Première mission : seconde chance ?

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Cette première mission m’avait au moins rassuré sur un point « je marchais » toujours. Ce pourquoi j’avais été recruté était toujours efficace et opérationnel. Cela n’avait pas été la bonne « cible » mais pour le coup, je n’y étais pour rien. Ma « cible » n’était pas montée dans le train. Des incapables ces autres services… C’était quand même pas difficile de faire monter quelqu’un dans un train ? Surtout s'il avait un rendez-vous qu'il ne pouvait pas décaler. Quels manches, quand même... C’est fou, moi un jeune novice, j’en arrivais à critiquer des agents spéciaux expérimentés.

Bon, en même temps, vu que personne ne savait que j’avais essayé mon « talent » dans le trajet Londres-Bruxelles, que j’étais quand même très bien rémunéré depuis plus de 6 mois et que mes voyages étaient intégralement payés, aussi, que pouvais-je dire ? Pas me plaindre en tout cas.

Ma seconde chance pour réussir à « traiter la cible » était dans le train Vienne-Paris. Normalement, en plus de quinze heures de train, je devrais pouvoir y arriver (encore fallait-il qu’ils arrivent à le mettre dedans). J’avais appris aussi une nouvelle expression : dans les services secrets (enfin dans le mien en tout cas), on ne disait pas « assassiner un ennemi de la France », mais « traiter une cible ». C’était plus soft, plus discret au niveau du vocabulaire. Mais tout aussi définitif et radical comme « traitement » dans les faits.

Il devait initialement faire le trajet en voiture (une grosse Audi puissante... Ben oui, on a les moyens dans l’extrême-droite, vous en doutiez ?) et des agents devaient normalement se charger de rendre inutilisable cette grosse voiture. Même moi, j’aurais bien trouvé des trucs, genre sucre dans le réservoir, ou enlever la tête de delco (comment, il n’y a plus de tête de delco dans les voitures maintenant ? Ah bon… je n’étais plus à la page, on dirait. Ça tombe bien, ce n’est pas moi qui devais m’occuper de cette phase-là du fameux traitement).

Comme prévu, je me suis rendu de Paris à Vienne en avion (en business class s’il vous plait, ouais, ça le fait, non ?) et en taxi de l’aéroport Vienne-Schwechat à la gare de Vienne HBF (la gare centrale de Vienne). Malheureusement, je n’ai pas eu le temps de visiter la capitale autrichienne. J’aurai bien aimé flâner dans la vieille ville, qui, d’après mes renseignements était une des plus grandes capitales européennes avec ses plus de 3 kilomètres carrés. Il y avait une quantité inimaginable de monuments et musées qui me faisaient envie. Mais tant pis, je n’étais pas là-bas pour ça...

J’étais là pour tuer ! Non, je déconnais... enfin, pas tant que ça en fait. Je me suis donné la chair de poule à moi-même avec ces réflexions. Finalement, c’est bien ce que j’étais devenu : un tueur (ou un traiteur dans le jargon des services secrets). Comme le nettoyeur du film Nikita, enfin, entre Anne Parillaud et Jean Réno (dont le rôle a été amplifié dans le film Léon par la suite) avec la violence en moins. Mais un tueur au service de mon pays, la France.

Ce que j’avais compris aussi, au moment du briefing de cette mission, c’est que ce n’était pas forcément simple de savoir quel trajet en train il allait prendre. En effet, il y avait deux trajets possibles avec quelques tronçons communs à ces deux tracés. La décision avait donc été prise que je me trouve prêt à sauter dans le train au début de ces tronçons communs : Vienne-Linz, et puis Vatimont-Paris. Le seul problème pour le second tronçon, c’était que le train ne s’arrêtait pas à Vatimont. On devait donc privilégier le premier tronçon, sauf si les blaireaux n’arrivaient pas à rendre son Audi indisponible dès Vienne.

En fin de compte, tout était entre les mains des autres agents. Il était même prévu qu’on me dépose en hélicoptère à une gare, au cas où, s’ils n’arrivaient pas à ce qu’il grimpe dans le train à Vienne.

C’est finalement ce qui s’est passé. Je n’ai pas eu les détails, mais Vienne ça a foiré. Il n’était pas monté. Visiblement le sucre n’avait pas fonctionné. En toute logique, ils avaient donc dû prendre la route et d’après Viamichelin (oui, c’est utilisé par tous, même par les agences d’espionnage, je vous assure) la route la plus rapide passait par Nürnberg. C’était donc forcément le trajet en train par cette ville qui devait être privilégié.

C’est super, j’allais donc faire de l’hélico, pour la première fois de ma vie… Espérons que le pilote n’allait pas mourir en vol, en l’air… Arrête avec ces idées noires, Gilbert, tu es dans les services secrets maintenant !

Ils avaient dû réussir leur coup avec la voiture vers Linz et donc l’hélico (je ne sais pas si c’était fait exprès, mais il était très grand, pas une de ces petites libellules à deux places, non non, un genre transport de troupes avec au moins 25 places) m’a déposé pas très loin de la gare de Passau, une ville moyenne en Bavière, au nord –ouest de Salzbourg, à moins de 50 kilomètres de Linz. La gare était assez moche, mais je n’étais pas là pour m’extasier sur l’architecture ferroviaire de la Bavière… J’avais une « cible à traiter », rappelez-vous. Je suis arrivé à la gare à peine quelques minutes avant l’arrivée du train en provenance de Vienne.

Ils sont quand même forts, j’avais une place juste derrière ma cible (la bonne cette fois-ci), en première classe. Je me suis assis. Les sièges étaient très confortables et, contrairement à l’Eurostar, il y avait de la place pour les jambes. J’avais un livre à lire et, en attendant le repas qui devait être servi à la place, je me suis plongé dedans. Tout en surveillant ma cible du coin de l’œil quand même. Il avait vraiment l’air insignifiant. Dire que ce type était en train de fédérer toutes les extrêmes droites d’Europe. Il semblait avoir autant de charisme qu’une huitre. Ah, les mystères de l’âme humaine…

Le repas nous a été finalement servi, apporté par des employés du train. Il était copieux, varié et les plateaux sentaient vraiment bon. J’avais oublié un instant ce que j’étais venu faire et j’ai vraiment fait honneur à ces plats. Entrée avec de la très bonne charcuterie, plat en sauce (viande que je n’ai pas réussi à définir, mais c’était délicieux quand même), le tout avec un petit pain digne des plus grandes boulangeries françaises. Chapeau les trains allemands !

J’avais quasiment terminé mon plateau, je sauçais l’assiette du plat principal quand j’ai vu mon homme se lever brusquement et s’effondrer sur le dossier devant lui. Son voisin (ce devait être son chauffeur-acolyte-garde du corps) a essayé de lui taper dans le dos, de le secouer dans tous les sens. Il a même tenté la fameuse méthode d’Heimlich, pour quand un aliment fait une fausse route. Ma cible s’est mise à recracher ce qu’il avait mangé et a dû l’aspirer de nouveau. Il s’est étouffé et ne respirait plus, malgré les actions désespérées de son voisin.

La vache, il a eu une mort de rocker : asphyxié dans son vomi comme le batteur des Who.

J’allais pouvoir descendre du train à la prochaine gare, sans doute Nürnberg et rentrer chez moi, avec la sensation d’avoir été utile à mon pays.

Mission accomplie, Jeanne !

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