Gilbert au ski

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Quelques mois après mon affaire avec Jean-Claude et ayant également tiré le retour d’expérience de mon aventure en montagne, je m’étais décidé à partir au ski. Oui, mais cette fois-ci, sans personne. Au moins, je ne risquerais pas de porter la poisse à qui que ce soit. Ces deux histoires m’avaient un peu chamboulé, au point que je me demandais vraiment si la cause de tous ces malheurs, ce n’était pas tout simplement moi.

C’était donc sports d’hiver tout seul. Seul dans ma voiture, seul dans mon appartement. Je m’étais aussi débrouillé pour aller louer les skis alors que le magasin fermait, pour n’y croiser aucun autre client. J’avais garé ma voiture loin des autres, à l’extrémité du parking. Et si des fois c’était elle qui portait la scoumoune ? Après tout, les deux fois, je m’y étais rendu avec cette voiture… Autant mettre toutes les chances de mon côté pour que ça se passe bien.

Une fois sur les pistes, je faisais bien attention à être le plus seul possible. C’était un peu chiant à la longue, surtout que, de temps en temps, il y avait de jolies femmes que je serais bien allé aborder. Systématiquement, à ce moment-là, je revoyais les corps sans vie de mes deux amis et j’oubliais vite cette idée. Je n’envisageais pas de passer ma vie à semer des cadavres autour de moi. Je n’avais déjà pas beaucoup de vrais potes et maintenant, deux de moins. D’un autre côté, si je voulais en avoir quelques-uns, il allait falloir que je m’en fasse d’autres. C’était un peu contradictoire tout ça.

Pris dans mes réflexions, je n’ai pas vu le piquet de balisage de limite de la piste et me le suis pris direct, en pleine face… et pas que la figure… plus bas aussi. Et là, c’était autrement plus douloureux, même si j’avais quand même l’impression que mon nez s’était cassé en deux morceaux. En fait, pour le visage, heureusement que je portais un casque. La vache, je n’aurais jamais imaginé qu’il fallait aussi une coquille pour faire du ski. Je me suis assis - je suis tombé en fait - dans la neige pour récupérer un peu mon souffle, ainsi que mon aptitude à tenir debout sur mes deux jambes.

Au bout de quinze bonnes minutes, je me sentais mieux et enfin apte à remonter sur les skis. Je poursuivis lentement ma descente en faisant gaffe, cette fois, à tous les piquets, pour arriver en bas du remonte-pente. Toujours prudent, je ne prenais que des tire-fesses, aucun risque d’y croiser qui que ce soit.

Toute la journée, je m’éclatais vraiment sur les skis. La neige était bonne et il n’y avait pas trop de monde sur les pistes. Seulement à force de faire toujours les mêmes pistes, j’ai eu envie de changer un peu. Au sommet du tire-fesses, contrairement aux fois précédentes, j’ai pris à gauche au lieu de prendre à droite. La piste rouge était géniale, la neige pas trop gelée et les limites bien balisées. Il y avait même quelques bosses et je me suis fait plaisir à passer dessus. En plus, il n’y avait quasiment plus personne sur la piste. Quand je suis arrivé en bas, j’étais essoufflé mais heureux. Quelle belle descente !

Mince, je n’avais pas vu… J’ai toutefois bien déchanté quand j’ai compris qu’il n’y avait qu’un télésiège pour remonter la piste. J’ai bien songé à remonter à pied mais impossible, c’était beaucoup trop haut.

Tant pis, Gilbert, prends ce télésiège. De toute façon, y a personne autour de toi !

J’étais arrivé dans la zone où la piste se réduit à deux skieurs quand j’ai entendu un bruit de chute derrière moi. Je me suis retourné et me suis retrouvé tout éclaboussé de neige. Quelqu’un venait de se vautrer à mes pieds.

Sans attendre, je me suis déchaussé et suis venu lui donner un coup de main pour se relever. Il rigolait, totalement couvert de neige. Ouf, il ne semblait pas s’être blessé ou fait trop mal. Il avait juste explosé ses lunettes dont j’ai ramassé quelques morceaux épars. Je lui ai tendu les résidus et une fois remis sur pieds, il m’a regardé avec un sourire jusqu’aux oreilles :

  • Merci, Monsieur, vous êtes bien aimable, me dit-il. La vache, quelle gamelle !!
  • Vous auriez pu vous faire mal, vous avez eu de la chance.
  • Oui, je ne sais pas pourquoi, mais j’ai toujours de la chance, ça fait plusieurs mois que ça dure. Vous montez avec moi, je vous paye un verre de vin chaud à la buvette en haut ?
  • Avec plaisir !

Juste après avoir accepté, je me suis rendu compte que j’allais monter avec quelqu’un, sur la banquette, ce que j’essayais à tout prix d’éviter depuis le début de la journée. Bah, après tout, il se disait chanceux depuis plusieurs mois, tout devrait donc bien se passer, non ?

Il s’est rechaussé, moi aussi et nous nous sommes avancés côte à côte pour prendre ce télésiège tout en discutant et faisant connaissance.

Quelques minutes plus tard, ça y est, nous étions assis. Comme à chaque fois que je posais mes fesses sur ce vieux plastique humide et trop bas, j’ai ressenti un petit pincement sous les genoux. Vous aussi vous le ressentez ? C’est vrai, franchement, pourquoi ils sont toujours trop bas, ces machins ?

Le siège a décollé, il était temps de mettre la barre de sécurité devant nous et de poser nos skis sur le reposoir. J’ai attrapé le bout de ferraille au-dessus de ma tête, m’attendant à ce que mon voisin en fasse de même. Mais non, il m’a laissé faire et d’ailleurs, je le trouvais plutôt silencieux, lui qui, jusqu’alors, parlait comme une pipelette. J’ai même réalisé qu’il ne disait plus un mot depuis qu’on s’était assis.

Suspect, non ?

Je me suis tourné vers lui, un peu inquiet.

Oh, Non ! C’est pas vrai ! Putain de merde !

Son regard vitreux ne trompait pas, d’autant plus qu’il n’avait plus ses lunettes réfléchissantes pour masquer ses yeux. Il était mort, lui aussi. Je l’ai secoué, lui ai tapé sur les joues, mais rien à faire, il était bien décédé.

Et ce con de télésiège qui continuait à monter !

Comment j’allais pouvoir expliquer ça, moi, à la réception ? Pire, comment était-il possible de descendre d’un télésiège avec un cadavre ? En plus, j’allais probablement me prendre une gamelle monumentale en haut. Cette pensée m’obsédait et me rendait malade. Encore un mort. Mais qu’est-ce que les gens allaient penser de moi ? Que c’était moi qui les attirais ? Ou alors que j’avais un fluide maléfique qui faisait tomber mes voisins comme des mouches ? À moins que…

J’ai jeté rapidement un coup d’œil autour de moi puis sous moi. On n’était plus au-dessus de la piste, on passait entre des sapins, dans une zone non damée. Les télésièges à proximité de moi étaient vides. Tout compte fait, il semblait bien qu’on était les seuls assis là. Sous une impulsion soudaine, j’ai ouvert la barrière de sécurité et, sans réfléchir j’ai poussé mon voisin. Il est tombé comme une masse avant de disparaître dans l’épaisseur de neige non tassée… On voyait juste une pointe de ski qui dépassait. Ni vu ni connu, j’ai remis la barrière de sécurité et, l’air de rien, me suis réinstallé confortablement au fond du siège.

Arrivé en haut, je suis descendu en faisant un signe au pisteur présent avant de filer à mon appartement pour récupérer mes affaires et me barrer en vitesse. J’ai à peine pris le temps de laisser un mot à la concierge, invoquant une urgence familiale pour justifier mon départ précipité. Deux heures après ce tragique incident, je quittai la station de ski sans me retourner .

Décidément, le ski non plus, c’était pas fait pour moi.

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