Veille de rentrée

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Je ne sais pas si je suis heureuse de retourner à l'école. Un peu, quand même. Rien que pour échapper à l'atmosphère d'injustice qui règne chez moi.

Zoé, ma sœur passe de justesse dans l'année supérieure, avec une brillante moyenne de 52%. Pensez-vous que mes parents lui aient reproché quoi que ce soit ? Non, évidemment !

Moi, j'ai sué sans et eau durant deux mois à cause d'un putain d'examen de passage en maths. J'ai même eu droit à deux semaines intensives avec un prof particulier puis, deux semaines de révisions avec un petit groupe d'élèves de mon école.

Mon père a crisé fin juin lorsqu'il a découvert que, malgré une moyenne de 81%, je n'étais toujours pas foutue d'avoir de bons résultats dans une matière que je déteste par dessus tout. Merde, ce n'est quand même pas ma faute si la logique et moi ça fait deux !

Entre les entraînements de gym et mes sessions de rattrapage en maths, je n'ai pratiquement pas eu une minute à moi. Dès que j'avais le malheur de me retirer dans la chambre que je partage avec ma charmante sœur, ma mère se pointait toujours cinq minutes plus tard pour me demander de faire la vaisselle, préparer le dîner ou encore passer l'aspirateur. Zoé, elle, était libre de faire ce qu'elle voulait. 

Comme d'habitude, les vacances ont été deux longues semaines sur la Costa Brava en Espagne, dans le même camping parce que mon père n'a pas envie de chercher ailleurs et qu'il ne faut surtout pas perturber ses habitudes. Et puis, il n'aime pas conduire et comme il doit se taper la route tout seul puisque ma mère n'a pas le permis, le périmètre des possibilités de vacances se réduit à trois cent kilomètres autour de la maison. Donc, il préfère encore prendre l'avion mais faut que ça ne dure pas plus que deux heures de trajet. Parce qu'il angoisse à cause des turbulences.

Comme d'habitude, je me suis ennuyée à mourir. Ou plutôt, je n'ai pas eu la moindre occasion de faire ce dont j'avais envie. Les journées étaient organisées selon un emploi du temps militaire. Levé entre 7h30 et 8h, petit déjeuner trente minute maximum. Entraînement de 9h à 10h. Piscine de 10h15 à 11h30. Retour au bungalow parce que ma mère doit préparer le repas. Donc comme elle est occupée, nous ne pouvons rien faire. Sieste jusque 14h30, plage de 15h à 17h30. Re-entraînement, douche, souper, lecture et coucher à 21h30 au plus tard.

Je vous le dis, c'est top les vacances en famille. Et puis il y a les excursions. Toujours chez des petits artisans du coin ou dans un pseudo musée. Et les achats de "souvenirs" dans des magasins qui se ressemblent tous. Ma mère est fan de ces petits bibelots inutiles du genre la boule à neige avec le village où vous séjournez, la statue de dauphin made in China, ou la peinture soi disant unique représentant une petite ruelle typique et que vous retrouvez sous toutes les formes et supports dans des dizaines de magasins, y compris ceux de l'aéroport.

Alors pour tout cela, c'est vrai que je suis quand même contente de retourner à l'école. j'espère que je retrouverai mes amies. Elles ne sont pas nombreuses : quatre pour être précise. Nous sommes un peu les "exclues" de notre année, celles qui ne font pas partie du super groupe où se côtoient filles et fils de médecin, avocat ou chef d'entreprise. Je sais aussi que nous sommes mal vues parce que nous nous mettons toujours au premier rang dans la classe. Et puis, bien entendu, nous sommes celles à éviter parce que nous ne sortons jamais dans les endroits branchés. C'est ça le souci quand on se retrouve dans une école peuplée de gosses de riches. 

C'était l'idée de mon père. Il ne souhaitait pas que ses deux filles fréquentent les établissements de quartier, là où traîne toute la racaille du monde. Oh, c'est vrai, j'ai oublié de préciser : mes parents sont racistes et homophobes. Vous n'imaginez pas tout ce que j'entends à la maison, surtout lorsqu'il faut se taper le journal télévisé. 

Moi, je ne suis pas comme ça mais je n'ose pas les contredire. Quand ils se lancent dans leurs éternelles jérémiades au sujet de ces immigrés qui volent partout, qui ne travaillent pas et qui reçoivent toutes les aides possibles et imaginables, je me tais. Parce que ça ne servirait à rien de leur expliquer en quoi ils ont tort et parce que je ne tiens pas à me faire punir. Je devrais assumer je sais mais je n'ose pas. 

Je me suis déjà pris je ne sais combien de remarques déplaisantes lorsque j'ai eu le culot de demander si je ne pouvais pas avoir un téléphone comme certaines filles de ma classe. Alors, je subis. 

Je termine de préparer mon sac pour la rentrée de demain. Avant d'aller me coucher, mon père exige que nous discutions de mon avenir. Depuis toujours il a décidé que j'allais devenir professeur. Au départ, ça me tentait c'est vrai. Mais, les années passant, j'y ai trouvé moins d'attrait. Aujourd'hui, j'avoue que je ne sais pas trop vers quelles études supérieures me diriger. Plusieurs métiers et domaines me font de l’œil : bibliothécaire, communication en entreprise, marketing, gestion du personnel...

Problème : cela implique de me rendre dans des établissements assez éloignés de la maison. Comme je suis de nature fort peu sociable, merci papamaman, malgré mon envie de suivre une voie qui me plairait, je ne suis pas convaincue que j'aurais le cran de sauter le pas.

Je rejoins mon père au salon et attend qu'il prenne la parole. Ce qui ne tarde pas :

- Caroline, il ne te reste que deux années avant de débuter tes études supérieures. Et tu n'as toujours pas entamé de démarches à ce sujet.

- Parce que je ne sais pas encore ce que j'aimerais faire.

- Bien sûr que si tu le sais. Tu veux être institutrice. depuis toujours.

- Non, ça c'est toi qui le veux. 

- Tu ne vas quand même pas revenir avec cette stupide histoire de communication d'entreprise ?  Tu n'oseras jamais prendre la parole en public, tu es trop timide et réservée. Qu'est qu'a dit ton professeur de français l'année dernière ? Caroline, on se demande toujours si elle est présente en classe. On ne l'entend jamais. 

La faute à qui...

Je préfère couper court à la discussion. Mais, j'ose affirmer à mon père que je déciderai moi-même, en mon âme et conscience, des études que je souhaite poursuivre. Il ne réagit pas mais me lance que j'ai intérêt à mieux travailler et à avoir de meilleurs notes.

C'est tellement génial de se sentir soutenue...

Dans mon lit, je n'arrive pas à trouver le sommeil. J'en ai marre de subir, j'en ai marre d'être toujours celle à qui on reproche tout et n'importe quoi. J'en ai marre de voir mes parents surcouver Zoé et de lui faciliter la vie pour ses entraînements. Pourquoi est-ce que je n'ai pas droit à la même attention de leur part ?

Parfois j'ai envie de tout plaquer et de m'enfuir. Mais où ? Ce n'est pas avec mon argent de poche que j'irai loin. Je me fais alors la promesse de redoubler d'efforts à l'école, de terminer rapidement mes études pour trouver un job qui me permettra ensuite de m'affranchir au plus vite et de quitter cette maison où je n'ai décidément pas ma place. 

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