En route pour la quatrième mission ?

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Oui, elle pensait bien à moi. Son pote (le chef du Secret Service, quand même…Elle a des potes bien placés, Jeanne) aux USA avait eu vent de rumeurs parlant d’invasion populaire de la Maison Blanche, du Capitole, voire du Sénat, que sais-je encore… Il y a tellement d’armes en circulation là-bas que ça pouvait très vite tourner au carnage. J’avais bien compris que j’étais un moyen d’action discret et efficace mais de là à zigouiller toute la secte QAnon, ça dépassait largement mes capacités. Il aurait fallu toute une armée de Gilbert. Et malheureusement, dans ce cas précis au moins, j’étais assez unique.

Je me suis donc plongé dans l’étude de cette secte particulière :

Elle semble avoir vu le jour vers 2017 sur un réseau social un peu confidentiel qui s’appelait 4chan puis sur un forum anonyme, 8kun. Un de leurs fondements (sans aucun fondement d’ailleurs, joli jeu de mots, non ?) est que les Démocrates auraient organisé un vaste trafic d’enfants à travers le monde pour se procurer une substance issue de leur sang, l’adrénochrome, qui leur permettrait de rester éternellement jeunes. Il suffit de regarder les Clinton pour voir que cette cure de jouvence ne fonctionne pas… Ah, c’est malin, ça, Gilbert

Ils (les QAnon) se voient comme une élite éclairée de la « vraie Amérique » avec à leur tête, le président battu (dont ils ne reconnaissaient pas la défaite bien sûr) qui va finir par arrêter tous les membres de cette secte (si vous suivez bien, il s’agit des démocrates et des milieux financiers, pas de QAnon, bien sûr…), les transférer à Guantanamo pour les faire juger par des tribunaux militaires et les exécuter bien sûr (chez eux, comme ils se considèrent comme des envoyés de Dieu, il y a justice divine et donc peine de mort obligatoire).

Et naturellement, il y a eu ce qu’on appelle chez nous « convergence des luttes » entre QAnon, les républicains les plus durs (genre Tea Party), l’extrême droite américaine (certains se revendiquent même du nazisme… quand même, on dira ce qu’on voudra, mais c’est quand même un pays un peu « spécial », non ?) et les « petits blancs » qui se sentent laissés pour compte par le rêve américain, avec la montée des classes moyennes black et latinos.

Bref, de vrais allumés du bocal, un sacré ramassis de tarés dangereux, très dangereux même (n’oubliez pas qu’il circule quasiment une arme par habitant là-bas) … Mais qu’est-ce que je vais aller faire avec des cinglés pareils. Dire qu’au tout début, il semble que ça n’ait été qu’un canular. Et puis c’est parti en couille, totalement, jusqu’à menacer la plus grande démocratie du monde. Oui, on peut dire ce qu’on veut mais c’est quand même une démocratie (même si leur système électoral nous semble totalement obscur et absurde, à nous autres petits français).

C’est donc avec toutes ces questions en tête que je me suis retrouvé face à Jeanne et Paul :

  • Bonjour Gilbert, alors il semble que vos lectures aient généré des questions ?
  • Bonjour Madame, oui, pas mal en effet…
  • Je vous écoute, je ferai en sorte d’y répondre le mieux possible.
  • Tout d’abord, c’est un sacré ramassis de tarés quand même (excusez-moi pour ces mots) …
  • Et encore, vous êtes en dessous de la réalité, Gilbert, le mot taré est bien trop faible. En plus, ils sont dangereux… Et ils ont une audience certaine dans leur pays. Chez nous aussi. Les thèses complotistes avec les nanoparticules dans le vaccin anti-Covid, ce sont eux, soyez-en certain…
  • Mais du coup, vous attendez quoi de moi, vis-à-vis d’eux ?
  • Vous allez partir aux USA, Gilbert...
  • Moi ?
  • Oui, vous !
  • Mais pour y faire quoi ?
  • Vous allez vous fondre chez ces cinglés, vous y intégrer.
  • … Vous croyez que je saurai sans me faire démasquer ?
  • Vous nous avez prouvé que vous êtes un espion né, Gilbert, rappelez –vous ce que vous avez fait en Afrique récemment…

La vache, elle savait me prendre, Jeanne, entre ces flatteries (mon égo adore être flatté) et sa voix, que pourrais-je lui refuser ? Rien sans doute...

  • Et une fois immergé, je ferai quoi ?
  • Là, mon petit Gilbert, il va falloir improviser !
  • Improviser comment ?
  • Et bien si je savais, ce ne serait plus de l’improvisation, non ?

Quel con, bien sûr…. Mais c’était la première fois que j’allais travailler sans filet… L’angoisse montait.

  • Ne vous inquiétez pas, Gilbert vous ne serez pas totalement seul.
  • On sera plusieurs à s’immerger là-bas ?
  • Oui, j’ai obtenu de la Direction du Renseignement Militaire que celui que vous connaissez sous le nom de Jean Dupont soit votre binôme. À vous deux, vous devriez faire du bon boulot. Vous aurez un contact au sein du Secret Service. Même s'ils sont au service du Président, ils savent que l'avenir du pays c'était le président élu et pas celui qui a été battu à la régulière. C’est quelqu’un que Dupont connait. Ils ont déjà travaillé ensemble en Irak ou en Afghanistan, je ne sais plus…

J’étais content de retrouver ce militaire qui avait un réel sens de l’humour. Et surtout quelqu’un sur qui j’avais pu compter vraiment en Afrique, un mec fiable. On va en avoir bien besoin, je sens…

Quelques jours plus tard, toujours dans le bureau de Jeanne, j’ai retrouvé Jean Dupont :

  • Bert, Gil-bert, me dit-il avec un grand sourire en me tendant la main (qu’il avait gantée, prudent le gars).
  • Bonjour Jean, je peux vous appeler Jean ?
  • Bien sûr et tu peux même me tutoyer !
  • Avec plaisir !

Il m’avait relâché la main très rapidement. Ils avaient dû bien le briefer. Suis-je bête, il était au courant depuis l’Afrique… Il était d’ailleurs le seul dans le secret, en plus de Jeanne et Paul. On a donc commencé à préparer cette mission très spéciale. C'est pas tous les jours que des agents français vont intervenir aux USA pour sauver leur démocratie quand même...

  • Bien, Gilbert, il faut qu’on se cale sur nos personnages respectifs. On doit être tous les deux de la mouvance conspirationniste et d’extrême droite, tu vois, genre Génération Identitaire, tu vois ?
  • Non, désolé, je ne les connais pas ceux-là... C'est quoi?
  • C’est une bande d’excités qui stoppait les migrants à la frontière italienne il y a quelques années, ils vont bien finir par être dissous. Ce sont vraiment des tarés. Ils interviennent régulièrement pour faire ce que le RN dit mais n’ose pas faire.
  • Un peu comme leur « bras armé ».
  • Oui, voilà, c’est ça.
  • Et il faut que je me glisse dans la peau d’un de ces allumés du bocal ?

Oh Putain mais qu’est-ce qui m’avait pris de dire oui ? Mais est-ce qu’on m‘avait posé la question ou même laissé le choix, pas sûr…

  • Oui, Gilbert, pas le choix… moi aussi et ça ne va pas être simple, ma femme est d’origine Kabyle, algérienne alors tu imagines un peu ? Il faut prendre ça comme un jeu.
  • Un jeu un peu dangereux quand même, non ?
  • T’en fais pas, je serai là.
  • Mouais, puisque tu le dis…
  • Allez, haut les cœurs, c’est pour défendre la démocratie !
  • Ce serait mieux qu’elle se défende toute seule…
  • Eh non, c’est aux hommes, aux démocrates, aux citoyens de la défendre, Gilbert, c’est comme ça et ça a toujours été comme ça. Quand la démocratie est menacée, il faut que des hommes de bonne volonté se lèvent, des hommes comme toi et moi.

On a donc travaillé notre couverture, plusieurs semaines, avec acharnement. C’est terrible mais je me suis mis à penser comme un suprémaciste blanc, sentant un mouvement de colère en voyant une femme voilée, ou un black. Il faudra vraiment que je trouve quelqu’un pour me déconditionner une fois tout ceci terminé. Je ne veux pas mourir avec ces idées-là dans le crâne.

Et puis le jour du départ est arrivé. On s’est retrouvés tous les deux à Roissy, direction Austin, Texas. L’un des états américains avec la plus grosse activité QAnon ainsi que suprémacistes blancs et autres nazillons. Et je suis monté dans l’avion, avec une boule au ventre qui ne m’a pas quitté…

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