quand même rassuré de voir que « ça marchait » encore.

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