Chapitre 10

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L’aube se dessinait à l’horizon, laissait apparaitre les premiers rayons de soleil sur le bois du navire. Les membres de l’équipage du Phoenix débutèrent leurs tâches quotidiennes. Les grincements du plancher sur le pont réveillèrent le blessé, endormi dans sa cabine. Il cligna lentement des paupières, essaya de sortir de ses songes et de s’habituer à la luminosité de la pièce.

Il se redressa calmement, mais grimaça lorsqu’une douleur serpenta dans son corps. Moins vive que le jour précédent, mais toujours présent. Quelques jours étaient passés depuis leur départ de Nirval, il n’était pas sorti de sa chambre, encore trop faible pour marcher. Il avait reçu la visite quotidienne du médecin de bord, qui venait examiner ses plaies et changer ses bandages.

Il soupira et ramena ses jambes contre son buste. Le capitaine avait découvert son secret, et une infime partie de son passé. Ces informations semblaient l’avoir fait changer, son attitude était plus clémente envers le jeune homme. Et ce n’était pas pour lui déplaire ; il n’avait plus à dormir dans la cale et pouvait bouger librement sur le navire.

Mais il ne pouvait pas baisser sa garde. Même s’il était traité de manière différente, il n’avait pas encore fait connaissance avec les autres pirates qui se trouvaient à bord. Quelqu’un toqua à sa porte, ce qui le sortit de ses pensées. Un homme de petite taille entra dans la cabine, un plateau dans les mains.

— Tu es réveillé. Je suis venu tout à l’heure, mais tu semblais encore dormir.

Il s’avança vers Earl et déposa le plateau sur le lit avec précaution. Il prit place en face de lui, sur un tabouret, ce qui permit au blessé de le détailler. Il n’était vraiment pas grand, plus petit que lui en tout cas. Ses cheveux étaient très courts, d’un noir ébène. Ses yeux légèrement plissés se teintaient une couleur semblable à celle du café.

— Je m’appelle Dihu, je suis le coq du navire. Nous nous faisions du souci devant ton profond sommeil.

— Nous ?

— Oui, les membres de l’équipage.

Le jeune homme ne lui répondit pas et commença à manger.

— En particulier Badic et Meribi. Je ne sais pas pourquoi, mais tu as capté leur attention depuis ton arrivée.

— Sans doute à cause de ma nature…

Earl souffla ses mots le regard rivé sur ses mains.

— Non. Nous ne nous soucions pas de ce genre de détail.

Son vis-à-vis fut surpris par ses paroles, et redressa la tête, les sourcils froncés.

— Nous avons tous notre passé et nos secrets. Même si tu es un Mannred, tu restes une personne normale à bord.

Ce mot ne passa pas pour le blessé au vu de la légère grimace.

— Je te l’accorde. Pas totalement normale. Mais en apparence, tu l’es. Disons que tu n’as pas de queue de poisson ni de peau visqueuse ou écailleuse.

Le garçon souriait face à la franchise amicale du coq. Il ne pensait pas rencontrer un pirate comme lui un jour.

— Plusieurs d’entre nous sont impatients de faire ta connaissance. Plus approfondie que dans une cellule ou lors d’une attaque, tu vois ?

Son vis-à-vis acquissa et se leva.

— Le capitaine a laissé des vêtements pour toi. Rejoins-nous sur le pont lorsque tu seras prêt.

Une fois ses explications terminées, le cuisinier quitta la pièce. Le regard d’Earl se posa sur la pile de tissus déposée le bout du lit. Il s’agissait d’un simple pantalon et d’une chemise. Il souffla un coup et s’occupa de terminer son repas avant de se s’habiller.

Il déglutit en enfilant difficilement son bas : les frottements entre le tissu et ses bandages le faisaient grimacer d'inconfort. Il prit la chemise en main et la regarda un long moment avec surprise. Elle était grande et dégageait une odeur particulièrement forte, mais agréable.

Il l’approcha de son nez, curieux de ne pas connaitre l’origine de cet arôme corsé. Elle devait appartenir à l’un des hauts gradés, un arôme iodé associé à la chaleur du soleil et au sel. Un parfum de marin. Il se sentit apaisé sans vraiment comprendre. Il n’avait jamais connu d’odeur rassurante dans son enfance, quelque chose à laquelle s’accrocher.

Cet effluve lui redonnait espoir : être sauvé de son sort.

Il finit par l’enfiler avec prudence. Il ne souhaitait pas refaire les pansements fixés par Chell. Le médecin avait appliqué de nombreuses mixtures de plantes, dont les effluves se mélangèrent avec celle des vêtements.

Il monta sur le pont une fois prêt. Le soleil l’accueillit chaleureusement, le vent se fit doux, venant ébouriffer ses cheveux avant de reprendre son chemin vers les voiles. Il fut accueilli par le capitaine, qui quitta le timonier derrière la barre pour venir à sa rencontre.

— Comment te sens-tu ?

— Mieux…

— Chell a su comment prendre soin de toi.

Le blessé ne lui répondit pas, il détourna le regard vers le reste du pont.

— J’aimerais te faire une proposition, suis-moi.

Arawn l’emmena dans la dunette ou ils retrouvèrent Helm, assis autour d’une table. Cette dernière était recouverte de document et de carte, dont il reconnut l’archipel de Culith, là où il naviguait actuellement. Le pirate se plaça à côté du timonier et incita Earl à s’approcher.

— Tu n’as pas eu la vie facile depuis notre rencontre, et j’en suis désolé, commença le capitaine en posant ses mains sur la table. Actuellement, tu dois être recherché par les autorités, il te faut donc faire profil bas.

— Vivre caché…

Les deux adultes se lancèrent un regard, Arawn continua sa proposition.

— Nous pouvons t’emmener à Basal, c’est une île placée sous la protection de pirates. Mais de nombreux marchands s’y arrêtent pour commercer ou se reposer, continua-t-il en indiquant l’îlot sur la carte.

— Là-bas, tu pourras choisir de commencer une vie anonyme ou rejoindre un équipage pour t’éloigner de Nelak ou Dakroa. Ce sont les plus grandes villes où se situent les bases militaires du gouvernement, poursuivit Helm.

— Donc… Si vous m’emmenez là-bas, je serais libre ?

— Pas totalement. Nous t’aiderons à passer inaperçue, quitte à te faire passer pour mort, le rassura le phénix.

Le garçon baissa la tête et se mit à réfléchir. C’était une opportunité rêvée, mais l’angoisse ne cessait de l’envahir. Comment être sûr qu’il sera libre, même après la cessation des recherches, et comment savoir s’il sera en sécurité. Il avait bien compris que tous les pirates n’étaient pas comme eux, attentifs et bienveillants. Il avait besoin de plus de temps pour réfléchir.

— Tu n’es pas obligé de te décider maintenant. Nous devons nous y arrêter pour quelques affaires privées, le voyage mettra quelques semaines, voire plus. Tu auras tout le temps pour y réfléchir d’ici là, le rassura Arawn.

— Merci.

Les deux adultes sourirent et les trois hommes retournèrent sur le pont. Le garçon était encore chamboulé par les évènements, et ce moment de répit allait lui permettre de réfléchir à sa situation et à son avenir, maintenant qu’il en avait un autre qu’offert à la faucheuse.

— Viens avec moi, lui souffla le capitaine.

Arawn l’entraina vers un homme assis sur des caisses de bois, collé au grand mât, un luth en main. Les rayons se reflétaient sur sa peau mate, ses doigts fins caressaient les cordes de l’instrument avec précision. Ses cheveux d’un rouge ocre flottaient au gré du vent tandis que ses yeux encre se posaient sur les deux silhouettes qui s’approchaient de lui.

— Kora, je te le confie.

Le capitaine tira Earl proche de lui, une main posée sur son épaule. Le dénommé Kora sourit et accepta d’un hochement de tête.

— N’aie crainte, je te surveille.

Les chuchotements du pirate à son oreille le firent frissonner. La chaleur sur son épaule disparut lorsque le chef retourna à son poste.

— Enchanté. Earl, c’est ça ?

Il le saluait en tapotant la caisse qui se trouvait à ses côtés, l’incitant à venir s’y asseoir.

— Je m’appelle Kora, je suis l’un des gabiers du navire, et leur musicien.

— L’un des gabiers ?

Earl se rappela de ce qu’il avait appris de ses livres. Les gabiers s’occupaient des voiles du navire, de leurs déploiements et de leurs entretiens.

— Oui, nous sommes trois à bord. Il y a moi, Mannly et Iter.

Il leva la tête vers le ciel en cherchant ses deux compagnons sur les vergues du grand mât.

— Mannly est là, dit-il en pointant du doigt une silhouette accroupie sur la vergue. Et Iter doit être à l’autre bout.

Le garçon regarda attentivement les deux hommes se baladant sur la vergue. Celle de droite appartenait à Mannly. Il semblait agile et souple, son teint mate et ses cheveux aussi bleus que le ciel. Il ne semblait pourtant pas être gêné par la présence étouffante du soleil.

Il marchait en équilibre le long de la vergue pour rejoindre son coéquipier, que le blessé attribua à Iter. Comme son camarade, sa peau était brulée par le temps, mais ses cheveux se rapprochaient presque de ceux du capitaine, d’un ton violacé, légèrement lie de vin. Son corps était plus robuste que les deux autres gabiers, et il semblait étonnement endurant.

Earl ne les quitta pas du regard et posa une question à Kora.

— Est-ce un travail éprouvant ?

— Il est plus risqué qu’éprouvant. Il faut avoir un bon équilibre, oublier sa peur.

— Est-ce que l’un de vous est déjà tombé ?

Il s’empressa de poser sa question en tournant son regard vers son interlocuteur.

— Oui. Mais par chance, nous avons atterri dans l’eau. Même si l’entrée est parfois brutale, aucun de nous ne s’est blessé grièvement au travail, n’importe quel membre de l’équipage pourra te l’affirmer.

Le jeune homme baissa la tête en se sentant bête. Ils étaient des pirates, ils devaient avoir l’habitude de prendre des risques. Le musicien l’observa un moment, avant de continuer.

— Il me semble que tu as déjà rencontré une grande partie de l’équipage. Je me trompe ?

— Peut-être… Je connais le capitaine, son second. Hm… Les canonniers, il me semble qu’ils s’appellent Meribi et Wynric ?

Earl essayait de se souvenir du nom de ceux qui l’avaient aidé ou qu’il avait rencontrés. Mais plusieurs d’entre eux lui étaient encore inconnus.

— Oui, Wynric t’a trouvé à bord de l’Isenor avec notre quartier-maître Syllas. Et Meribi est celui qui s’est risqué à t’apporter de la nourriture sans l’autorisation d’Arawn, lui explique Kora.

— Je m’en souviens. Votre médecin est Chell, mais je ne connais pas votre timonier ni celui qui m’a gardé loin des combats contre les hommes du Sparrow.

— Notre timonier est également notre lieutenant de navigation, Helm, il pointa du doigt l’homme en question.

Le barreur se trouvait derrière le gouvernail, il s’occupait de la direction du navire et de sa destination. Ses trajectoires devaient être maitrisées et minutieuses. Ses cheveux étaient courts, gris comme l’acier et son regard charbonneux. Il semblait être très méticuleux et à l’écoute. Il tournait parfois son regard vers son supérieur, prononçait quelques mots avant de reporter son attention vers la proue du Phoenix.

— Et pour l’attaque de l’entrepôt, je pense que tu parles de Badic, notre charpentier. Ce sont les seuls que tu connais ?

— Les seuls que j’ai rencontrés pour le moment.

— Tu feras la connaisseuse des autres en te baladant à bord. Le reste de l’équipage travaille plutôt dans le faux-pont ou les cales. Sinon tu peux aller voir dans la cahute, certains se reposent là-bas.

Kora reprit son instrument en main et regarda deux de ses compagnons s’approcher d’eux, qu’Earl ne remarqua pas.

— Il semble que tu es marqué l’esprit du nouveau passager Badic, ricana le musicien en commençant un nouveau morceau.

Le concerné prit place sur une caisse à côté du garçon, qui sursauta à son arrivée.

— Vraiment ? J’en suis ravi dans ce cas, sourit-il en observant le jeune homme mal à l’aise.

— N’aie crainte, c’est un charmeur, mais il ne mord pas, le rassure le second marin, aux cheveux aussi orangé qu’une mandarine. Je m’appelle Ocon, je suis un clandestin à bord.

— Un clandestin ?

— Il n’était pas censé être à bord, mais il sait se battre et cuisiner, et n’a peur de rien. Le capitaine a donc accepté de le garder à bord.

Kora continua de jouer tandis que le dénommé Ocon s’installa proche de Badic, appuyant son bras sur le crâne du plus grand. Le charpentier secoua la tête et son camarade en perdit l’équilibre.

— Méfie-toi, c’est un vrai joueur. Il est aussi malin qu’audacieux, et n’hésite pas à nous mener la vie dure.

Kora souffla cet avertissement à l’oreille d’Earl, tandis que le clandestin déroba un objet au charpentier, et s’éloigna. Il fut très vite poursuivi par Badic à travers le pont, sous les rires de certains hommes.

Malgré cette recommandation, le garçon ne pouvait pas s’empêcher de sourire. Ses jugements avaient été trop rapides sur le compte de ces hommes. Bien entendu, ils étaient des tueurs, mais en cet instant, les seuls massacres qu’ils avaient commis en sa présence lui avaient sauvé la vie.

Voir ainsi ces pirates de sang-froid aussi calmes et satisfaits emplissait son corps de joie. Peut-être parviendrait-il à échapper à son destin un jour. Son regard se tourna vers Arawn, appuyé sur le bastingage devant le gouvernail. Ses yeux étaient rivés sur le petit groupe, et se posèrent sur le visage calme et attentif du blessé.

Il en était sûr. Il aimerait rester ici pour le reste de sa vie, et apprendre à connaitre ces hommes.

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