Mourir plaisir ?

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Ce commando de femmes du YPJ m’a donc fait crapahuter deux jours dans le désert. Nous marchions de nuit pour ne pas nous faire repérer et nous reposions le jour, aussi à cause de la chaleur étouffante. La cheffe du commando, une belle brune prénommée Ceylan m’a expliqué qu’elles avaient dû toutes prendre un nom de famille turc, selon la loi de ce pays qui les opprimait. Elles ne le reconnaissaient pas et s’appelaient donc uniquement entre elles par leurs prénoms kurdes. Elles m’ont invité à en faire de même (tout en restant à bonne distance de moi, par prudence). Elles s’appelaient donc Ceylan, Dilara, Haza et Niyaz. Quatre femmes combattant pour la liberté, contre les dictatures et contre l’obscurantisme islamique. Et quatre femmes merveilleuses.

L’une d’entre elles semblait plus faible que les autres au point que celles-ci la soulageaient régulièrement de son paquetage. C’était comme si elle était malade. Toutefois, elle semblait me dévorer des yeux en marchant. Je sentais son regard me transpercer le dos quand elle était derrière moi. Au milieu de la seconde journée de repos, Dilara, dans un mélange de gestes, d’anglais et de kurde m’a fait comprendre qu’elle avait un cancer de la moelle épinière, sans doute en phase terminale. Mais son amie préférait mourir les armes à la main plutôt que dans un lit d’hôpital. Elle m’a aussi expliqué que Niyaz était assez jeune (25 ans à peine) et toujours vierge. Dilara avait promis à son amie qu’elle découvrirait ce qu’était le plaisir physique avant de mourir. Son amie malade nous écoutait et ne semblait perdre aucune miette de notre dialogue. Nous avions trouvé refuge dans une grotte, à l’ombre et au frais.

Et puis, sans que je ne le vois venir, Dilara me dit :

  • Toi jouir Niyaz ?
  • Euh... pardon ?

Et puis elle mima le geste, pour ne me laisser aucun doute quant à ce qu’elle voulait me faire comprendre. J’ai essayé de lui faire comprendre que si Niyaz restait près de moi trop longtemps, elle allait mourir. Que je ne pouvais rien y faire et que je ne voulais pas causer sa mort, ni à elle, ni à aucune des autres. Niyaz me fixait de ses grands yeux noirs, guettant mon assentiment. Mais je répétais à son amie les risques qu’elle encourait, qu’elle allait décéder dans mes bras. Elle traduisait mes mots approximatifs (mélange aussi de français, d’anglais et de russe) et je voyais l’autre faire des gestes de dénégation. Comme si ce que je disais n’avait aucune importance. Son regard me brûlait littéralement.

Dilara se retourna vers moi après une tirade particulièrement longue et décidée de son amie :

  • Elle vouloir mourir plaisir. Niyaz vouloir mourir, trop mal et elle vouloir plaisir, alors mourir plaisir, bonne solution, non ?

Que pouvais-je répondre à cela ? Une telle logique, mais quelle responsabilité… C’était la première fois que cela m’arrivait. Faire découvrir le plaisir à une femme. Alors que je n’avais pas eu de rapports depuis…. Mieux valait ne pas y penser. En plus la dernière fois, ça avait été tellement rapide pour que ma partenaire reste vivante. Je m'étais sauvé comme un voleur avant qu’elle ait eu le temps de ressentir quoi que ce soit. Cette fois-ci, au moins les choses étaient claires. Niyaz acceptait ce risque et le réclamait même. Gilbert, mon ami, une telle occasion ne se représentera pas de sitôt et en plus, c’est pour « rendre service ». Fais ton devoir de français combattant pour la liberté, Gilbert, Haut les cœurs ! La France te regarde... Euh... cool, ne te mets pas la pression non plus. Elle ne sait pas ce que c’est, elle ne risque pas trop d’être déçue du coup…, Alors vas-y cool, mon grand.

J’étais un peu perdu. Dans le désert, avec quatre femmes combattantes dont une était plus intéressée par ce qu’il y avait dans mon pantalon que par mon utilité dans le conflit avec Assad. Gilbert, elle n’en a rien à foutre de ta queue, elle veut découvrir le plaisir, point barre !

Je m’emballe, je m’emballe, mais c’est vrai que c’est pas courant de se dire qu’une femme ne souhaite qu’une chose : mourir de plaisir dans vos bras… Les deux autres guerrières dormaient toujours profondément. Dilara se leva, alla chercher une couverture qu'elle attacha sur des branches trouvées dans la grotte et fit une sorte de paravent devant son amie. Elle me fit signe de la rejoindre, ce que je fis, un peu timidement. Niyaz s’était levée et avait quitté son treillis, la veste et le pantalon (et les rangers aussi bien sûr, oui, les chaussettes aussi, on s'en fout, Gilbert, de ses chaussettes...). Elle me fit signe d’en faire de même en approchant sa main de la boucle de ma ceinture. Elle était très mince, la peau très pâle mais brûlante et des yeux de braise. Je ne tardais pas à être moi aussi en sous-vêtements. Mince rentre ton ventre Gilbert, montre-toi sous ton meilleur jour. Allez, arrête de te prendre la tête et relâche-toi, tu ne vas arriver à rien si tu veux tout contrôler. Lâche-toi et profite, et donne-lui du plaisir. Laisse-toi guider par tes sensations. J’voudrais bien vous y voir… Elle va quand même mourir. Oui, Gilbert, mais de plaisir grâce à toi, Allez, arrête tes chichis et fonce, mon grand.

Et ça a été doux, fort, tendre, sensuel, excitant, délicieux, j’en perds mes mots, merveilleux. Ce souvenir restera gravé en moi à jamais. Elle est ensuite partie paisiblement, sans aucune souffrance. Elle s’est juste arrêtée de respirer, dans un soupir en prononçant mon prénom : « Jilbar » en souriant et en fermant ses beaux yeux sombres. Je suis resté longtemps, je ne sais pas combien de temps avec Niyaz dans mes bras, en train de caresser ses cheveux sur son front. J’ai dû m’endormir. C’est Ceylan qui est venue me réveiller en me secouant doucement l’épaule.

  • Jilbar, Thank you, you’re a great guy, a great man, me dit-elle des larmes plein les yeux.

Je l’ai appris par la suite, mais Niyaz était sa nièce et elle ne pouvait pas avoir une fin plus agréable à son avis. Les trois femmes sont venues, brièvement chacune me presser l’épaule en me disant un mélange de :

  • Merci, Sipas Ji Were*, Thank you.

Elles aussi avaient les larmes aux yeux. Elles se sont ensuite chargées du corps de leur amie qu’elles ont enterré dans la grotte même, enveloppée d’un linceul et couchée sur le côté droit et le visage tourné vers la Mecque comme le voulait la tradition, même si aucune des quatre femmes n’était pratiquante. Les traditions étaient les plus fortes.

Et puis, dès que la nuit est tombée, nous avons repris notre route, vers les environs d’Al-Qaim. Là où elles devaient me laisser pour que je « fasse mon œuvre ».

* sipas ji were : merci en Kurde

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