Le mystère s'épaissit

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J’avais une espèce de sac de toile puant sur la tête et sentais un truc dur dans mon flanc. Une voix m’a dit doucement :

  • Chuut, ne bougez pas, vous allez vous faire mal.
  • Mais qui êtes-vous ? criai-je affolé.
  • La France, Gilbert, nous sommes la France, vous ne craignez rien.
  • La France ?
  • Chuuuut, me dit-il et une odeur très forte est arrivée à mes narines et je suis tombé dans les vapes.

Je me suis réveillé quelques temps après, quelques heures, minutes, jours ? (Impossible de le savoir) dans une immense pièce quasi vide, avec une lumière très crue, blanche, presque coupante. J’étais allongé dans un lit assez confortable, sous la couette, vêtu d’un pyjama que j’ai découvert rouge en sortant du lit. Une paire de pantoufles m’attendait au sol. Je les ai enfilées et me suis dirigé vers les toilettes qui étaient à l’autre bout de la pièce.

J’étais seul, totalement seul. Une fois soulagé, j’entrepris de faire le tour de cette pièce : dans un angle, le lit dans lequel je m’étais réveillé, de l’autre côté, les toilettes et puis en plein milieu, sous une grosse lampe suspendue au plafond, une table avec trois chaises, une d’un côté et deux en face Et pas un bruit, si ce n’est celui de mes chaussons glissant sur le sol lors de mes déplacements. Ah si, une vague musique en fond. Je tendis l’oreille… Oh merde, Led Zep… I Can’t Quit You Baby… Waow, la version live enregistrée à Paris en 1969, celle qui est sur le volume 1.

Bon, ça ne pouvait donc pas si mal se passer. Quelqu’un qui écoute Led Zeppelin ne peut pas foncièrement être mauvais. Oui, on a des certitudes dans la vie et quand on n’a plus que ça, eh ben, on s’y raccroche.

Je me suis approché de la table sur laquelle étaient posés une bouteille d’eau, trois verres et un café fumant. Je ne savais pas où j’étais, mais ce qui était certain c’est qu’ils (ou elles ?) savaient recevoir. Une fois assis sur la chaise qui était seule, j’ai saisi la tasse de café entre mes mains et l’ai passé sous mon nez. Mmmm café noir malgache, celui avec le petit goût de noisette que j’adore. Décidément, ils (ou elles) étaient vraiment très bien renseignés. J’ai rajouté une larme d’eau dans mon café comme je le fais tous les matins et l’ai porté à mes lèvres. Exactement le goût et la température que j’aime. Avec toujours Led Zep en fond. C’était You Shook Me maintenant, toujours sur le volume 1. Connaisseurs en matière de café et de musique : la journée ne commençait pas si mal. En plus, moi qui dors habituellement nu, je trouvais ce pyjama très confortable. Et puis, si quelqu’un venait (j’imaginais bien que quelqu’un allait venir un jour ou l’autre), c’était quand même mieux d’être habillé (même avec un pyjama) qu’à poil, non ?

C’est à ce point de mes réflexions profondes (si, si) qu’une porte s’est ouverte dans un des murs de la pièce. Un couple (enfin, un homme et une femme, je ne sais pas s’ils étaient en couple) est entré se dirigeant directement vers moi. Vous me croirez si vous voulez, mais c’était les sosies de Tchéky Karyo et de Jeanne Moreau, si, si ! Et quand la femme s’est mise à parler, la ressemblance était encore plus frappante. Elle avait une voix grave, un peu rauque et très chaude et envoutante :

  • Bonjour Gilbert, vous avez bien dormi ?
  • Euh oui… je suis là depuis longtemps ?
  • Une petite semaine, vous étiez très fatigué et vous aviez besoin de vous reposer.
  • Mais enfin, vous êtes qui ?
  • Dans quelques instants, Gilbert, ne vous inquiétez pas, me répondit le sosie de Tchéky Karyo.

Pareil, la même voix aussi... Mais où je suis tombé moi ?

  • Vous vous demandez où vous êtes tombé, n’est-ce pas Gilbert ? pousuivit-il.

Mais ils lisent dans mon esprit ou quoi ?

  • Non, on ne lit pas dans votre esprit, Gilbert, mais on connait cette situation et on lit aussi sur votre visage comme dans un livre ouvert, me dit Jeanne Moreau avec un grand sourire.

Oubliée Marie-Ange, définitivement, j’avais Jeanne Moreau qui m’appelait Gilbert et me souriait, Jeanne M O R E A U, les gars, merde !!

  • On peut s’assoir avec vous ? me demanda Jeanne.
  • Je vous en prie, je pense que vous êtes aussi chez vous, non ? répondis-je en essayant de faire de l’humour.

Connard, c’est à Jeanne Moreau que tu parles…. Et elle est avec Tchéky Karyo, tu espères quoi ? La mettre dans ton lit ? Arrête de déconner Gilbert, ne fais pas le malin. Une fois assis tous les deux, ils me demandent :

  • Vous voulez un autre café, Gilbert ?
  • Euh non, merci, ça ira, peut-être tout à l’heure ? Si vous me disiez ce que je fais ici ?
  • En effet, vous avez ce droit Gilbert, vous avez tout à fait le droit de connaitre la raison de votre présence ici, me dit Jeanne (oui, je l’appelle Jeanne maintenant et je vous emmerde).
  • Figurez-vous que nous sommes des représentants des Services Secrets français… me dit Tchéky (oui, oui aussi je l’appelle par son prénom, c’est comme ça).
  • La DGSI ?
  • Non, plus secret…
  • La DGSE ?
  • Oh nooon, beaucoup plus secret.
  • Ça s’appelle comment ?
  • Chez nous on dit juste « le bureau ».
  • C’est tout ? « Le bureau » ? On pouvait presque entendre les guillemets dans ma bouche. Mais ça n’a aucune gueule ça, le bureau....

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