Mission et libération

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Au bout de quelques semaines de captivité, alors qu’il semblait ne pas se passer grand-chose (nous étions totalement coupés du monde extérieur), nous avons ressenti une certaine effervescence autour de nous. Un de ceux qui nous apportaient régulièrement à manger et à boire nous a fait comprendre qu’un des grands chefs de Boko Haram allait venir en tournée d’inspection. Il allait certainement vouloir rencontrer les otages européens pour évaluer notre valeur comme monnaie d’échange. Mon heure allait enfin sonner. J’espérais juste que ce ne serait pas qu’un chefaillon et que ma mission aurait un certain impact. Dis donc, on devient difficile maintenant ? On ne s’attaque qu’aux grands chefs à plumes, on ne s’intéresse pas au menu fretin ? Ben c’est pour ça que je suis là, non ? Sinon, il y a longtemps que les américains seraient intervenus avec un drone… Mais non, les américains, leur terrain de jeux, c’est le Moyen Orient, ici c’est chasse-gardée pour la France. Tu parles… un jour ils vont se sortir de leur bourbier afghan et ils vont s’y intéresser à l’Afrique. Oh Gilbert, on se concentre, on ne fait pas de géopolitique, c’est pas le moment ! Ok ok..

Avec un peu de chance, ce serait Abubakar Shekau himself qui viendrait inspecter ses troupes. Ou à défaut celui qu’il avait écarté lors de sa prise de pouvoir, mais qui restait tapi dans l’ombre prêt à sauter sur le commandement s’il arrivait malheur à son chef. Il était l’officieux numéro deux de la secte, Sanni Umaru. Celui-ci s’était pourtant présenté comme le successeur désigné de Mohamed Yussuf, fondateur et leader de Boko Haram, tué par la police nigériane dans des circonstances obscures en 2009. Bon, en même temps s’il y avait une telle agitation, ce n’était pas pour le dernier clampin venu sans doute. Attendons et laissons venir. Voilà Gilbert, tu attends, tu observes et quand tu peux, tu agis, focus mon gars !

C’était le futur ex-numéro deux, bref celui qui avait été écarté de la direction de la secte qui venait. Il devait quand même avoir une certaine importance dans la pyramide de commandement, vu l’empressement qu’ils mettaient tous avant sa venue. Après tout le numéro 2, c’était pas si mal… Nous avons tous été emmenés dans une pièce, un par un pour rencontrer ce fameux Sanni Umaru. La pièce où il nous recevait était vide, hormis une table et une chaise pour lui et une autre chaise pour les blancs. Il était vêtu d’une tunique longue, de pantalon et coiffé d’un turban et avec plein de trucs qui pendouillaient autour de son cou. Comme on pouvait imaginer un terroriste de Boko Haram, mais avec des restes animistes... Pas musulman 100%, vu les gri-gris qu’il arborait.

Une fois entré dans cette pièce, il m’a dit de m'asseoir et m’a regardé longuement, comme s’il se doutait de quelque chose, Gilbert, tu deviens parano, de quoi veux-tu qu’il se doute ?

  • Monsieur Floutier, j’ai un problème avec vous, me dit-il dans un français parfait.

Il avait dû aller faire des études en Europe

  • Je vous vois surpris de mon élocution, Monsieur Floutier, vous pensez qu’il n’y a que les blancs qui peuvent parler correctement ?
  • Mais pas du tout… d’ailleurs, sinon, je ne serais pas enseignant dans votre pays, si je le pensais…
  • Vous marquez un point, mon cher monsieur, c’est un fait…. Eh bien figurez-vous que j’ai fait Sciences Po Lyon, il y a quelques années. C’est pour cela que je parle un bon français et que l’on m’a confié la tâche de m’occuper du sort que l’on va vous réserver.

Quelle sorte de problème peut-il donc avoir avec moi ? Ma couverture serait-elle perdue ? Il saurait que je ne suis pas suisse mais français... et ils n’aiment pas vraiment les Français, avec l’opération Barkhane au Mali en ce moment…

  • Je disais donc, Monsieur Floutier que j’ai un problème avec vous…
  • Ah bon, un problème, bredouillais-je.
  • Oui, un problème. Voilà, je vous explique : soit je me sers de vous comme otage et vous allez me rapporter beaucoup d’argent, soit je vous emmène avec nous afin que vous formiez mes combattants à la balistique. Nous avons récupéré plein de matériel de l’armée nigériane, mais mes hommes sont incapables de s’en servir. Qu’en pensez-vous ?
  • Euh… suis-je en position de négocier quoi que ce soit ?
  • Pas vraiment, mais votre point de vue m’intéresse…
  • Est-ce que je peux vous demander de libérer une classe et les religieuses, en échange du fait que je vous suive ? Il vous reste largement assez de garçons et de filles pour vos besoins…
  • C’est une idée, ça, Monsieur Floutier et en plus, je pourrais faire un beau geste en libérant des élèves. Disons même que je libère deux classes. Lesquelles choisissez-vous ?
  • Les filles de troisième et celles de quatrième.

Il s’agissait des classes auxquelles je m’étais le plus attaché et celle de troisième avait déjà eu 5 mortes durant le trajet en camion, je leur devais bien ça. Il donna rapidement des ordres en ce sens et puis s’approcha de moi. Je me levai de ma chaise, ne sachant pas à quoi m’attendre et puis il me tendit la main.

  • Voilà ce qui s’appelle faire des affaires entre gens intelligents, Monsieur Floutier.

Je lui serrai vigoureusement la main, en tâchant de la garder le plus longtemps possible en contact avec moi.

  • Je vous suivrai donc, pour former vos soldats à la balistique. Vous me relâcherez ensuite ?
  • Bien sûr ! À moins que vous ne souhaitiez intégrer les rangs de notre armée, me dit-il, toujours en tenant ma main et en riant à sa blague.

Sans déconner, il y croit à sa connerie ? Moi, intégrer sa secte de terroristes ? Il rêve ! Ça faisait longtemps maintenant, il aurait dû ressentir les premiers symptômes… Putain, je ne « marche plus » ? Là, c’est la merde… Je ne vais pas pouvoir lui tenir la main plus longtemps, va falloir que je la lui rende maintenant.

Je lui ai relâché la main, catastrophé à l’intérieur du manque de résultat de cette poignée de main pourtant prolongée au-delà du raisonnable.

  • Je fais libérer les jeunes filles et les religieuses, à quelques kilomètres d’ici dans le désert, rassurez-vous, avec de l’eau pour tenir et puis dès que je reviens, nous partons pour notre camp de base à la limite du Tchad. Vous verrez, le lac Tchad est magnifique à cette saison…

Il m’a fait raccompagner dans la pièce où j’étais détenu avec les religieuses. Celles-ci étaient en train de préparer leur départ. Elles se sont tournées vers moi et la mère Catherine m’a remercié au nom de toutes.

  • Merci de vous être sacrifié pour nous mon fils, Dieu vous le rendra.
  • Vous serez notre martyr, nous chanterons vous louanges tous les dimanches, ont-elle repris toutes ensemble.

Houla, mais j’ai pas envie d’être un martyr, moi, c’est pas dans mes plans du tout, ça. Elles sont un peu tarées ces nonnes….

  • Soyez courageux, Monsieur Floutier, le Seigneur est avec vous.

C’est ça, oui, et puis c’est lui qui viendra me chercher dans leur cache pour me libérer… J’aurais mieux fait de sauver mes fesses d’abord. Non mais qu’est-ce qui m’a pris de penser à ces gamines. Si ça se trouve, elles vont rentrer chez elles et puis on va les forcer aussi à se marier avec un homme qui aura 20 ans de plus qu’elles… mais quel con… Oh Gilbert, tu as fait un truc bien, tu ne vas pas t’en vouloir quand même.

Et puis les choses se sont accélérées, des hommes en armes sont venus chercher les bonnes sœurs. J’ai entendu ensuite des camions partir, sans doute avec les deux classes en plus. Il y a eu quelques heures de calme puis de nouveau de l’agitation, généralisée cette fois-ci. J’ai entendu des cris :

  • Umaru mort ! Umaru mort, … et puis ça a commencé à péter un peu partout.

Dans le même temps, une autre explosion avait soufflé un des murs de la pièce où j’étais détenu et j’ai vu deux soldats des forces spéciales (eux, ils étaient en treillis) qui m’ont fait signe de les rejoindre. Encore abasourdi par la détonation, j’ai mis quelques secondes à réagir.

  • Allez, Gilbert, maintenant faut y aller, vous avez réalisé votre mission, Umaru est mort, vous avez sauvé les bonnes sœurs, maintenant, il faut penser à vos fesses ! Allez, go, go go !

J’avais reconnu la voix de leur chef et c’est ce qui m’avait fait sortir de ma torpeur et prendre sa suite en courant. L’autre soldat a assuré ma couverture. Nous avons couru jusqu’à leur véhicule blindé, couleur sable et avons foncé vers la civilisation.

Quand même, pourquoi y avait-il eu un tel délai entre le contact prolongé avec Umaru et son décès… plusieurs heures. Si ça se trouve c’étaient ses gri-gris ? Il va falloir évoquer ça avec Jeanne à mon retour à Paris.

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