Gilbert chez le psy

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J’avais vraiment le moral dans les chaussettes après le décès de Marie-Ange, tuée sous mes yeux par Germaine rendue folle de jalousie. Cela m’avait complètement traumatisé. Surtout que cet épisode était arrivé après le décès de mes potes à la montagne ainsi qu’en bateau, sans oublier celui de mon voisin skieur. Quoique cet événement, personne n’en savait rien, à part moi. C’était un peu beaucoup pour un seul homme, non ?

Pour m’en sortir, il a fallu que j’aille voir un psy. Mon médecin ne m’avait pas laissé le choix. C’était soit ça, soit il m’envoyait me faire interner. Il avait peur que j’en vienne à attenter à mes jours. C’est vrai que ces quatre décès en peu de temps, avec moi, proches de moi, autour de moi avaient vraiment fini par me faire énormément culpabiliser.

Je me sentais responsable de tout, coupable de tout, même si, objectivement, je n’avais pas fait grand-chose pour qu’ils calanchent. Cela faisait trop de coïncidences pour moi. C’était pas possible que je n’y sois pour rien. Le psy allait avoir du boulot. Le traumatisme était profond, tout comme mon sentiment de responsabilité ou plutôt de culpabilité comme je l’ai mentionné plus tôt. Je fuyais la compagnie des gens de peur de provoquer encore et encore des accidents ou des morts. Même pour aller chez le psy, il avait fallu que mon médecin soit extrêmement persuasif. En toute honnêteté, la menace de l’internement avait été ce qui avait emporté la décision. Mon toubib n’en avait pas soupçonné la cause : dans un hôpital psy, il y avait plein de monde et donc un paquet d’accidents ou de décès potentiels. Au moins, avec un seul psy, je ne risquais de provoquer qu’un seul décès. C’était finalement ça qui avait achevé de me convaincre.

Lors du premier rendez-vous, j’ai fait très attention de rester le plus loin possible du psy. Celui-ci avait eu du mal à croire ce que je lui racontais. Heureusement que mon médecin lui avait écrit, lui décrivant mon état dépressif et mon sentiment de culpabilité. Après avoir lu cette lettre, il avait changé son regard sur moi. C’était devenu un mélange de pitié et d’empathie. Il allait m’aider. Il voulait que je m’en sorte.

  • Vraiment vous n’avez pas eu de chance Monsieur, me dit-il.
  • Vous pensez vraiment que c’est un manque de chance ?
  • Que voulez-vous que ce soit ?
  • Ben je me sens responsable de ce qui s’est passé.
  • Selon vous, quelle est votre part de responsabilité dans ces décès ?
  • Franchement ? Je n’en sais rien, mais ce n’est pas possible que ça ne soit pas lié, au moins un petit peu, à moi. Ça fait quand même beaucoup de coïncidences, vous ne trouvez pas ?

Voilà, comment nos échanges avaient commencé. Au bout de cinq rendez-vous, je me sentais encore un peu responsable, mais plus coupable. Il m’avait beaucoup fait travailler sur mon éducation, sur la culpabilité en général, puis avait orienté mes réflexions vers la notion de responsabilité, cette fameuse part de responsabilité individuelle dans tout ce qui nous arrive. Les chances ou opportunités qui passent à notre portée, qu’on saisit ou pas.

Nous avons aussi beaucoup discuté du sens de la vie, de mes envies, de mes désirs profonds, bref, de ce que je voulais en faire. Enfin, je dis discuter, mais c’était un psy. Quoique celui-là, il n’était pas silencieux. Ce n’était pas un psy qui se coiffe, se cure les dents ou se regarde dans un miroir pendant que son patient soliloque. Non, là, c’était un psy à l’écoute, attentif, qui me relançait régulièrement, qui réagissait à ce que je lui disais. Il me poussait aussi régulièrement à aller voir dans les recoins qui m’effrayaient ou que je voulais éviter.

Il avait d’ailleurs bien détecté ce schème, profondément ancré en moi, qui consistait à faire des pirouettes - de très jolies pirouettes au demeurant - pour éviter de répondre, de me dévoiler, y compris et surtout à moi-même. Ces pirouettes - je dois dire qu’avec le temps j’avais développé une certaine habileté dans ce domaine - me permettaient aussi souvent de retomber sur mes pieds, généralement au prix de quelques déformations de la réalité ou d’une profonde mauvaise foi. Tout cela, nous l’avons travaillé. Enfin « nous », surtout moi. Il avait toutefois compris qu’il ne fallait pas me lâcher quand je creusais sous peine de nouvelles acrobaties.

Dix rendez-vous plus tard, je ne me sentais presque plus responsable. Y a pas à dire, il était très fort ce psy. Il avait réussi à me faire poser ce fardeau chez lui, à m’en débarrasser dans son cabinet. Je me sentais nettement plus léger, comme libéré d’un poids énorme qui pesait sur mes épaules et qui m’empêchait d’avancer sur le chemin de mon existence. J’avais fini par reprendre goût à la vie, une vie que j’étais prêt à vivre à fond, en pleine conscience, en assumant mes choix et mes envies.

Je me suis rendu à notre dernier rendez-vous, celui où j’avais prévu de le remercier et de lui dire que maintenant, j’allais pouvoir me débrouiller tout seul. Arrivé devant sa porte, j’ai sonné. Pas de réponse. Lui qui d’habitude était toujours en avance, il semblait bien qu’il n’était pas là. Pour notre dernière séance, il était en retard ? J’en étais étonné, mais aussi contrit, il faut l’avouer. Je l’ai appelé sur son portable. Rien, directement le répondeur. C’était dommage de terminer une thérapie aussi efficace avec un tel lapin.

Si je suis rentré chez moi un peu dépité, j’ai néanmoins repris mon travail routinier chez Durand et Fils avec le cœur un peu plus léger qu’avant ma thérapie.

Je l’avais appris seulement quelques jours plus tard, il avait eu un accident en se rendant à notre rendez-vous : alors qu’il roulait un bras à l’extérieur de la portière, il se l’était fait arracher par un camion qui arrivait de face. Le temps que les secours arrivent, il s’était vidé de son sang. Ils n’avaient rien pu faire. Quelle fin horrible quand on y songe.

Ceci étant, pour une fois, je n’y étais pour rien…. C’était bien pour ma dernière consultation, mais je n’étais même pas présent sur les lieux de l’accident. La bonne nouvelle dans cette histoire sordide, c’est que la thérapie avait été efficace. Depuis mes séances, je n’ai plus jamais ressenti une quelconque culpabilité.

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