Chapitre 3

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Le prisonnier fut jeté dans les cales du brick. Les pirates qui le soutenaient s'interrogeaient sur le traitement spécial qu'on lui accordait ; pourquoi le garder ? Seul leur capitaine le savait. Ils déposèrent le garçon dans une cellule humide. Lorsque la pression de leur étreinte se dissipa, il se précipita au fond de sa cage. Il chercha une échappatoire, sans succès.

L’un des flibustiers échangea quelques mots à son compagnon puis l’abandonna pour rejoindre le pont. L’homme soupira et saisit des chaînes qui tintaient contre la paroi du navire. Le détenu essaya de s’échapper à son approche, mais se retrouva bien vite acculé face à cet étranger des mers.

— Ne bouge pas.

Il menotta ses poignets dans les fers rouillés. La voix autoritaire, mais étrangement calme du mercenaire avait quelque chose d'intrigant. Son geôlier quitta sa cellule pour regagner l’équipage et lui adressa un sourire presque imperceptible.

Le garçon se retrouva seul, échappant à une captivité pour en trouver une autre. Il laissa ses yeux balayer son nouvel environnement : des tonneaux emplissaient la cale, des sacs et des filets pendaient du plafond. Le bois humide, gorgé par l’océan, glaçait l’épiderme du garçon. Un frisson parcourut son dos au contact moite et désagréable de la paroi. Il baissa les yeux.

Un brouhaha terrifiant lui parvenait ; le rire des forbans voraces de richesses. On dépouillait les défunts, fouillait les cabines et les cales en quête de vivres. Le capitaine inspectait la cabine supérieure, celle du commodore. Il fouillait les tiroirs du bureau, farfouilla dans les documents. Un de ses hommes fit de même pour l’aider.

— Qu’est-ce qu’on cherche, exactement ?

— Des documents sur le traité d’Amphéo, des lettres de marque ou des instructions de gouverneur.

Le traité d’Amphéo mis en place par le gouvernement de Manhal permettait à quiconque de participer à la liquidation de la piraterie sur les mers du Sud. Écrite par les plus grands dirigeants pour sécuriser les zones de navigation et route commerciale assaillie par les forbans. Certains pirates étaient traqués par des lettres de marque, leur promettant un procès de condamnation public avant leur exécution. Trouver des documents à bord de ce navire était capital pour préserver leurs frères de la côte d’une mort éprouvante et humiliante. Ils retournèrent la pièce de fond en comble et finirent par trouver leur trésor.

— Capitaine.

L’homme tendit à son supérieur une enveloppe ouverte et une page signée.

— « À l’attention du capitaine Nilac… Charger de la traque du pirate Kepri, et de son exécution ». Parfait !

Il replia la lettre et la déchiqueta.

— Sans lettre de marque, pas de traque.

Son coéquipier pouffa et sortit de la cabine à la suite du capitaine. On amena ce dernier jusqu’à la chambre maintenant déserte du prisonnier. Il jeta un regard dédaigneux sur les gardes sans vie dans le couloir. S’ils avaient été affectés ici, c’était pour protéger cette pièce, ou ce qu’elle contenait.

Pourtant, il n’y trouva que des meubles sans intérêt et des éclats de bois éparpillés. Un trou béant perforait le mur, des éclats de verre jonchaient le sol, quelques taches de sang mouchetaient le bois. Le prisonnier était-il blessé ? Il n’avait pourtant aperçu aucune blessure sur sa peau blanchâtre. Il fit rapidement le tour de la pièce, ouvrit les placards, et n’y trouva qu’une pile de vêtements, ainsi que quatre livres vieillis.

Rien n’avait de valeur dans cette cabine. Aucun objet ne justifiait une surveillance ou une protection accrue. Cela confirmait ses soupçons : ce n’était pas les objets qui étaient surveillés, mais bien le garçon. Et au vu des gardes à sa porte, il était plus un prisonnier qu'un simple passager.

— Emballe le tout, et dépose-le dans ma cabine. Ordonna-t-il à son compagnon.

L’équipage attendait les ordres du capitaine sur le pont principal. Les cadavres des marins étaient alignés au centre, les yeux un peu lourds, mort. Le grand homme s’approcha de son second.

— Tout est chargé ?

— Tout a été entreposé dans la cale, et les documents dans ta cabine.

— Ne perdons pas plus de temps sur cette épave.

Certains mercenaires retournèrent sur leur navire, ravis de leur rapine. D’autres allèrent chercher des pieds de biche et descendirent dans la cale du bâtiment vaincu. Ils placèrent le bout du levier entre le montant de bois situés sous la ligne de flottaison, et firent pression vers le bas. Ils cherchaient à dépointer le bordage pour couler l’épave plus facilement.

Après quelques secondes d’effort, l’une des planches céda. L’eau inonda l’habitacle, les pirates devaient se presser. Ils réitérèrent ce sabotage plusieurs fois, puis sortirent rapidement du bateau.

Le brick s’éloigna du bâtiment en perdition, le capitaine rayonnait de satisfaction en entendant le bois craquer sous la pression. L’eau envahit la quille et fit exploser certaines planches. La poupe du vaisseau impérial s'enfonça, les bouillonnements redoublèrent, prêts à avaler la future épave.

Les remous de l’océan alertèrent le prisonnier, qui ressentit une pression désagréable dans son buste. Il se retourna au fond de sa cellule, à la recherche d’un interstice dans la coque humide. Son œil décela une ouverture juste suffisante pour apercevoir l’œuvre de ces barbares.

La coque de l’Isenor se rompit dans un craquement assourdissant. Entrainée par son poids et ses cales inondées, l'épave s'enfonçait inexorablement. Le visage du captif se liquéfia en pensant ses effets personnels laissés dans sa chambre.

Il se laissa glisser contre le bois, son front collé à la paroi humide, et ses genoux au sol. Tout était perdu.

Aurait-il dû profiter de l'attaque pour fuir ? Au milieu de l’océan, c’était une chose impossible, voler un canot seul aurait été trop compliqué, et nager n’aurait que diminué ses chances de survie. Et qui sait s’ils l’auraient gardé en vie s’il avait résisté ?

Pourquoi ne l’avaient-ils pas tué ? Allaient-ils le vendre ? Le torturer pour obtenir des informations ? Ou le garder pour leurs désirs personnels ? Ces pensées aggravèrent ses frémissements. Il fixait ses poignets enchaînés, impuissants.

Le bateau s’éloignait lentement du tourbillon qui achevait d’engloutir le vaisseau impérial. Le roulis des vagues berçait le jeune homme, qui glissa lentement dans le sommeil. Il l n’avait jamais été confronté ainsi à la mort, et ces scènes barbares hantèrent ses rêves. Il aurait préféré ne jamais y être confronté.

Personne ne vint durant deux jours. Il fut laissé à sa solitude. Pourtant les membres de l’équipage avaient tenté plus d’une fois de descendre par curiosité, mais leur supérieur les en avait interdits.

Au bout du troisième jour, le capitaine descendit dans la cale, sous les regards surpris de quelques-uns de ses compagnons. Ses pas lourds sur les marches de bois s’arrêtèrent face au cachot.

Le garçon était recroquevillé dans le fond de sa cage, le visage caché entre ses bras. Sa respiration était calme, et ses yeux clos, signe qu’il dormait. La porte de la cellule s’ouvrit, les grincements des gonds le réveillèrent.

Il se recroquevilla, entre engourdissement et frayeur face à la présence du pirate. Le grand homme approcha et s’accroupit face à lui. L’une de ses mains s’approcha de la tête du garçon et cueillit une larme de peur qui perlait sur sa joue.

— Quel est ton nom ?

— E-Earl Jaybo…

— Que faisais-tu sur ce navire ?

Au lieu de la voix enrouée du jeune homme, il reçut pour toute réponse un sinistre silence, à peine brisé par les gémissements de la coque. Le regard d’Earl se perdit dans le vide. Il lui était dorénavant impossible d’atteindre sa destination. Pourquoi risquer d'aggraver sa situation en répondant à son nouveau geôlier ?

Le capitaine souleva son menton de sa puissante main rugueuse et l’obligea à plonger ses yeux dans son regard de braise.

— Tu ne veux pas me répondre ? À ta guise ! Tu as pourtant vu comment se terminent les jeux avec moi.

Un violent sursaut prit le détenu que le pirate perçut. Il soupira, insister maintenant ne lui apporterait aucune réponse. Mais il ne pouvait pas le garder ainsi éternellement.

Ses yeux glissèrent sur le corps grelottant d’Earl et s’arrêtèrent sur les écorchures sur ses genoux et ses mains. Probablement l’origine des taches de sang dans la cabine. Sans rien ajouter, il sortit de la cellule, puis remonta sur le pont d’un pas pressé et colérique.

Les regards de l'équipage nonchalant le suivirent tandis qu'il traversait le pont pour aller s’enfermer dans la cabine supérieure avec un claquement de porte. Leur curiosité se tourna vers l’entrée de la cale. L’un d’eux tenta de s’en approcher, mais le regard noir du quartier-maître l’en dissuada rapidement.

Si le capitaine ne donnait pas d'instructions pour le prisonnier, ce dernier allait bientôt mourir de faim ou de soif dans la geôle, et aucun d’eux ne pourrait rien y faire.

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