Enseigner en Afrique

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Le trajet de Lagos jusqu’à Maiduguri a été épique. Mais comment aurait-il pu en être autrement, en Afrique, dans un pays en guerre depuis plus de 10 ans contre un mouvement islamiste qui enlève des écoles entières et qui lutte pied à pied avec l’armée régulière ? Même l’appui de l’armée tchadienne n’avait pas suffi à les réduire à néant. Comme s’il s’agissait d’un phénix renaissant inexorablement de ses cendres. Il devait y avoir un checkpoint de l’armée nigériane tous les 20 kilomètres. Il nous a fallu près de deux semaines pour parcourir les 1200 km séparant ces deux extrémités du pays. J’étais seul dans une antique Land Rover conduite par un employé du lycée qui devait m’accueillir. Il avait été mis au courant de ma difficulté à avoir des contacts avec les autres adultes et restait à distance prudente.

Maiduguri, capitale de l'État de Bomo est la grande ville nigériane située le plus à l’est du pays. L’état de Bomo est frontalier avec le Cameroun, le Tchad et le Niger, offrant ainsi de nombreuses possibilités de repli pour la secte de Boko Haram. La ville était en état de siège : il y avait des militaires en armes partout !

Mon chauffeur m'a expliqué qu'une centaine d'assaillants avait tenté une percée le mois précédent. Il y avait eu plusieurs dizaines de morts dans la population civile. Et comme au Moyen-Orient, il commençait à y avoir des attentats suicide. Pour le dernier, une fillette d’environ douze ans s’était fait exploser (ou plutôt on l’avait fait exploser – elle était en pleurs juste avant l’explosion d’après les quelques survivants) sur le marché, faisant des dizaines de morts parmi la population civile.

Arrivé au lycée, j’ai été accueilli par une bonne sœur, Mère Catherine. C’était elle qui dirigeait l’établissement, d’une main de fer comme je m’en étais aperçu rapidement. Elle était originaire de Saint-Légier-La-Chiezas, à quelques kilomètres de Vevey et m’a demandé des nouvelles de son village. Heureusement que j’avais été bien briefé avant mon départ. Avec moult traces d’accent suisse (judicieusement utilisé), je lui ai raconté par le détail les tractations qui avaient amené les Verts à diriger Vevey depuis 2016 et les résultats des dernières votations, sur des sujets aussi divers qu’un référendum ayant rejeté le mitage en conséquence de l’étalement urbain, une réforme du financement de l’AVS (assurance vieillesse et survivants), la modification de la législation européenne sur les armes. Ces deux derniers référendums ayant vu l’adoption des propositions mises aux votes.

L’avantage des religieuses, c’est qu’elles ne recherchent pas le contact physique et privilégient une distance sociale certaine. Ce qui me simplifiait grandement la vie… La majorité des enseignantes et enseignants était dans les ordres, à part quelques locaux.

Je fus rapidement intégré dans l’équipe pédagogique puisque arrivé dans l’établissement juste avant le repas du midi. Les professeurs mangeaient tous à la même table et les surveillants et administratifs à une autre. Pas de racisme ici, quelle que soit la couleur de peau ; les professeurs étaient ensemble. Il en était de même pour la sœur secrétaire du lycée qui était la seule femme européenne à sa table. La principale avait dû avoir vent de ma soi-disant phobie autistique puisque j’avais été placé un peu à l’écart des autres sur la table principale. Ce qui convenait tout à fait à mon personnage mais moins à moi... Gilbert, tu vas penser à ta mission, oui ou merde ? T’es pas là pour faire des conquêtes ni sociabiliser ! je sais, je sais mais quand même, c’est lourd d’être isolé et seul comme ça. Tu préfères une hécatombe autour de toi ? Non, je sais…

Le sujet de conversation principal, malgré les remontrances de Mère Catherine était l’attaque de l’école de jeunes filles de Gamboru, juste à côté des frontières avec le Tchad et le Cameroun et à quelques dizaines de kilomètres seulement du lac Tchad. Cette attaque avait eu lieu le mois passé et l’armée n’avait pu récupérer que les trois quarts des jeunes filles. Les autres avaient dû être mariées de force à certains combattants. Les religieuses en avaient des frissons dans la voix en évoquant ces unions. Des jeunes filles entre 12 et 15 ans… Toutes exprimaient leur crainte que les enlèvements aient lieu plus profondément dans le pays mais personne n’évoquait la possibilité que cela se passe ici, à Maiduguri. Pas besoin d’être télépathe pour comprendre que chacun et chacune ne pensait qu’à cela.

Le repas pris, je fus conduit à mon logement, enfin ma chambre dans l’étage réservé aux enseignants : une petite chambre de 10 mètres carrés max avec une fenêtre donnant sur le feuillage d’un gigantesque arbre à pain, un lit, une chaise, un bureau et une petite armoire. Du mobilier comme il y en avait dans nos écoles dans les années 70-80. Certainement de la récupération. Oh, tu ne vas pas te plaindre en plus ? Tu veux voir comment vivent les élèves ? Des dortoirs de 50…. Je sais, mais quand même, les douches sur le palier... Bon t’as pas fini de faire ta chochotte ? Tu te rappelles pourquoi tu es là ? Oui, oui... je sais.

Une fois seul dans ma chambre, je vidai rapidement ma valise en rangeant mes quelques vêtements dans l’armoire et puis sortis le matériel que m’avait confié mon ange gardien, le fameux Jean Dupont.

Je branchail’ensemble comme il me l’avait montré et appuyai sur le bouton d’appel.

  • Ici la France qui parle aux Français, à vous, parlez.
  • C’est moi.
  • Bert, Gil-Bert?
  • Oui, c’est ça !

Il me plaisait beaucoup celui-là, il avait bien retenu ma vanne débile….et au final Gil-Bert c'était encore mieux que Nikita comme nom de code, non ? Il éclata de rire.

  • Alors vous êtes bien installé ? Ne vous inquiétez pas, on est à 3 minutes au pas de course, au nord de Maiduguri. Si un commando de Boko Haram arrive, on le verra forcément passer et on le suivra à distance, sans nous faire repérer. Vous êtes entre les mains des meilleurs, Gil-Bert. Faites votre boulot tout simplement et on fera le nôtre.

Ma sécurité était en place, je leur faisais confiance. Ils ne sont que cinq, Gilbert, que vont-ils pouvoir faire contre un commando d’une centaine d’hommes ? Ce sont les meilleurs… et puis, leur but c’est pas de zigouiller tous les terroristes, juste de veiller sur moi. Si tu le dis… Et puis, il faut bien que cette secte attaque le lycée, sinon, je serai venu ici pour rien.

Il n’y avait donc plus qu’à enseigner les mathématiques aux adolescents de Maiduguri, enfin à celles et ceux dont les parents avaient pu les inscrire au lycée francophone. La majorité des autres ados travaillaient déjà avec leurs parents. J’enseignais donc Pythagore, Thalès et autres dérivées et équations différentielles du premier degré. Les élèves étaient d’une attention incroyable. Pas un bavardage... Ici, c'était pas le papier qui volait : seulement les mouches, des insectes liés aux orages qui étaient annoncés pour bientôt.

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