Immersion outre-atlantique

6 minutes de lecture

En attendant ce « traitement », il allait falloir gagner leur confiance jusqu’à être intégrés parmi les leurs. Nous allions devoir jouer la comédie, moi qui suis un très mauvais acteur, n’en déplaise à Madame… J’ai jamais été à l’aise en me faisant passer pour quelqu’un d’autre que Gilbert, employé aux écritures chez Durand et Fils, papetiers. Oh Gilbert, tu oublies ce que tu as déjà accompli ? Tu oublies ces rôles de chimiste russe, puis de professeur de maths suisse ? Oui, c’est vrai, mais là, je sens que quelque chose va mal se passerMais c'est trop tard pour reculer...

Ce matin-là, quelques jours avant Noël, la température était particulièrement clémente. J’aurais imaginé les hivers froids et neigeux au Texas, mais pas du tout. Une température de fin octobre chez nous. John allait nous faire rencontrer ses « potes » des Boogaloo Bois. Il était prévu une séance de tir dans les bois, pour casser la glace entre nous. Drôle d’idée, mais nous sommes aux USA, coutume locale sans doute ?

Après un trajet qui m’a semblé interminable, malgré le confort du gros pick-up de John (sièges en cuir, hifi dolby surround, clim et tout le toutim), nous sommes arrivés. Je crois même que je m’étais endormi. Réveillé par l’extinction du moteur, j’ouvris les yeux et découvris la joyeuse bande de nos hôtes qui nous attendait : comme dit par John, ils étaient bien habillés de treillis avec une chemise bariolée par-dessus. Sans doute par prudence pour ce premier contact, ils portaient tous une sorte de masque, style masque à gaz, masque blanc de Scream, ou cagoule en laine. Un moyen de préserver leur anonymat, tant qu’ils ne nous avaient pas jaugés.

Nous sommes descendus du 4x4 et nous sommes dirigés vers eux, John en tête, suivi de Jean. Je fermais la marche. Après quelques présentations rapides, ils nous ont montré le stand des armes pour qu’on se mesure à eux. C’était un genre de compétition amicale. Il y avait de tout : des fusils AR-15, et son dérivé militaire comme le M-16, quelques pistolets et Colts, une antique mitrailleuse 12,7 posée sur pied et puis un tube qui ressemblait à ceux qu’arborent les cinglés de l’EI, sans doute un lance-roquettes. Sacré matos… Chez nous seul un gang peut posséder un tel arsenal. Ici, le particulier majeur est autorisé à détenir ce genre d’armement… Pays de fous… En plus, les armes, ça n’a jamais été mon truc. J’avais appris à les manier lors de ma formation initiale mais j’avais ça en horreur. Allez, Gilbert prends sur toi, n’oublie pas ta mission et ne fais pas tout foirer dès le début.

Jean semblait vraiment très à l’aise, tu parles, un militaire, ça adore les armes, allez, Gilbert fonce ! Ils nous ont équipé de casques anti-bruit, quand même… Et puis ils ont fait 4 équipes de 2 pour ce mini challenge. Je me suis naturellement retrouvé avec Jean. Ils voulaient savoir ce que valaient les frenchies. La compet’ a débuté doucement, avec des cibles à 10 mètres et des tirs au pistolet semi-automatique, un truc genre Colt 45, le flingue des flics dans les films américains classiques. Il a bien fallu mes deux mains pour maitriser l’engin. Quelques bières pour faire une pause, puis, on est passés au M16 et AR-15. On n’a pas été ridicules avec même un sans-faute pour Jean, toutes ses balles dans le rond central des cibles. Barbecue géant avec des côtes de bœufs de presque un kilo, des épis de maïs. Et ensuite pour le fun, on a tiré à la 12,7. La vache, cette sensation… On se sent invincible avec cet engin entre les mains… C’est ça qu’ils mettent dans la benne de leurs pickups dans le désert malien, les islamistes. On comprend que ça fasse des dégâts.

Et puis, cherry on the cake, comme ils disent, un petit tir au lance-roquettes. Un seul chacun, les roquettes ne sont pas données quand même. On tirait sur des arbres, des genres de pins qui avaient plusieurs dizaines d’années… pas besoin de bûcheron ensuite. J’ai pas bien suivi les instructions du mec qui me montrait et n’ai pas bien appuyé l’engin contre mon épaule et du coup, la lunette de visée m’a explosé le pif au moment du tir. Ce qui fait qu’à la fin de la journée, j’avais un coquard et un gros pansement sur le nez. Mais nous avions réussi notre coup, nous avions aussi 3 nouveaux potes. Ils avaient tombé le masque dès le début de l’après-midi. Ils semblaient avoir gobé notre appartenance à Génération Identitaire et à notre volonté de préparer une guerre civile en France. Ils étaient tous fiers de nous parler de leur stratégie et des conseils qu’ils pourraient nous apporter. Dans les jours suivants, ils devaient me faire rencontrer leur « logistics manager », celui qui allait pouvoir m’expliquer comment gérer les stocks d’armes, où les disséminer, comment les regrouper au dernier moment et comment les acheminer sur le lieu du soulèvement. Ils nous ont aussi confirmé qu’un « truc énorme » allait arriver dans les semaines à venir, mais sans plus de précisions. Nous les avons quittés en nous promettant de nous revoir rapidement, comme si nous étions les meilleurs amis du monde.

De retour au ranch de Pete, les préparatifs de Noël battaient leur plein. Les décorations de Thanksgiving étaient restées en place, et les enfants avaient entrepris la décoration du sapin. Pete avait dégotté un sapin gigantesque qui faisait presque 4 mètres de haut. Le gigantisme à l’américaine… Et c’est alors que je la vis… Un choc, comme une décharge électrique qui me partait du bout des orteils et qui a explosé dans mon crâne. Je suis resté comme un con, muet, sans doute la bouche ouverte... Juqu’à ce que John me donne un coup de coude dans les côtes pour me faire redescendre sur terre.

  • Hey, Gilbert, let me introduce you to Dancing Horse, la comptable de mon père.
  • Lii Dahit’een, John…
  • Oui, elle préfère qu’on l’appelle par son nom apache, Lii Dahit’een.
  • Li da it in, bredouillais-je.
  • Presque, me dit John avec un sourire. Bon, je vous laisse faire connaissance, j’ai à faire.

Elle n’avait pas cessé de me sourire doucement et ses yeux n’avaient pas quitté les miens. Gilbert, ressaisis-toi, tu n’es pas là pour draguer les indiennes, même si elle est absolument charmante.

  • I know you Gilbert, I’ve dreamed about you few months ago.
  • Really ?
  • Yes, you’ll save us, I know that fact.

Et elle a pris ma main dans les siennes et ne l'a plus lâchée durant un long moment. Oh merde, mais elle va y passer, cette imbécile. J’ai essayé de me libérer mais elle me tenait fermement, sans quitter mon regard de ses yeux noirs.

  • Let me help you, Gilbert, I know who you are.
  • Be carefull, Madam, I’m a dangerous guy…
  • I know you Gilbert, but you’re not dangerous to me. And I’m not Madam, I’m Lii Dahit’een
  • Lil Dahitin ?
  • Yes, quite perfect, Gilbert ! Et son sourire s’est accentué.

J’avais toujours ma main entre les siennes et elle ne semblait pas manifester la moindre faiblesse ni le moindre signe de malaise. Vraiment curieux. Je me sentais bien, comme je ne m’étais jamais senti. Et elle me fixait toujours ne lâchant pas ma main. Puis, sans prévenir, elle a tourné les talons en me disant :

  • Have a nice day, Gilbert, see you later...

Mince, mais que m’était-il arrivé ? Je me sentais incroyablement bien mais comme si quelque chose avait changé en moi. Peut-être comme si j’étais enfin moi-même ? Oh, Gilbert ressaisis-toi mon garçon, redescends sur terre et va débriefer avec Jean, au lieu de batifoler avec les femmes de la maison.

  • Eh ben Gilbert, ça va ? m’a demandé Jean quand je l’ai retrouvé dans le salon où il discutait avec Pete.
  • Oui, oui...
  • Oh... He has certainly met my accountant manager. She’s an Indian woman, from a very old Apache family. She’s like my daughter. But sometimes, she has those kind of effects on men…

Et il partit d’un gros rire sonore auquel se joignit rapidement Jean. Je devais avoir vraiment l’air très con parce qu’ils se sont rapidement arrêtés de rire.

  • Come on Gilbert, let’s have a drink !

Et nous avons bu, trinqué et rebu. Mon état s’est rapidement enjolivé après quelques bourbons. Cette rencontre avec Lii Dahit’een s’était (provisoirement) dissoute dans les vapeurs d’alcool.


Annotations

Recommandations

Jacques IONEAU
Texte inspiré par une auteure bien mal récompensée...
67
90
38
15
Jean Zoubar


Georges était étonné que le type attende sagement son tour. Il l’avait remarqué depuis qu’il était entré dans l’agence. Un mix de chêne et d’hippopotame. Lorsqu’il s’était assis sur le seul siège libre, il y avait eu un pénible craquement comme si l’objet avait hésité à se fendre. Ses voisins s’étaient naturellement écartés, quitte à avoir une fesse exposée à la gravité terrestre. Lorsque leurs numéros étaient apparus sur le panneau lumineux, ils ne s’étaient pas tout de suite levés, respectueux de la force bestiale qui giclait du viking sans tresses. Constatant alors qu’il ne réagissait pas, ils avaient jugé bon d’aller vers le box du conseiller indiqué par une lettre. Rares les types comme ça. D’habitude, ils s’imposent direct. Ils se fichent de l’ordre d’attente comme de l’art conceptuel. Et si quelqu’un se plaint… Mais tout le monde ferme sa gueule, trop attaché à son intégrité dentaire. Et puis tout le monde est avide de sang, surtout quand ce n’est pas celui qui coule dans ses veines.
Tiens, d’ailleurs, les deux types qui ont précédé le mastard ne s’en vont pas. Ils feignent de consulter les offres de stage qui datent de l’invention du chemin de fer. Qui était chargé de leur actualisation ? Maxence ? Bernard ? Bien longtemps qu’on ne les a pas vu trainer dans cet espace. Pourquoi faire ? Ces offres ne sont que les éléments d’un décor supposé être dédié aux chercheurs d’emploi. Ils servent à convaincre ceux qui pénètrent et ceux qui travaillent à cet endroit de la volonté farouche de l’administration de remettre chacun sur le chemin émancipateur de l’activité. La Bonne Voie. Tout comme ces ordinateurs mis à disposition et qui fonctionnent une fois par semestre. Tout comme cette salle de travail dans laquelle les « longues durées » roupillent ou bouffent un casse-dalle pas cher. Mais qui est dupe, hein ? Qui est dupe ?
Maxence et Bernard, ses deux collègues qui viennent de terminer leurs entretiens, ont adopté l’attitude de l’agent consciencieux qui remet de l’ordre dans ses dossiers. En même temps, chacun lorgne à tour de rôle dans la direction de Georges. « C’est ton tour, coco » lui disent leurs regards brefs et insistants. Comme s’il ne savait pas. Le dernier à s’être tapé un vrai client avait été Bernard. Coup de bol pour lui, ça avait été un gringalet qu’un simple courant d’air aurait propulsé dans une galaxie lointaine. À se demander si le gars n’était pas maso d’ailleurs et n’avait pas voulu être humilié. Parfois, à force de subir des averses de parpaings, l’estime de soi devient comme une merde écrasée par une file de quatre-quatre. On en arrive à un stade où on n’aspire plus qu’à son propre écrabouillement
1
0
0
7
Défi
Fred Larsen
Réponse au défi de Justine For All : les homophones poétiques
Feint
Faim
Fin
8
6
0
0

Vous aimez lire Fred Larsen ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0