Chapitre 13

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En milieu d’après-midi, Earl se balada à travers les couloirs du faux-pont et rejoignit la cahute. Il s’agissait d’une grande pièce de réunion, munie de deux longues tables qui servaient aux repas de l’équipage par mauvais temps, ou lorsque certains souhaitaient simplement se retrouver en petit groupe.

C’était d’ailleurs le cas pour trois d’entre eux : Meribi, Iter et Zenem. Ils étaient attablés et avaient tous un gobelet en main. Le garçon les observa à travers l’encadrement de la porte, mais le canonnier le remarqua le premier.

— Joins-toi à nous.

Curieux, le concerné prit place à côté de Meribi et les regarda faire. Le gabier déposa son verre contre la table et le secoua quelques secondes avant de s’arrêter et de relever son gobelet. Earl découvrit deux dés, mais ne comprenait pas ce qu’ils faisaient, il questionna donc Iter du regard.

— Nous faisons une partie de dé pour déterminer qui fera les corvées à la prochaine cale sèche, exliqua-t-il en zyeutant son jeu. Et je n’ai qu’un seul six… À toi Zenem.

Le subrécargue grimaça avant de secouer son verre et le plaquer violemment contre la table. Il plaqua sa joue contre le bois, les yeux rivés sur son gobelet et le souleva lentement. Meribi et Earl retinrent leur rire face à l’expression dramatique que fit leur vis-à-vis lorsqu’il contempla les dés affichant deux chiffres un.

— Oooooh… pauvre toi, ricana le gabier.

— Mais je t’en prie, vas-y joue, mon cher ! s’emporta Zenem en croisant les bras.

Earl trouva sa réaction enfantine hilarante si on prenait en compte sa carrure imposante et son visage habituellement très mature. Son compagnon de route ne se fit pas prier et joua son tour. Meribi s’appuya contre l’épaule du jeune homme et se permit de chuchoter à son oreille alors que les plus vieux pariaient sur le résultat du gabier.

— Celui qui fait le plus de six gagne, celui qui en fait le moins perd. Pour l’instant Zenem n’en a fait qu’un, Iter et moi en avons fait deux.

— Donc pour le moment, le perdant est Zenem ?

— Exact, sauf s’il obtient deux six à la prochaine manche.

Lorsque le jeu du gabier fut révélé, le subrécargue sauta de joie. Car les dés n’indiquaient qu’un deux et un cinq. Le tour fut passé à Meribi, qui fit un six et un deux.

— Alors tu as gagné ? lui demanda Earl.

— Oui, tout se joue entre Iter et Zenem maintenant.

— Vous jouez… pour les corvées de quoi ?

— De la cale sèche. Nous devons faire halte dans quelques jours pour nettoyer la coque, lui explique le canonnier. Lorsqu’on navigue trop longtemps, la coque finit par être attaquée par des algues, des coquillages ou autres animaux marins… Et dans le même temps, ça nous permet de vérifier l’état du bois et les dégâts qu’on a pu subir lors de navigation à proximité de haut-fond ou de récifs.

— La vie de pirate à l’air complexe… murmura le garçon.

— Nous ne sommes pas des pirates, le coupa Iter d’un air sérieux.

Les deux plus jeunes regardèrent le gabier, les sourcils froncés. Mais avant que l’un d’eux n’ait pu ajouter quoi que ce soit, le plus vieux reprit.

— Et Zenem est de corvée.

Ils observèrent tous les trois le jeu du concerné, qui n’avait obtenu que deux trois. Le subrécargue s’étala sur la table comme une limande, sous les rires de ses compagnons de route. Il essaya de négocier, mais toutes ses demandes furent rejetées. Ses yeux se posèrent sur Earl, qui rigolait avec Meribi, et un sourire carnassier germa sur son visage.

— N’y pense même pas, intervint Iter en le fusillant du regard.

— Il reste à bord pour une durée que nous ignorons et il ne fait rien, il pourrait au moins faire ça !

— Il ne sait même pas ce que c’est, comment veux-tu qu’il le fasse à ta place.

Ils se regardèrent d’un mauvais œil, et commencèrent à débattre sur la place qu’avait Earl à bord du navire, sous les yeux impuissants de Meribi. En tournant la tête, il contempla le visage peiné du concerné, qui ne tarda pas à quitter la table et disparaitre dans le couloir.

— Bien joué Zenem ! frappa du pied le canonnier en partant à la poursuite du garçon.

Il abandonna les plus vieux et suivit la piste d’Earl, qui le mena dans sa nouvelle cabine. Il se permit d’entrer, bien que la porte fût entre-ouverte. Il le trouva là, recroquevillé sur son lit, dos à lui. Meribi sourit en refermant la porte. Ainsi, il ressemblait à un enfant ; peut-être en était-il un.

— Earl ?

Pas de réponse. Le canonnier se permit de s’asseoir dans son dos.

— N’écoute pas ce que dit Zenem. Il l’a dit sur le coup de l’énervement, il n’aime pas perdre.

— Il a raison… Je suis un poids sur ce navire…

— C’est normal, tu viens tout juste d’arriver à bord. Et tu ne connais rien à la vie en mer.

Il posa une main dans le dos du brun, essayant de le réconforter.

— Ils ont réagi de la même manière lorsque je suis arrivé.

Sa phrase interpella Earl, qui finit par se retourner et lui fit face.

— Je n’ai pas toujours été marin. Je viens d’une famille pauvre. Ma mère m’a abandonné, et mon père abusait de moi… J’ai fini par arrêter de compter le nombre de coups que je recevais.

Son interlocuteur l’écouta attentivement, sans dire un mot, sans le coupé. Il écoutait juste.

— À mes sept ans, il m’a vendu à un marchand d’esclaves pour me faire travailler dans une plantation. C’est là-bas que j’ai rencontré Im.

— Vous vous connaissiez avant d’arriver ici ?

— Oui, nous travaillions dans la même plantation. Moi dans les champs et lui en cuisine. Nous y avons été contraints pendant à peu près huit ans.

— Comment en êtes-vous sorti ?

— Une nuit, lorsque les gardes avaient trop bu, nous nous sommes enfuis à travers la forêt. Nous sommes montés dans un navire marchand qui fut attaqué par le phénix. Lorsqu’Arawn nous a vues, il nous a acceptés à son bord en échange de notre travail. Ça fait quatre ans que nous sommes ici.

Les yeux d’Earl examinèrent les parcelles de peau visible de son vis-à-vis.

— La vie dans une plantation n’est pas facile, et nous en gardons quelques souvenirs…

Il remonta ses manches pour dévoiler ses bras. Le visage du garçon se décomposa. L’épiderme de Meribi était recouvert de traces de brûlures, ainsi que de nombreuses cicatrices, parfois mal soignées.

— Ça a dû être horrible…

Sa voix se cassa, ce que remarqua le canonnier. Il posa une main sur l’épaule de son vis-à-vis et lui sourit.

— Chacun de nous possède un passé parfois lourd. Nous avons toutes nos séquelles et nos cicatrices, mais c’est ce qui nous a forgés. Tu n’as pas as t’en faire.

Il essayait de le rassurer, car il parvenait à discerner l’empathie dans les yeux bleutés d’Earl.

— Je sais… Je sais que ton arrivée sur le phénix ne s’est pas bien passée… Mais si tu le souhaites, je peux être ton bras droit.

— Mon bras droit ? sourit le jeune homme.

— Ouais, appelle ça comme tu veux, ricana Meribi, un peu mal à l’aise.

— Un ami tu veux dire ?

Earl n’avait jamais eu d’ami. Jamais. Mis à l’écart de la société et de la foule, il n’avait connu que la solitude.

— Oui, un ami, ça sonne bien, rayonna le canonnier en cognant l’épaule de son nouveau camarade. Je te défendrai de ce satané Zenem, il va regretter de t’avoir fait pleurer.

— Je ne pleurais pas !

— Tu n’en étais pas loin !

— C’est faux !

Leurs chamailleries attirèrent l’attention d’un membre d’équipage qui passait dans le couloir. Il poussa sur la porte mal fermée et observa les deux adolescents se battre sur le matelas du nouveau passager.

— Qu’est-ce que vous inventez ?

Les garçons se redressèrent face à Asan, qui les jugeait, appuyé contre l’encadrement de la porte.

— Nous… nous discutions, lui répondit Meribi en se relevant

— Hm hm. Si vous avez fini de discuter, retourne à ton poste. Une tempête n’est pas loin, et nous nous dirigeons droit dessus.

Le canonnier ne se fit pas prier et quitta la pièce en toute hâte.

— Puis-je servir à quelque chose ? demanda timidement Earl en regardant le second qui s’apprêtait à reprendre son chemin.

— Oui. Reste en sécurité dans ta cabine, ordre du capitaine.

Et il referma la porte derrière lui.


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La mer se déchaînait cette nuit-là. Les vagues étaient immenses, frappant le brick avec une force démesurée. Plusieurs fois, Earl crut que la coque avait cédé en entendant le craquement sourd du bois qui tentait de résister contre les assauts de l’eau et du vent. Il avait reçu l’ordre de rester dans sa cabine, tandis que l’équipage se battait contre Neptune pour garder le cap. Il discernait difficilement les pas précipités sur le pont, les cris de certains, balayé par la tempête.

Un frisson parcourut son corps en imaginant l’un d’eux chuté par-dessus bord, emporté par les flots. Ça arrivait fréquemment : il avait entendu de nombreux équipages revenir au port et annoncer la porte de leurs hommes aux familles, et les avait écoutés pleurer leurs disparus, priant pour qu’Ino prenne soin d’eux.

Mais aucun des hommes du Phoenix n’allait rejoindre la déesse cette nuit. Il soupira et ouvrit la porte de sa cabine. Dans le couloir, il longeait les murs en essayant de ne pas tomber, titubant à chaque roulis. Proche de la porte qui donnait accès au pont principal, il se retrouva les pieds dans l’eau, les vagues arrivant à passer sous le bois. Il regarda par le hublot et observa les hommes s’affairer au travail.

Les gabiers étaient perchés haut dans la mâture, luttant contre le vent pour garder les voiles tendues sans qu’elles ne se déchirent, et prenant garde à ne pas chuter par mégarde. Le reste de l’équipage s’activait sur le pont, courant de part et d’autre pour sécuriser les cordages, tandis que le capitaine essaya tant bien que mal de garder leur cap. Un halètement quitta sa bouche lorsqu’il vit une immense vague foncer droit sur la proue du navire.

— Vague scélérate !

Earl connaissait les conséquences de ces monstres : des mastodontes sombres qui s’élevaient pour toucher le ciel orageux, avant de s’abattre sur les bateaux pour les broyer, ou les laissant gravir leurs pentes avant de tomber dans le trou noir de l’océan. Il se tourna pour rejoindre sa chambre lorsque le phénix commença son ascension sur la lame. Mais l’impact de la chute contre la houle fut si puissant et si rapide qu’il se retrouva projeter contre la porte. Cette dernière s’ouvrit dans une rafale et laissa s’échapper le corps sans énergie du garçon.

Il glissa sur le bois trempé du pont, sous les regards stupéfaits de certains. Le navire heurta à nouveau la mer, cassant les vagues qui s’étaient formées pour l’accueillir, fissurant la poulaine. Le dos du garçon heurta le gaillard d’avant, d’une telle violence qu’il en crut en mourir. Le quartier-maître se précipita vers lui, glissant sur une rafale d’eau afin de l’atteindre. Il couvrit l’enfant pour le protéger du rouleau qui s’abattait sur le pont, et se releva en le collant à lui.

— Que diable fais-tu ici ?!

— Je…

Earl essaya de terminer sa phrase, mais une quinte de toux le prit. De l’eau de mer s’était infiltrée dans sa gorge. Syllas ne lui demanda rien d’autre et l’emmena dans la cabine d’Arawn en sécurité. Ce dernier les rejoignit quelques instants plus tard, lorsque la vague scélérate fut entièrement passée et que seules des vagues capricieuses restaient à combattre.

— Par ici, indiqua le Phoenix à son compagnon.

Il les guida vers un coin de sa cabine, que le jeune homme ne put correctement discerner à cause de sa vision trouble. L’eau de mer lui brûlait la gorge, le sel lui piquait les yeux et son corps était endolori à cause de sa chute. Ses épaules furent recouvertes d’une épaisse couverture et le capitaine frotta ses bras avec ferveur. Earl ne savait pas si le capitaine essayait de le réchauffer ou de lui faire mal, mais dans les deux cas, sa grimace fit arrêter le pirate dans ses mouvements.

— Que faisais-tu sur le pont ? Je pensais avoir été clair en te demandant de rester dans ta cabine.

— Je ne l’ai pas fait exprès… J’ai voulu regagner ma cabine, mais la vague a été si forte qu’elle m’a emporté dehors… expliqua le garçon en se recroquevillant sous la couette.

— Mais qu’est-ce que tu foutais dans le couloir, gamin… Tout le monde à bord sait que les vagues scélérates sont les plus dangereuses.

— Je ne suis pas « tout le monde ».

Les deux marins ne dirent pas un mot de plus, observant le visage offensé du plus jeune. Il savait qu’il n’avait rien à faire sur ce navire, et l’entendre de la bouche de certain le blessait plus que d’autre.

— Je veux mettre pied à terre… murmura-t-il entre ses lèvres.

Mais le capitaine l’avait entendu. Arawn fronça les sourcils et sembla chercher ses mots, mais l’expression meurtrie du garçon le fit comprendre que leurs paroles avaient été de trop pour lui.

— Syllas, retourne avec l’équipage, donne le commandement à Asan pour le reste de la nuit.

Le quartier-maître obtempéra et quitta la pièce, délaissant son compagnon en compagnie de l’enfant. Le capitaine se releva et installa Earl sur un fauteuil avant de quitter le coin de la pièce pour rejoindre son bureau. Le vent sifflait entre la jointure des fenêtres, les vagues continuait de se fracasser contre la coque.

Dos à lui, l’apprenti marin se permit d’examiner la cabine. Elle devait être la plus grande du navire, situé sur le gaillard arrière. Elle était divisée en deux pas un panneau de bois peu épais, derrière se cachait sans doute la chambre du capitaine. L’autre moitié était réservée au bureau du pirate : des murs sombres, l’un d’eux était couvert d’ouvrage en tout genre, tenu en place par une barre en métal qui traversait le dos des couvertures. Un bureau était installé dans un coin, des fauteuils dans l’autre. La table sur laquelle était penché le phénix était recouverte de papier en tout genre : des documents privés, des lettres, des cartes, des bouts de papier griffonnés, des schémas inachevés.

Il avait l’impression de revoir le bureau de son père… Un mauvais souvenir. Lorsqu’il était plus jeune — pas un enfant, mais pas un adulte non plus, disons vers ses douze ans — il avait eu le malheur de venir l’importuner durant un moment de chaos, et avait reçu un tas de documents dans la figure. Son paternel lui avait hurlé de sortir de la pièce et de le laisser en paix, ce qu’il avait fait, les larmes aux yeux. Il avait fini par s’enfermer dans sa chambre pendant trois jours sans que personne ne vienne le voir, à l’exception de sa gardienne, qui venait s’assurer de sa santé et lui apportait ses repas, rien de plus.

Le capitaine revint vers lui avec une carte en main, qu’il reconnut comme celle de l’archipel de Culith. Il s’agenouilla face au garçon et posa la carte sur les cuisses de ce dernier. Cette soudaine proximité intimida Earl qui fixa le grand homme qui commença à lui expliquer la situation.

— Nous sommes ici, à environ neuf jours de Thorrak, dit-il en pointant la ville en question. Si tu souhaites mettre pied à terre, nous pouvons te laisser là-bas, à tes risques et péril.

Cette phrase ne plut pas au garçon.

— Comment ça « à mes risques et péril » ?

— C’est l’une des pires villes dans laquelle nous pouvons te lâcher. Elle grouille de forbans plus redoutables que nous, et que Thassafer.

Earl frissonna à l’énonciation de ce barbare.

— C’est pour cette raison que je préfèrerais te garder à bord au moins jusqu’à Anouk, soupira Arawn en pointant une île située à l’extrémité est de l’archipel de Thorrak. Au moins là-bas je n’aurais pas à me soucier de savoir si un malade t’a éventré ou t’a vendu aux autorités.

— Pourquoi ? demanda le concerné avant de se reprendre en voyant le regard perplexe du capitaine. Je veux dire… Pourquoi Anouk vous rassure-t-il plus que Thorrak ? Ce n’est pas une ville pirate elle aussi ?

— Si, mais Anouk abrite des Manred comme toi.

Ses yeux s’écarquillèrent à cette annonce. Il n’avait jamais vu d’autres enfants maudits auparavant.

— Mais le gouvernement ne les arrête pas ?

— Ils ne peuvent pas, sourit le phénix en déposant la carte à côté du siège. L’île est protégée par les Manred, seuls les habitués connaissent le moyen de passé à travers les puissants maelstroms qui l’entoure.

Il glissa lentement ses paumes sur les jambes du garçon pour saisir ses mains et les serrer.

— Si tu ne souhaites pas rester à bord, je peux te faire descendre. Mais s’il te plaît, attends que nous ayons atteint Anouk, je ne désire pas te voir torturé à Thorrak…

Arawn baissa la tête vers leurs mains et poser son front contre les genoux d’Earl. Ce dernier ne pensait pas voire un jour le capitaine dans une position aussi avilissante. Mais c’était une mise en garde, un avertissement de ce qui l’attendait s’il quittait le navire. Il ne connaissait rien à ce monde, et la sécurité que lui apportait l’équipage était un atout, à n’en pas douter.

— D’accord… soupira-t-il, avant de sourire en attirant l’attention du phénix. J’attendrais d’être à Anouk.

Son vis-à-vis partagea son sourire, serrant un peu plus fort les fines mains du garçon entre les siennes.

— Quelqu’un pourra t’aider là-bas, je te l’assure.

Earl resta dans le bureau pendant un moment afin de se réchauffer, la tempête se calmant peu à peu. Le sommeil le gagna, et avant qu’il ne puisse retourner dans sa cabine ou rejoindre l’équipage pour le repas, il sombra dans ses songes, emmitouflé dans la couverture de l’Oiseau de feu de Manhal.

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