Gilbert traverse l'Atlantique

6 minutes de lecture

Le Bureau avait pris la précaution de me prendre un fauteuil en business class avec des sièges vides autour. Jean avait prévenu la cheffe de cabine que c'était parce que j’étais extrêmement phobique en ce qui concernait les contacts humains. J’ai donc passé un vol en solitaire, entouré de sièges vides. À force, ça va leur coûter un peu cher au Bureau de prendre systématiquement 8 places en plus de la mienne en avion… Mais bon, sauver la démocratie mérite quelques sacrifices, pas vrai ? Et puis, ce n’est que de l’argent en plus…

La boite avait fait les choses bien, pour éviter qu’on passe trop de temps dans les contrôles aéroportuaires (enfin surtout moi avec les conséquences – fâcheuses pour les douaniers américains – que ça aurait pu avoir), en nous fournissant des passeports diplomatiques. À la sortie de l’aérogare d’Austin, nous avons été récupérés par une immense Lincoln noire du Secret Service, avec les vitres fumées. Le contact de Jean nous y attendait au volant. Ça tombait très bien, aux USA, on ne se serre pas la main… et dans la voiture, pas possible de faire des accolades. Ça aurait été très con de perdre notre contact dès notre arrivée…

  • Hello guys, nice trip ?
  • Very nice, Mike. Maybe we can speak french for Gilbert ?
  • Pas de problème, Hello Gilbert, nice to meet you !
  • Nice to meet you too, Mike, Jean m’a beaucoup parlé de vous !
  • Oh really ? Jean is so nice, mais c’est un vil flatteur.
  • Il m’a dit des trucs pas très sympas sur vous...
  • Really ? Oh.. you’re kidding me ?
  • Oui, un peu, j’avoue.
  • Gilbert est un petit plaisantin, Mike, mais exceptionnel dans son domaine de compétences.
  • We need you guys, on ne sait plus par quel bout prendre le chose, le truc, right ? On sent que ça va nous péter à la figure soon, very soon. Ça va être enormous, jamais vu encore. Vous pouvez me demander ce que vous voulez, really what you want. J’ai le carte bleue pour vous…
  • Carte blanche tu veux dire, Mike ?
  • Okay Jean, on s’en fout de la couleur de cette bloody card, tu as très bien compris !
  • Oui, Mike, on a compris, mais on est comme ça nous les frenchies, faut toujours qu’on plaisante, avant l’action, pas vrai Gilbert ?
  • Euh oui, Jean.
  • Un peu timide ton nouveau camarade, Jean ?
  • Il découvre le métier, mais crois-moi, il est VOTRE solution. Ce qu’il fait, il n’y a que lui qui peut le faire. Fais juste attention, take care, il n’aime pas les contacts humains rapprochés, surtout avec ceux qu’il apprécie.
  • What did you said ? Je ne comprends rien...
  • T’approche pas de lui, c’est plus simple et mieux pour toi.
  • Okay, c'est un gars dangerous ou c’est un genre d’autiste ?
  • C’est ça, oui, on va dire ça...

Nous sommes sortis de la ville et avons pris une petite route, quasiment une piste, traversé un bois, passé un portail immense et encore fait plusieurs kilomètres sur une nouvelle piste. Y a pas à dire les dimensions aux USA ne sont pas les mêmes que chez nous…

  • Nous allons où, Mike ?
  • Chez Pete, c’est un républicain conservateur mais qui ne supporte pas ce qu’est en train de devenir our country. Il a peur d’une révolution et que les nazis prennent le power. Il a beau être républicain et très conservateur, il a une belle-fille noire et il ne supporte pas le racism. C’est lui qui va vous faire penetrate les milieux fachistes et nazis. Il les connait bien. Il a bossé avec eux pendant many many years avant qu’ils ne virent tous cinglés. Franchement, on doit être la risée de tous les autres pays avec ce clown orange…
  • Il y a des républicains qui ne le suivent pas ?
  • Oh oui, many of them. Tous ne sont pas des idiots. C’est Pete qui m’a contacté pour dire que le Secret Service devait faire quelque chose. Que ces fous avaient des projets dangerous.
  • Tu le connais bien ?
  • Oh oui, c’est my father in law, le père de ma wife.
  • En famille, quoi ?
  • Exactly et vous pouvez lui faire confiance, autant qu’à moi !

C’était précieux d’avoir un allié dans la place. J’espérais bien qu’il allait pouvoir nous briefer rapidement et qu’on allait pouvoir repartir tout aussi vite. Je ne pouvais pas faire partir cette boule dans la gorge. Elle était là depuis le départ du Bureau pour Roissy. Hey Gilbert, cool, c’est pas ta première mission, mec ! Non mais je ne sais pas pourquoi, je sens celle-là comme particulièrement importante, des enjeux capitaux et du coup, je ressens un petit peu de pression, normal, non ?

Pete nous a accueillis comme si nous étions de sa famille. Dès notre arrivée, Jean est allé le voir et lui a dit quelques mots à l’oreille. Sans doute lui parlait-il de moi et de mon « problème », puisqu’après, tout s’est passé merveilleusement bien. Nous avons eu un repas de rois avec ; comme ils savent si bien les faire, des côtes de bœufs grillées tout simplement énormes, du maïs frais, des légumes en quantité, le tout arrosé d’un super vin californien.

Notre hôte nous a réunis dans son salon en fin de repas, nous les hommes. Oui, je sais, c’est une réflexion macho à la con, mais c’est comme ça que ça s’est passé, alors ? Nous étions 5 : Pete, Mike, le fils ainé de Pete, John, qui devait nous introduire dans le milieu facho américain, Jean et moi. Le salon était vaste et chaque fauteuil était espacé d’au moins deux mètres de son voisin. Ça me faisait mal de l’admettre, mais j’étais fait pour vivre aux dimensions américaines. Les grands espaces, c’était pour moi, même dans les maisons.

John devait nous présenter comme des émissaires de Génération Identitaire qui venaient prendre des leçons pour lancer une insurrection en France. C’était en fait lui, la taupe du Secret service au sein du groupe local des Boogaloo Bois. Un groupe plus ou moins rattaché à l’extrême droite (mais pas tout le temps, ils avaient aussi défendu des militants Black Lives Matters contre les policiers représentant l’institution…). Ce qui est certain, c’est qu’ils prônaient la nécessité de la guerre civile pour se débarrasser des démocrates et du carcan de l’état fédéral. C’étaient eux qui étaient en treillis et en armes dans les manifestations anti-confinement. Ouais, non, c’est pas un pays pour moi, si des mecs peuvent manifester en armes, très peu pour moi… John nous a expliqué que le signe de reconnaissance de ces Boogaloo Bois était une chemise hawaïenne portée sur un treillis militaire. Vraiment n’importe quoi, sauf qu’ils rêvent vraiment de déclencher une guerre civile. Alors chemise bariolée ou pas, ils étaient vraiment cinglés et dangereux, ces mecs…

Le lendemain, après une bonne nuit de sommeil, enfin bonne, pleine de cauchemars et peuplée de fous furieux en tong, bermuda et chemises hawaïennes mais armés jusqu’aux dents qui me découpaient en petits morceaux avant d’exploser, le petit déjeuner fut l’occasion de parler stratégie. De plus en plus de bruits couraient sur un envahissement probable de la Maison Blanche. Le président battu, leur clown orange, ferait un appel dans les jours à venir pour que les vrais patriotes viennent le soutenir et empêchent le voleur d’élection de venir prendre sa place. La « White House » était à lui et à lui seul !

Les Boogaloo Bois, dans cet embryon de plan seraient chargés de l’approvisionnement en armes des assaillants. L’idée de Pete, reprise finalement par le Secret Service, c’était de limiter la casse en coupant cet approvisionnement en armement. S’ils envahissaient le siège de la Présidence, au moins ce serait pacifiquement. Il fallait éviter à tout prix une boucherie. Bon, en même temps, pacifiquement pour les américains, qui ont tous au moins une arme chez eux, ça ne veut pas dire la même chose que de notre côté de l’Atlantique. Au moins empêcher qu’ils soient approvisionnés en armes de guerre et autres lance-roquettes.

Je devais donc me concentrer, juste avant l’attaque, sur celui, celle ou ceux qui seraient chargés de convoyer les armes jusqu’à l’équipe d’assaut et « faire mon œuvre », les traiter… Jean était resté très vague sur la façon dont je reglerai leur cas à ces gens-là, Secret Défense quand même…. Il y a des trucs qu’on ne partage pas, même avec ses alliés…

Annotations

Recommandations

Jacques IONEAU
Texte inspiré par une auteure bien mal récompensée...
67
90
38
15
Jean Zoubar


Georges était étonné que le type attende sagement son tour. Il l’avait remarqué depuis qu’il était entré dans l’agence. Un mix de chêne et d’hippopotame. Lorsqu’il s’était assis sur le seul siège libre, il y avait eu un pénible craquement comme si l’objet avait hésité à se fendre. Ses voisins s’étaient naturellement écartés, quitte à avoir une fesse exposée à la gravité terrestre. Lorsque leurs numéros étaient apparus sur le panneau lumineux, ils ne s’étaient pas tout de suite levés, respectueux de la force bestiale qui giclait du viking sans tresses. Constatant alors qu’il ne réagissait pas, ils avaient jugé bon d’aller vers le box du conseiller indiqué par une lettre. Rares les types comme ça. D’habitude, ils s’imposent direct. Ils se fichent de l’ordre d’attente comme de l’art conceptuel. Et si quelqu’un se plaint… Mais tout le monde ferme sa gueule, trop attaché à son intégrité dentaire. Et puis tout le monde est avide de sang, surtout quand ce n’est pas celui qui coule dans ses veines.
Tiens, d’ailleurs, les deux types qui ont précédé le mastard ne s’en vont pas. Ils feignent de consulter les offres de stage qui datent de l’invention du chemin de fer. Qui était chargé de leur actualisation ? Maxence ? Bernard ? Bien longtemps qu’on ne les a pas vu trainer dans cet espace. Pourquoi faire ? Ces offres ne sont que les éléments d’un décor supposé être dédié aux chercheurs d’emploi. Ils servent à convaincre ceux qui pénètrent et ceux qui travaillent à cet endroit de la volonté farouche de l’administration de remettre chacun sur le chemin émancipateur de l’activité. La Bonne Voie. Tout comme ces ordinateurs mis à disposition et qui fonctionnent une fois par semestre. Tout comme cette salle de travail dans laquelle les « longues durées » roupillent ou bouffent un casse-dalle pas cher. Mais qui est dupe, hein ? Qui est dupe ?
Maxence et Bernard, ses deux collègues qui viennent de terminer leurs entretiens, ont adopté l’attitude de l’agent consciencieux qui remet de l’ordre dans ses dossiers. En même temps, chacun lorgne à tour de rôle dans la direction de Georges. « C’est ton tour, coco » lui disent leurs regards brefs et insistants. Comme s’il ne savait pas. Le dernier à s’être tapé un vrai client avait été Bernard. Coup de bol pour lui, ça avait été un gringalet qu’un simple courant d’air aurait propulsé dans une galaxie lointaine. À se demander si le gars n’était pas maso d’ailleurs et n’avait pas voulu être humilié. Parfois, à force de subir des averses de parpaings, l’estime de soi devient comme une merde écrasée par une file de quatre-quatre. On en arrive à un stade où on n’aspire plus qu’à son propre écrabouillement
1
0
0
7
Défi
Fred Larsen
Réponse au défi de Justine For All : les homophones poétiques
Feint
Faim
Fin
8
6
0
0

Vous aimez lire Fred Larsen ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0