Convocation chez le patron

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Arrivé chez moi, je me suis jeté sur les sites internet des syndicats, sur les sites législatifs. Au bout de quelques heures (je n’avais pas vu le temps passer), j’étais un peu rassuré. Pour pouvoir prendre des sanctions à l’encontre de son personnel pour des visites de sites sur internet, il fallait que le patron présente les règles et les interdictions aux organisations syndicales et que le personnel en soit informé au préalable. Cela n’avait pas été le cas chez Durand et Fils, papeterie et donc, selon toute vraisemblance, je ne risquais rien.

Rassuré, je suis allé me servir une petite bière... Ouf, je l’avais échappé belle ! Bon, mais ce n’était pas tout ça, j’avais même pas pu finir la vidéo que j’avais commencé à regarder à midi. Et finalement, sans doute fatigué par les émotions de la journée, je me suis endormi devant mon écran. C’était bien quand même…

Le lendemain matin, à peine réveillé, l’angoisse m’a pris au ventre. Il allait falloir que je retourne au boulot. Affronter le regard de mes collègues qui forcément devaient savoir. Affronter Marie-Cécile, la secrétaire du patron… Comment allais-je pouvoir tenir toute la journée ? Bon, allez Gilbert, faut y aller, c’est pas la mer à boire, c’était juste une vidéo porno. Même pas un truc choquant du genre transsexuelle ou gay... Juste un homme et une femme qui se massaient réciproquement et qui finissaient par baiser sur la table de massage. Rien de bien méchant en fait. Allez mon gars, haut les cœurs !

Je suis entré dans ma boite, personne ne faisait plus attention à moi que d’habitude... En fait, peut-être que personne n’avait vu quoi que ce soit ? C’était peut-être un logiciel automatique et dissuasif ? Si c’était le cas, c’était diablement efficace : je ne risquais pas d’y retourner de sitôt. Je me suis donc mis à bosser comme d’habitude, aligner les chiffres, en lignes, en colonnes, faire des additions, des soustractions, déduire la TVA, …

Vers dix heures, j’ai osé ouvrir la porte de mon bureau pour me diriger vers la machine à café. Il n’y avait personne, ça tombait bien. J’ai appuyé sur le bouton « café court non-sucré ». Ma boisson se préparait et l’odeur du café commençait à se répandre autour de la machine et venait titiller mes narines. Ça serait le premier de la journée, je n’avais pas osé venir plus tôt boire un café… J’allais prendre mon gobelet quand j’ai entendu la voix du patron :

  • Ah, Gilbert, quand vous aurez bu votre café, venez dans mon bureau, j’ai deux mots à vous dire !

Oh putain… il savait !! Vite, vite, me remémorer les articles de loi sur la liberté individuelle, le code du travail sur le flicage des salariés... Merde, j’avais tout oublié ! J’ai pris mon café et me suis brûlé la langue tellement je l’ai bu vite.

Je suis passé devant le bureau de Marie-Cécile qui m’a regardé d’un air soupçonneux (Mince, elle aussi elle sait... je vais passer pour un gros pervers... Gilbert le pervers, je vois d’ici la tête de mes collègues quand tout le monde va savoir).

  • Ah, vous voilà, Gilbert, me dit le patron en passant sa tête hors du bureau, entrez, je n’ai pas toute la journée !

Ça commençait bien... Une fois rentré, il ne m’a pas proposé de m'asseoir (ça partait vraiment mal…).

  • Gilbert, comme vous avez dû vous en apercevoir hier midi, nous avons renforcé considérablement notre sécurité informatique.

Je suis devenu rouge vif.

  • Et donc notre système a détecté que vous aviez été voir des sites pornographiques hier midi.
  • C’était pendant ma pause, Monsieur le directeur...
  • Certes, pendant votre pause, mais cela est interdit, mon petit Gilbert !
  • Interdit ? Mais comment ça ? Je n’ai pas eu l’information.

Il devenait de plus en plus rouge au fur et à mesure que la conversation et le ton montaient.

  • Parce que vous croyez que vous devez être informé de tout ? Mais pour qui vous vous prenez, Gilbert ?
  • Mais Monsieur le directeur, l’article du code du travail...
  • Vous savez ce que j’en fais, moi du code du travail ?
  • Mais monsieur, j’étais en pause.
  • M’en fous de votre pause Gilbert ! me hurla-t-il en devenant rouge, puis violet, puis tout blanc avant de s’écrouler au sol…

Eh merde, ça continuait… La secrétaire est entrée en courant dans le bureau.

  • Que s’est-il passé, Gilbert ? J’ai cru qu’il vous avait frappé. Il était dans une colère noire en arrivant ce matin. Je n’ai pas compris ce qui lui arrivait.
  • Moi non plus, Marie-Cécile, il s’est mis à crier des choses incompréhensibles et puis, il est tombé comme ça, comme une masse, j’ai rien compris…

Elle s’est agenouillée, dévoilant de très jolis genoux sous sa jupe et elle s’est approchée de son visage, guettant un signe de vie.

  • Il ne respire plus, vite Gilbert appelez le SAMU, vite, le 15 !

Je me suis dirigé vers le téléphone posé sur le bureau du directeur en pensant en moi-même : s’il ne respire plus, c’est qu’il est mort, pas la peine d’appeler le SAMU. De toute façon, ils arriveront trop tard. Ils arrivent toujours trop tard...

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