Gilbert au cours de cuisine

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Plus tard, j’avais reçu un courrier d’un expéditeur inconnu : pas de facture d’eau ou d’électricité, ni les impôts, ni la mairie… non, j’avais gagné un concours. Je ne me rappelais même plus que j’avais renvoyé un bulletin de participation. Il s’agissait d’un cours de cuisine. J’avais gagné le droit de participer à un cours de cuisine avec un chef célèbre.

Chouette !! J’allais apprendre à faire des trucs sympas pour quand mes amis viendraient manger à la maison mais…. Je n’avais pas vraiment d’amis… Enfin, plus… les deux seuls... bon, je ne vais pas y repenser. Ils n’étaient plus là. Pas de copine ou de femme non plus. La seule qui aurait pu, bon… pareil, changeons de sujet. Et en plus, le docteur me l’avait dit, je n’y étais pour rien, ni pour elle ni pour mes amis… Même si lui aussi était mort, mais sans que je sois là, cette fois-ci…

Donc me voilà arrivé à ce cours de cuisine. En fait, j’étais seul, seul à suivre ce cours avec ce chef étoilé. La vache, il était encore plus impressionnant en vrai que sur les photos que j’avais vues. Ça se voyait qu’il aimait bien manger et de la bouffe riche. Une montagne. Je me sentais tout petit et chétif à côté de lui. On aurait dit Depardieu en plus grand. Il devait mesurer pas loin de deux mètres et peser sans doute entre 140 et 150 kilos. Une montagne je vous dis, ou un bœuf. Avec des bras gros comme mes cuisses. Les couteaux de cuisines ressemblaient à des petites cuillères dans ses mains. Mais il avait un sourire incroyable. Comme s’il avait capté les rayons du soleil de son sud-ouest natal et qu’il les avait en permanence affichés sur son visage.

Bref, un homme très agréable. J’aurais été une femme, il m’aurait immédiatement conquis. Et son accent rocailleux finissait le tableau :

  • Aujourrrrd’hui, mon ami, nous allons fairrreu une poularrrdeu aux champignons, avêqueu des cèpeus !
  • Avec plaisir, j’adore les champignons !!

En plus il était prévu qu’on mange en fin de cuisson (tant qu’à faire, on n’allait pas tout jeter une fois fini quand même, faut pas gâcher).

Il a commencé par prendre la poularde (on aurait dit une caille dans ses battoirs), la poser sur la planche à découper et saisir un couteau (une petite cuillère dans sa main, je vous dis) et il a commencé à couper les morceaux, avec une dextérité impressionnante.

  • Tu vois, jeune, comment il faut fairrrreu ?
  • Euh oui, m’sieur.
  • Appelleu moi Frrrrrancis, jeune.
  • Euh, oui Francis.
  • Allez, à toi, me dit-il en me tendant le couteau qu’il avait retourné dans sa main sans que je le voie, en le tenant par la lame.

Waow, grande classe ! Je ne l’avais même pas vu retourner la lame. Je l’ai saisi prudemment et commencé à essayer de couper la bête moi aussi. Ça avait pourtant l’air si simple, mais à chaque fois, je loupais l’articulation et tombais sur un os. Pas aussi doué que lui, pour sûr. Du coup, il a fini par la découper entièrement lui-même. En moins de temps qu’il ne m’en avait fallu pour découper juste une cuisse. Ensuite, il a fallu couper trois oignons et cinq échalotes. Bonjour les larmes. C’était terrible, deux vraies fontaines et en plus, comme un abruti, je me suis frotté les yeux, avec les doigts pleins de « jus d’oignon ». J’étais une vraie catastrophe en cuisine ! A la fin, je ne voyais même plus ce que je faisais et j’ai bien failli me couper une ou deux phalanges. Ça aurait agrémenté la recette... Non, j’déconne.

Pendant que tout était en train de rissoler gentiment, il m’a proposé un coup à boire, « un p’tit blanc de par chez lui » comme il disait. Tariquet, ça s’appelait je crois, c’était pas mal du tout. Ça se buvait très très bien même. Au bout du troisième verre (je vous avais dit que c’était une force de la nature) en le finissant, je ne sais pas ce qu’il a fait, mais le vin a dû se tromper de chemin et partir directement dans ses bronches. Il est devenu rouge, violet et puis est tombé comme une masse en m’entrainant au passage. Dans la chute, ma tête a cogné un meuble de cuisine et j’ai perdu connaissance.

Quand j’ai repris mes esprits, sans doute à peine quelques minutes plus tard, j’étais sous Francis. Il était couché en travers de mon torse et j’arrivais à peine à respirer. Je pouvais bouger la main gauche mais je ne la voyais pas et aussi mon pied droit (pas très utile). Francis était inanimé et semblait ne plus respirer. En tout cas, ce mastodonte sur moi ne bougeait plus.

Je ne sais pas combien de temps nous sommes restés comme ça… C’est la femme de Francis qui nous a trouvés, alertée par l’odeur et la fumée dégagées par les oignons et les échalotes en train de brûler dans la cocotte.

Je ne me souviens plus trop de la suite, si ce n’est que j’ai été à l’hôpital et que j’ai eu quatre côtes cassées (ben oui, une montagne qui tombe sur vous, ça fait quelques dégâts).

Eh ben... même la cuisine, c’est pas pour moi… Il ne me restait plus qu’à reprendre ma petite vie pépère d’employé de bureau, chez Durand et Fils et à répondre aux commandes de papeterie.

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