Les suites...

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Les secours sont effectivement arrivés trop tard (je le savais, je l’avais dit). Ils n’ont pas pu le réanimer et même les chocs électriques n’ont rien pu y faire. Une fois arrivés à l’hôpital, ils n’ont pu que confirmer la mort cérébrale. Quand on dit qu’il ne faut jamais s’énerver…. Franchement, est-ce que je m’énerve moi ?

Après, ça n’a pas été si simple. Il y a eu une enquête de police. M. Durand était un notable de la ville et donc, ça n’allait pas se passer comme ça. Et là, j’ai merdé… Au lieu de fermer ma grande gueule et de ne répondre qu’aux questions posées, il a fallu que je raconte que ce n’était pas de ma faute, que je n’y étais pour rien, que c’était comme le skieur et mon pote Jean-Claude avec son bateau et mon pote Michel à la montagne et en cuisine avec le chef connu et Marie-Ange tuée par une aiguille à tricoter.

Forcément, ça les a intéressés. Ils ont creusé. Pour un peu, ils venaient de choper un serial killer. Sans déconner ? Moi un tueur en série ? Six, j’en aurais buté d’après eux. En fait, c’est six qui sont morts à mes côtés. Il y a de quoi être traumatisé, non ? Et c’était sans compter mon psy qui était décédé aussi, en venant à notre dernier rendez-vous. Jamais je n’aurais pensé tuer qui que ce soit, moi ! En plus, sur le lot, il y avait quand même deux amis et mon possible futur amour de ma vie… Du coup, ça en faisait sept ! Ils se voyaient déjà faire les gros titres des journaux :

Le serial killer « sept d’un coup » démasqué !

Et ça a pris beaucoup de temps… Ils ont fait des autopsies, des examens et des analyses. Monsieur Durand avait un anévrisme gros comme le poing. C’était même étonnant qu’il n’ait pas pété plus tôt. Bon au moins, un dont je n’étais pas coupable. C’était pas écrit « anévrisme, ne pas énerver » sur son front. Il ne le savait même pas lui non plus, alors comment aurais-je pu le deviner ? Et puis même si c’était le cas... Si ça se trouve je l’aurais énervé exprès. Mais vu que je n’en savais rien donc pas coupable. Et d’un !

Pour le second, heureusement que la femme de Francis avait témoigné. C’est elle qui m’avait trouvé, avec quatre côtes cassées, coincé sous son poids lourd de mari. Elle lui avait bien dit qu’il mangeait énormément et buvait beaucoup trop. A l’autopsie, ils avaient trouvé un cœur énorme (il aurait pu vivre plus que centenaire mais enrobé d'une couche de graisse… Pire qu’un foie gras. Les coronaires étaient bouchées à plus de 95 %. Le médecin légiste avait dit à sa femme que c’était même étonnant qu’il ne soit pas mort plus tôt… Et de deux !

Le troisième, ça a été encore plus simple : je n’étais même pas là. Comment aurais-je pu provoquer l’accident de mon psy qui se rendait à son rendez-vous avec moi ? Comment aurais-je pu deviner par quelle route il arriverait et qu’un camion le croiserait… Et surtout que ce camion se déporterait vers l’axe central et lui arracherait le bras ? Et de trois !

Pour Marie-Ange, mon possible futur ex-amour de ma vie, j’avais plein de témoins : toutes les petites vieilles qui étaient au cours de tricot. Et même Germaine avait avoué que c’était elle qui n’avait pas supporté de voir Marie-Ange me parler. Elle voulait me garder pour elle toute seule et du coup, lui avait planté son aiguille en travers de la gorge… J’y étais pour quelque chose sans doute, mais pas directement et donc coupable de rien, si ce n’est de plaire à une grand-mère de plus de 80 ans seule. Et de quatre !

Le cinquième a été un peu plus difficile. D’abord, ils n’ont pas trouvé tout de suite le corps. Mes indications ne devaient pas être assez précises (en même temps, quand vous êtes en haut d’un télésiège, vous ne regardez pas à quel endroit exact vous balancez le cadavre assis à côté de vous, non ?) Et puis, au bout de quelques semaines, c’est un agriculteur qui montait ses vaches au pâturage d’été, quand la neige avait fondu, qui avait découvert le corps, empalé sur un tronc de sapin. Là, j’avoue que j’ai flippé un peu… Et s'il n’était pas vraiment mort quand je l’avais balancé, mais juste évanoui ? Si en fait il avait été tué en s’empalant sur le tronc ? Là, du coup, c’était bien moi le coupable, merde ! Et puis, j’avais aussi été « repêché » par l’autopsie. Ce con, il s’était étouffé avec des M&M’s. Il en avait deux coincés dans la trachée. Il était mort asphyxié et pas du tout empalé sur le pin... Ouf, et de six !

Pour Jean-Claude, ça avait été une autre paire de manches. Il n’avait jamais été retrouvé mon pote, jamais. Même les plongeurs de la Marine Nationale n’avaient rien pu repêcher. Son rafiot, si, il avait bien été découvert gisant par 15 mètres de fond, complètement éventré. Ils avaient aussi confirmé l’incendie du moteur. Et oui, même sous l’eau ; ils avaient trouvé les traces du feu. Mais de la gaffe et de Jean-Claude, Jean-Claude Lagaffe... Oh putain, j’ai dû bouffer un clown ce matin… Bon ok, j’arrête… C’est curieux, les flics non plus, ils n’ont pas apprécié cet humour… Pourtant c’est drôle, non ? Donc pas de corps, pas de meurtre. Il avait juste disparu. Et puis sur le port, ses voisins d’appontage avaient bien dit aux flics qu’il ne savait vraiment pas naviguer.

Et pour Michel, là, ça a été compliqué aussi. Ils avaient le cadavre, forcément puisqu’ils m’ont retrouvé à côté de lui. Le PGHM* avait été alerté par des marcheurs qui avaient vu le jaune brillant de la couverture de survie. J’avais été descendu dans l’hélico, avec Michel dans la barquette dessous (ben oui, il était mort, il n’avait pas besoin de voyager à l’intérieur de la cabine). Mais là, pas de témoins et aucun des gendarmes ne parlait le « marmotte » couramment. C’étaient mes seuls témoins. C’est ce que je leur avais dit, mais là non plus, ils n’avaient pas apprécié mon humour. Pourtant c’était vrai. Je n’avais pas de motif, une vraie entorse et ils n’avaient de leur côté aucune preuve. Ils ont bien été obligés de laisser tomber…

Le temps de faire toutes ces enquêtes, j’ai quand même été incarcéré pendant près de deux mois. Je vous assure que c’était pas la joie. Au début, ils m’avaient mis avec un autre détenu, un certain Frédéric. Très gentil, mais triste. Un matin, je me suis réveillé et j’ai crié en ouvrant les yeux. Il s’était pendu aux montants du lit. Il avait les yeux qui sortaient littéralement de la tête et la langue toute bleue.

Après, ils m’ont mis tout seul. Du coup j’avais la cellule rien que pour moi. J’avais des voisins assez sympas : Mohamed à droite et Julien à gauche. Tous les deux étaient soupçonnés de trafic de drogue. Ils m’avaient mis entre eux deux pour qu’il ne puissent pas communiquer. Mais comme je suis un mec serviable, j’ai transféré des infos de l’un à l’autre et réciproquement. Je ne sais pas ce qu’il y avait dans ces messages mais une fois, en promenade, ils se sont jetés l’un sur l’autre et visiblement, ils ont dû se faire du mal, parce que après, je me suis retrouvé tout seul dans le couloir. Je n’avais plus de voisins. Du coup je pouvais dormir tranquillement et lire autant que je voulais.

Et puis à la fin de ces presque deux mois, j’ai été convoqué chez le juge d’instruction. Il m’a dit d’une voix solennelle :

  • Monsieur Gilbert M. Vous êtes libre, plus aucune charge ne pèse contre vous !
  • Libre, moi ? Je ne suis plus accusé de rien ?
  • Non, Monsieur, vous êtes redevenu un citoyen ordinaire, avec une vie ordinaire...
  • Merci Monsieur le juge, lui ai-je dit en lui secouant la main avec vigueur et enthousiasme.

Les gendarmes se sont précipités pour nous séparer. Ils ont peut-être eu peur qu’il lui arrive quelque chose ? Il parait que je porte la poisse… C’est c’qu’on dit…

Ça m’a quand même fait tout drôle de sortir du Palais de Justice, seul, sans avoir deux gendarmes à mes côtés. À la réflexion, ils les changeaient souvent ces gendarmes aussi, ce n’était jamais les mêmes à l’aller et au retour. Ils devaient avoir peur que je leur porte malheur aussi, sans doute ?

Quand j'allais traverser la rue, une voiture s’est arrêtée juste devant moi. Une portière s’est ouverte et quelqu’un m’a tiré à l’intérieur. Je me suis retrouvé avec un truc sur les yeux, je n’y voyais plus rien. Et la voiture a redémarré en trombe…

* PGHM : Peloton de Gendarmerie de Haute Montagne

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