Il faut bien vivre

5 minutes de lecture

Je me retrouve un jour en cours de méthodologie, avec un profond sentiment de panique. Je demande à sortir et me précipite dehors. Une fois la porte fermée, je m'écroule, en proie à une violente crise de larmes. Incapable de me contrôler, je trouve un coin pour m'asseoir. Je peux à peine respirer. Le malaise en moi ne fait que s'accentuer. Oppressée, à bout de nerfs, j'appelle alors la seule personne capable de m'aider. Lorsque ma mère décroche, je m'effondre. "Je ne peux pas rester, je ne me sens pas bien." Aussi désemparée que moi, ma mère me réconforte du mieux qu'elle peut. Elle me délivre avec le seul mot que j'avais besoin d'entendre : "rentre". Encore en pleurs, je retourne en classe, attrape mes affaires et quitte le bâtiment.

De retour chez moi, l'évidence s'impose d'elle-même : j'ai besoin d'un médecin. Son diagnostic ne permet aucun doute. Puis tout commence. Deux médicaments le matin, un médicament le midi, deux le soir. Plus tard on s’aperçoit qu'ils ne conviennent pas. D'autres me sont prescrits, puis les doses modifiées. Je dois abandonner mes cours pour un temps. Je ne suis plus bonne à rien. Je déprime. Je ne veux plus sortir. J'ai laissé tomber tous mes loisirs. L'anxiété est partout. La vie n'a plus de sens. De toute façon je n'ai aucun avenir. Tous mes rêves me paraissent loin et j'ai fait les mauvais choix. J'ai vingt ans, j'ai gâché ma vie. Solitaire, rêveuse, je n'ai plus personne. Tout le monde m'a abandonné. Un jour je craque de nouveau. Je me sens impuissante, faible. Je ne peux rien y faire. La remplaçante du docteur me le dit sans détour quand je demande, en larmes une fois encore, ce qui m'arrive : "vous êtes en dépression". Sur le chemin du retour, je réalise. "Je suis malade" me dis-je. Je ne réalise pas. J'en ai à peine conscience.

Pourtant je la connais. Elle est entrée dans ma vie quelques années auparavant. J'ai vu ma mère en larmes, piquer des crises de nerfs incontrôlables, hurler à travers les murs, jurer qu'elle prendrait une boîte entière de médicaments pour en finir. Lassée d'être la bonne poire, l'enfant délaissée par sa mère, humiliée par sa sœur, elle y succombe. Elle ne veut plus sortir, ne parle presque plus, se renferme sur elle-même et passe son temps à lire. Quant à moi, je suis l'enfant né par accident, qui a précipité le mariage de ses parents. Fille unique qui a vu son père partir au travail tous les matins et sa mère dépérir de jour en jour. Mon père reste silencieux, un caractère commun de la famille. Prisonnier d'une routine, il a bon cœur, même s'il a manqué ma rentrée en sixième pour cause de déplacement. Il a sauvé une vie, celle de ma mère. Elle serait encore dans l'enfer maudit d'une famille ingrate et sans affection sans lui.

Un jour je change de médecin. Je claque la porte du généraliste de famille. Ce passionné de rugby m'a vu grandir mais a finit par me mettre sur les nerfs. J'opte pour le choix du paternel, en retard, mais à l'écoute et compréhensif. Il a la fâcheuse habitude de vouloir me faire faire des examens. Si je l'écoutais, j'aurais vu tous les spécialistes avant mes trente ans. Il m'envoie voir un psychiatre. Peu convaincue au départ, je me laisse prendre au jeu au fil des séances. Ça m'oblige à sortir au moins une fois par mois. L'homme a son style à lui. Il a un certain âge, mais sa façon de parler est directe. C'est le médecin le plus cool que j'ai connu. Il se montre encourageant. Il adore prendre exemple sur ses patients. Ça aide à relativiser et mieux comprendre les choses. Je me retrouve à parler comme je ne l'avais jamais fait auparavant. Je lui explique ma solitude, mon chagrin, mes peurs. Je déballe tout demi-heure après demi-heure. J'en sors tantôt désespérée tantôt soulagée. Je reprends mes études, décroche mon diplôme après une autre interruption, mais me retrouve démunie dès le lendemain. Je ne sais que faire. Ce que j'ai envie de faire m'est inaccessible, faute de moyens. Les choses empirent. Je m'enfonce dans le désespoir. Les doutes et les questions m'envahissent. Je suis fatiguée de me cacher sous les sourires de façade. Je m'enferme et me terre dans ma petite chambre qui me sert de refuge depuis mon adolescence. Je suis sans travail et avec peu d'options.

Puis c'est le tour de mon père. Parti à l'hôpital pour un pied cassé, il échappe à une embolie pulmonaire qui aurait pu lui coûter la vie. Ce n'est que le début des ennuis. Il ressent des douleurs musculaires. Les bras, les jambes, la tête, rien ne lui est épargné. Pourtant il ne se plaint pas. Discret, il l'est en toutes circonstances. Il passe d'examens en examens. On l'accuse de simuler sous prétexte qu'on ne trouve pas ce qui le ronge. Il se tourne vers la nouvelle venue, remplaçante du médecin de famille retraité. Elle est la seule à pousser plus loin. Ce qui révèle enfin au grand jour le nom du coupable après des années de lutte : fibromyalgie. Cette maladie est incurable, sans réel traitement à part des anti-douleurs. Omniprésente, infernale, elle a aussi l'avantage d'être mal connue. Il rejoint alors notre club de joyeux drogués. La maisonnée entière est alors sous traitement. Mon père va avoir soixante ans. Il est condamné à vivre avec ça pour le reste de son existence.

Les drames se succèdent encore. Mon père perd son frère aîné. Le gentil oncle s'en est allé aussi discrètement qu'il a vécu. L'homme qui fut le seul à avoir tendu la main à ma mère et à avoir fait preuve de gentillesse à son égard est parti soudainement à soixante-trois ans, emporté par l'excès de tabac et d'alcool. Mon oncle nous laisse, dans un torrent de sanglots et d'incompréhension un jour de juillet. Il prend place dans le caveau de famille, à côté de la minuscule dépouille de son frère cadet, mort à trois mois lorsqu'il avait dix-huit ans. On a du mal à se dire qu'on ne le verra plus. Sa voix s'est éteinte, sa dernière cigarette avec. La famille est réunie dans le choc le plus total. Mais rien n'est oublié. Sa disparition me ramène à ma tristesse, à mon propre destin. J'ai presque trente ans. J'ai un rêve et une passion. Je dois m'accrocher pour ne pas couler. Même si les doutes et la peur m'assaillent et qu'un nouveau venu appelé panique a fait son apparition. Plusieurs fois je me suis demandé si j'en sortirai un jour. Presque dix ans plus tard, la question se pose encore.

Pourquoi suis-je encore là au juste ? Parce qu'il faut bien vivre.

Annotations

Vous aimez lire stonequaffle19 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0