Balade en mer

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Je le sentais mal, ça aussi, quand Jean-Claude m’avait dit :

  • Allez Gilbert, viens avec moi faire un tour en mer. J’ai un nouveau bateau, faut qu’on aille l’étrenner.

Déjà, un nouveau bateau, je n’étais pas rassuré. Il venait de l’avoir et ne le connaissait sans doute pas encore bien. Rien que pour ça, j’aurai dû me méfier. Et puis, depuis combien de temps avait-il son permis bateau ? Si ça se trouve, il n’avait jamais navigué qu’avec son moniteur de bateau-école ? Et est-ce que je savais nager ? Oui, sans problème. Mais bon, sans doute pas des kilomètres, parce que ce serait assez étonnant qu’on reste à 100 mètres du rivage. Sinon, autant avoir un canoë gonflable, non ? Bref, là aussi, j’aurais dû m’abstenir, mais encore une fois, avec ma manie de ne pas savoir dire non, ben j’ai dit oui…

JC m’attendait au port et m’a accueilli en me faisant de grands gestes, comme un sémaphore :

  • Houhou, Gilbeeeeeeeeert ! Je suis là ! Tu as vu comme il est beau mon bateau ? hurlait-il monté sur son roof.
  • Chuuut Jean-Claude, pas la peine de rameuter tous les plaisanciers.
  • T'occupe pas d'eux, me cria-t-il, fier comme Artaban, coiffé d'une casquette de marin et portant un pull rayé.

Oh putain, il m'avait fait la totale. Il ne manquait plus que les bottes de voile ! En m’approchant de lui, j’ai déchanté : il avait effectivement les fameuses pompes bleues avec le liseré blanc en haut. La panoplie complète ! Heureusement qu’il n’était pas fumeur, sinon, il aurait arboré une pipe pour achever le tableau.

Me voilà donc en train de monter à bord avec ce marin d'eau douce. C’est vrai que, de loin, il faisait assez classe son rafiot. De près, nettement moins. Il avait des années de navigation derrière lui, voire des siècles. Mais bon, il était tellement fier que je ne me voyais pas lui faire des remarques désobligeantes. Là aussi, j’ai merdé, j’aurais dû prendre mes jambes à mon cou et aller passer la journée au karting ou à faire du tricot…

Sa barcasse sentait un mélange de poisson pourri et de fioul. Une odeur de bateau d’après lui, qui trouvait tout ça absolument parfait. Il émanait également comme un fumet de bois vermoulu, constat autrement plus inquiétant, sauf que, comme toujours, je n’ai rien dit. Trop gentil – ou vraiment trop con aussi – je me suis extasié sur les multiples astuces à bord, sur la puissance du moteur « in-bord », sur le nombre de places de couchage dans la cabine. Ceci étant, après avoir jeté un coup d’œil à l’intérieur et en voyant l’état des matelas, j’ai prié brièvement pour n’y passer qu’une journée et SURTOUT pas une nuit.

Bref, il était heureux et comme un poisson dans l’eau – quelle ironie – sur sa coque de noix. Bon, une coque de noix de presque 10 mètres de long quand même.

Il lui a fallu presque une heure pour arriver à démarrer le moteur et quand celui-ci est enfin parti, on s’est retrouvés au milieu d’un panache de fumée noire. Là, on sentait nettement plus le gasoil que le poisson. Le point positif à tout ça, c’est que l’odeur de bois vermoulu avait disparu. Pour tout dire, j’avais même fini par oublier ce point-là, ainsi que ses conséquences potentielles.

Tout de suite après, je suis descendu sur le ponton pour larguer les amarres tandis qu’il manœuvrait pour quitter le quai. Il avait failli partir sans moi cet abruti (la chance aurait pu me sourire une dernière fois, mais non…) ! Il s’en est aperçu ou j’ai crié fort, je ne sais plus. En tout cas, il a fini par faire une marche arrière pour venir me récupérer. Comme il n’arrivait pas à stabiliser son bateau à proximité du quai, j’ai failli tomber à la baille en sautant pour remonter sur le pont. Pas vraiment un pro dans le pilotage, mon pote…

Enfin, on a fini par partir vers le large (forcément, pas vers la côte, on en venait…). Au bout d’une heure de navigation, je me suis retourné et me suis aperçu qu’on ne voyait plus le rivage.

On approchait d’une petite île. Jean-Claude semblait connaître l’endroit parce qu’il ne ralentissait pas, son moteur toujours lancé à fond et fumant noir. Inquiet, je lui ai crié :

  • Tu as vu l'île, Jean-Claude ? Tu es sûr qu’il n’y a pas de rochers dans le coin ?
  • T’en fais pas, me gueula-t-il (oui, son moteur faisait quand même beaucoup de bruit), je connais bien le coin. Je venais là avec mon père quand j’étais gamin.
  • Mais ça fait longtemps ça, non ?
  • Bah, ça fait 30 ans, mais c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas !
  • Tu es sûr ?

Je commençais vraiment à paniquer, il y avait des rochers affleurant, pas très loin de la coque. Il persistait à avancer à vitesse élevée, très élevée, beaucoup trop même.

  • Mais oui, t’en fais donc pas. Et puis arrête de me faire chier, tu vas me porter la poisse, me cria-t-il de son poste de pilotage en hauteur.

À peine avait-il prononcé ces mots qu’on a senti un frottement ou un raclement sur le côté droit du bateau (à tribord. C’est moi qui lui avais appris la différence entre droite et gauche sur un bateau – tribord et bâbord – quand on avait quitté le port… Tu parles d’un capitaine !). Putain, je m’en doutais…Il n’y connaissait rien et à foncer comme un malade entre les rochers, il avait frotté. D’ici à ce qu’on coule, y avait pas photo…

Le pont avait tangué sérieusement lors du « frottement » et la vitesse avait chuté rapidement. Je n’entendais plus mon pote, ce qui était bizarre vu qu’il n’avait jamais été du genre discret. Je suis donc monté voir ce qu’il en était.

Quel spectacle ! Mon pote gisait au sol, transpercé de part en part par une gaffe et il y avait un gros bordel autour de lui, dans le poste de pilotage. Son sang coulait, rendant le sol hyper-glissant. J’ai failli tomber en allant couper le moteur qui continuait à tourner à fond, faisant un raffut d’enfer sans que le rafiot n’avance d’un centimètre. Quand je me suis retourné, j’ai aperçu un gros panache noir s’échappant du compartiment moteur. Non seulement mon action n’avait rien fait mais ça avait commencé à prendre feu… Putain de merde !

Je me suis penché vers Jean-Claude. Celui-ci ne respirait plus et se vidait de son sang. Je l’ai allongé, mais n’étant pas secouriste, je n’y ai pas touché. Pour moi, l’urgence c’était les flammes qui sortaient du moteur. Il ne manquerait plus que je grille comme un poulet. J’ai recherché désespérément un extincteur, mais que dalle ! Pourtant, ça devrait être obligatoire sur un bateau, surtout quand il est en bois, non ? En farfouillant dans tout le merdier présent dans la cabine, j’ai trouvé un bac qui allait pouvoir me servir à balancer de l’eau sur ce début d’incendie.

Je n’ai toutefois pas eu le temps d’aller jeter le moindre litre d’eau que j’ai senti le bateau commencer à giter sérieusement sur le côté qui avait frotté. Eh ben voilà, on allait couler. Pas besoin de s’emmerder à essayer d’éteindre le feu, ça ne brûlerait plus au fond de l’eau.

Bon, l’urgence allait être de se tirer de là, sans cramer et sans se noyer. Je ne la sentais vraiment pas cette journée en mer et j’avais raison...

Très inquiet, limite paniqué, j’ai regardé autour de moi et j’ai vu, à quelques dizaines de mètres de là, un rocher qui était hors d’eau. J’ai fait un dernier tour du bateau pour chercher ce qui pourrait m’être utile avant de l'abandonner. Est-ce que je ne devrais pas envoyer un message de SOS avec la radio ? D’ailleurs, est-ce qu’il y avait une radio à bord ? Je n’avais rien vu de la sorte et pourtant j’avais tout retourné à l’intérieur en cherchant ce foutu extincteur inexistant. Est-ce que ce n’était pas obligatoire, ça aussi ? Peut-être des fusées de détresse avec un peu de chance ? Pas le temps, l’embarcation commençait à se coucher sérieusement, fallait que je sorte de là rapidement.

Je me suis jeté à l’eau et j'ai nagé en essayant d’éviter de me cogner les membres sur tous ces rochers semi-immergés. Raté, je me suis écorché les mains et les jambes. Heureusement, dans ces mers-là, il n’y avait pas de requins… Je n'avais plus qu’à me hisser sur ce caillou un peu plus gros que les autres, trempé, avec mes écorchures à vif, mais ça n’allait pas durer, je n’étais et ne suis toujours pas hémophile.

Il me restait plusieurs heures avant la nuit. Quelqu’un verrait bien le panache noir de cet incendie de moteur avant que tout ne disparaisse sous l’eau, non ?

En attendant les secours qui allaient bien finir par arriver, j’ai commencé à gamberger : Quand même, j’avais perdu deux potes en quelques mois. Ne serait-ce pas moi qui leur aurais porté la poisse ? Ils étaient quand même en pleine forme tous les deux avant que je les rejoigne. En plus, ils ne se connaissaient même pas. Ce ne serait pas moi l’élément commun à ces deux décès ?

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