Chapitre 1

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Sur une mer agitée, d’immenses vagues déferlaient sur le pont, balayant les hommes et leurs efforts. Le navire tanguait brutalement. La pluie s’était mêlée à cette débandade. Elle laissait le bois humide et glissant sous les pieds des marins alors que la foudre fendait le ciel de jets de lumières aveuglantes. Des grondements sortis des profondeurs de la mer.

Dans sa cabine, l’invité était assis livre ouvert. Un garçon affreusement curieux, cultivé et intelligent qui, pour ce voyage, avait décidé de se pencher sur les mythes fondés sur ces flots agités. Comment distinguer les dangers de ces légendes issues de l'imagination humaine ? Tant de choses à découvrir, et si peu de temps…

Un éclair perça à nouveau le ciel et attira son regard vers le hublot. La colère de l'océan se déchaînait sur eux en cette nuit mouvementée, il soupira et ferma son carnet. Voilà déjà six jours qu’ils naviguaient, six jours enfermé dans sa cabine à cause de ce mauvais temps. Même sous cette tempête, il devait se dégourdir les jambes.

Il se leva, titubant, pour ouvrir la porte balancée par le roulis ; il tomba sur un soldat — chargé de sa surveillance — qui haussa les sourcils en voyant le jeune homme hors de sa cabine par ce temps.

— Où allez-vous, monsieur ?

— Me dégourdir les jambes.

Il passa devant le matelot sans lui prêter attention. Un sourire malicieux se forma sur le coin de ses lèvres, le marin ne semblait pas comprendre la situation.

— Vous devriez rester dans votre cabine, monsieur.

Il s’interposa entre le jeune homme et la sortie.

— Vous pourriez être blessé ou passer par-dessus bord. Veuillez attendre que la tempête soit calmée.

— Si je passe par-dessus bord, me rattraperez-vous ?

Il posa une main sur son épaule et répéta ces quelques mots d’une voix tendre.

— Vous me rattraperez, n'est-ce pas ?

Il sentit le corps du soldat se raidir sous ses doigts. La satisfaction l'inonda ; il contempla sa confusion, et se faufila vers le pont. Ils étaient si faciles à manipuler.

Monter les dernières marches fut difficile, mais il se retrouva enfin sur le pont, au milieu de ce brouhaha. Il n’aimait pas ce bateau, et encore moins se trouver en son bord. Quelqu’un en avait décidé autrement pour lui, il ne pouvait rien y faire.

Les marins couraient de part et d’autre du navire, de la proue à la poupe, de tribord à bâbord. Ils montaient sur les mâts pour resserrer les cordages autour des voiles, s’affairaient à leurs tâches telles des fourmis, malgré le danger de la mer. Son attention fut attirée par un mousse trop proche du bastingage. Il chuta, le haut de son corps bascula, ses pieds dans le vide. Un compatriote l'attrapa in extremis pour le ramener à bord.

Sur la mer, une masse sombre semblait lutter contre le vent et les vagues. Il ne parvint pas à le distinguer correctement. Un navire marchand surpris par la tempête ?

— Que faites-vous ici ?!

La voix autoritaire du capitaine le sortit de son observation. L’homme se tenait derrière le gouvernail, luttant contre la force de l’ouragan.

— Retournez dans votre cabine, immédiatement !

Le garçon se résigna à obéir, non sans lancer un dernier coup d’œil vers l’horizon. La masse sombre, éclipsée ; emportée par les flots ? Il regagna sa chambre suivie de près par le matelot auparavant trompée par ses mots. Il referma rapidement la porte derrière lui. Trempé jusqu’aux os, il se changea et s’allongea sur son lit.

Il détestait cette frégate. Être gardé par des soldats, encore moins. Pour sûr, c’était la chose qu’il haïssait le plus dans ce voyage.

Le temps se calma petit à petit. Les vagues se dissipèrent pour rendre à la mer une surface plane et bleutée. Les rayons de soleil finirent par percer ce voile sombre, et donner répits aux marins exténués par cette lutte contre Neptune.

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Quelques jours passèrent, et l’invité se permit quelques allers et retours entre sa cabine et le pont du navire. Il aimait rester proche de la poupe, appuyer sur le bastingage. Il observait les îles alentour. Ils passèrent à côté d'un village de pêcheurs ; ces maisons de fortune construites sur pilotis, certaines s’aventuraient dans l’eau. Des hommes portaient des caisses de poissons, d’autres démêlaient les filets utilisés. Des groupes d’enfants jouaient sur les récifs rocheux, sous la surveillance de leurs mères.

Un petit garçon attira tout particulièrement son attention. L’océan jusqu'aux chevilles, le rire en éclats, sa mère debout proche de la plage, les pieds dans l'eau. Une vague s’approcha du garçon qui tapa dedans, et continua sa route jusqu’à l’étendue de grains blancs. L’enfant ria de plus belle et s’adressa à sa mère.

— T’as vu ! J’ai dit à l’eau de t’attaquer, et la vague est devenue si grande !

La femme rit aux paroles de son fils, et s’approcha un peu plus de lui alors qu’une seconde vague arriva.

— Attaque maman !

Sa mère l’attrapa par la taille et le souleva au-dessus de l’écume. Le garçon éclata de rire, les bras en l’air. Le jeune homme sourit. L’amour pour sa mère devait être immense. Il l’enviait.

Le navire s’éloigna de l’île et perdit de vue le village de pêcheurs, mais percevait encore entendre les rires des enfants résonner entre les récifs. Une enfance comme la leur devait être agréable. Libre.

Il soupira et décida de regagner sa cabine ; il y resta enfermé deux jours, jusqu’à ce que l’on vienne frapper à sa porte. Il ne répondit pas et la regarda s’ouvrir sur un soldat plus haut gradé que son gardien précédent.

— Le capitaine souhaite que vous assistiez à un spectacle peu commun.

Le passager ne pouvait pas refuser. Il se leva de sa chaise en délaissant son carnet et suivit le marin jusqu’au pont.

— Par ici, monsieur.

Ils s’avancèrent vers la poupe où l’attendait le capitaine, longue-vue proche de son œil droit, pointé vers l’horizon. Cet objet attisa la curiosité du jeune homme qui examina la surface de l’eau, mais ne vit rien de plus qu’un point noir, bien trop loin pour le distinguer à l’œil nu.

— Que se passe-t-il ?

— Voyez par vous-même.

Le gouverneur lui tendit la longue-vue, qu’il s’empressa de prendre. Il pointa la lunette et discerna plus distinctement ses formes : un navire, un brick pour être exact, à quelques centaines de mètres. Il semblait avoir affronté la tempête. À son mât, sombre comme ses voiles, flottait un pavillon noir.

— Qu’est-ce que c’est ?

Il lança un regard au sourire en coin du capitaine. Ce sourire faux et mauvais ne le rassurait pas.

— Des pirates…

L’invité examina de nouveau l’horizon et frémit. Il essaya de distinguer les silhouettes le pont. Une sueur froide lui parcourut l’échine. Il sentait une attention posée sur sa nuque. Un regard étranger. Il balaya le navire pirate à l’aide de la lunette, et tomba sur une grande silhouette, debout, proche du gouvernail, longue-vue en main, elle aussi pointée dans sa direction.

Il reposa brusquement l’objet devant lui, le souffle court. Ce pirate l’observait, il en était sûr. Et l’idée de se trouver aussi proche d’eux ne le rassurait pas. La longue-vue lui fut dérobée par le haut gradé.

— Vous n’avez pas à vous en faire. Vous êtes en sécurité sur ce bâtiment.

La voix autoritaire du capitaine le sortit de ses pensées.

— Seriez-vous capable d’en venir à bout s’ils attaquaient ?

L’homme lâcha un ricanement dans sa réponse.

— Évidemment.

Prétentieux. Voilà le seul mot qui lui vint à l’esprit en regardant le légat de cette frégate. Un homme prétentieux par son statut et son grade. Tout ce qu’il détestait.

— Sont-ils si redoutables que ce que l’on raconte ?

— Ils vous tueraient sans demander leur reste. Ce sont des barbares sanguinaires, qui doivent être punis pour leurs crimes.

Le capitaine rangea son bien et se détourna de la poupe.

— Vous devriez profiter de l’air un moment avant de retourner dans votre cabine.

Il abandonna son invité à sa contemplation. Ses prunelles bleutées se posèrent sur la surface liquide qui frappait le bois de la coque avant de glisser en dessous. Il n’était pas du même avis que le commodore. Malgré la mauvaise réputation des pirates, il n’était pas persuadé qu’ils tuaient tous pour l’argent ou le plaisir. La vie n’était facile pour personne lorsqu’on ne naissait pas dans une famille aisée, il l’avait remarqué durant son enfance. Et puis, ils devaient avoir un règlement à suivre à bord pour pouvoir vivre ensemble, il n’osait imaginer le carnage qu'un manque de savoir-vivre provoquerait chaque jour.

Le capitaine risquait de procéder à une attaque contre ce navire. Cependant, il n’était pas persuadé que cela soit une excellente idée. Au vu de la taille et de l’armement du bâtiment pirate, ils risqueraient de subir de dégâts. Si ces bandits étaient aussi armés pour le combat au corps à corps, alors ils se jetteraient tous droit vers leur fin.

Une pensée lui traversa l’esprit. Pourtant, la vie de pirate lui semblait merveilleuse… Libre comme l’air sur les eaux inexplorées de Manhal, sans personne pour vous dire quoi faire ou comment le faire. Aucune barrière pour vivre. Aucune chaîne vous retenant à votre place. Rien.

Il maintint son regard vers l’océan et fronça les sourcils. Le navire pirate se rapprochait lentement d’eux, la proue pointée dans leur direction. Il détourna les yeux pour les poser sur le gouverneur. Ce dernier avait également remarqué ce rapprochement suspect.

— Retournez dans votre cabine.

Il hurla ses ordres à son équipage pour se préparer à une attaque potentielle. Potentiel était un grand mot. Ils allaient attaquer, c’était une certitude. Le jeune homme le sentait, et pour cette raison regagna rapidement sa cabine. Il se positionna à genoux sur le matelas et regarda par le hublot. Sa curiosité défiait le danger, et les pas de course qui résonnaient contre le bois du pont avivaient son inquiétude.

Il vit l’ombre du brick pirate sur les vagues, et réalisa la proximité entre les deux bateaux. Comment s'était-il si vite approché, alors qu’il l’avait aperçu à un mille nautique d’eux quelques minutes plus tôt.

Impossible sur ces eaux.

Une détonation retentit et fit trembler le bois du navire royal. Le jeune homme se recroquevilla sur son matelas, mains sur les oreilles. Son corps vibrait face au choc. Le boulet de canon avait été tiré si rapidement qu’il n’avait pas remarqué la disposition des deux bâtiments.

Désormais, ça lui sautait aux yeux.

Ils étaient positionnés parallèlement. L’un des pires agencements à avoir lors d’une attaque. Il se coucha au sol lorsqu’une seconde volée retentit dans l’air. La coque de l’embarcation se déchira sous l’impact des boulets. Les soldats ripostaient à leurs tours, mais les mercenaires disposaient d’un plus grand nombre de canons.

Une nouvelle salve retentit. Le garçon hurla de peur lorsqu’un boulet brisa l’un des murs de sa cabine en explosant le hublot. Des éclats de verres et de bois se répandirent au sol, et vinrent griffer et couper la peau nue de ses mollets et de ses bras, sa tête cachée entre.

Il inclina son visage vers le trou béant fait dans la coque, et put nettement voir le brick ennemi proche. Il était prêt à s’accrocher pour livrer bataille sur le pont. Il les entendait. Les cris de colère et d’envie de se battre de ces barbares. Il se redressa, le souffle saccadé par l’adrénaline et l’angoisse.

Un bruit sourd le fit sursauter. Comme une planche, tombant sur le pont de la frégate. Dans la terreur, ses yeux s’agrandirent au bruit des pas atterrissant sur le bois.

Les pirates avaient abordé le navire. Et ils étaient prêts à se battre.

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