La noria

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La noria

 

La pluie a cessé depuis une bonne heure déjà quand le ronronnement des camions tire Hoc de ses pensées. Le jour est levé. Dehors le soleil n’est qu’un disque blafard derrière l’épais voile nuageux. Il fait scintiller les gouttes d’eau sur les plastiques répandus.

Le garçon dévale la colline. Les chemins de terre, rendus flasques par les précipitations, se mélangent partout à la cendre et aux déchets, offrant sous le pied une masse molle et noirâtre. L’odeur et l’humidité sont étouffantes. Le ciel s’assombrit. Le bruit des camions se fait plus distinct. Ce n’est pas parce qu’il a eu la chance de tuer un ravak qu’il doit laisser passer la noria et la possibilité de marauder quelque trouvaille. Et surtout de croiser Vana.

Il s’arrête un instant pour reprendre sa respiration. De l’endroit où il se trouve, il contemple les camions qui montent sur la piste, collés l’un derrière l’autre, pareils à une chenille monstrueuse. Elle semble interminable et son origine se perd tout en bas dans l’épaisseur du brouillard. La file contourne les entassements désordonnés qui entravent son passage, les fumeroles noires et spontanées qui dansent vers le ciel. Déjà des ombres humaines sont apparues sur les monts alentours, des silhouettes fantomatiques d’hommes et de femmes au visage masqué par un foulard sombre, coiffés d’un chapeau de paille élimé et enveloppés d’une couverture sale, misérables protections contre la fumée et l’odeur. Ils avancent de partout, à pas lents, titubant  jusqu’au sommet de la colline. Là où le camion de tête se dirige. Ils trainent derrière eux comme un pesant fardeau un grand sac de plastique pour contenir leur récolte de la journée.

Les lourds véhicules qui arrivent sont attirants. C’est vers eux que ce peuple converge de tout le secteur.

 

Le rugissement des camions remplit à présent l’atmosphère. Mais en tendant l’oreille, Hoc peut percevoir la longue mélopée qui le fait frissonner. C’est toujours la même, un air chanté d’une voix triste et chevrotante, qui transpire de la noria. Les chauffeurs des camions se ressemblent tous. La même tête carrée, les mêmes cheveux drus et noirs, la moustache fournie, l’air absent mais mauvais. De son promontoire, Hoc les imagine derrière la vitre d’une cabine climatisée. Ils n’ouvrent leur portière que parvenus au sommet, au moment de basculer la benne et de déverser le stock d’ordures que tous attendent. Alors seulement il perçoit distinctement la mélopée chantée par la radio dont le son est poussé au maximum. Les paroles pleurent dans une langue inconnue qui fait froid au cœur. Personne ne sait ce que la chanson raconte, mais tous comprennent qu’elle suinte la peine et le désespoir. Tous les chauffeurs de camions écoutent la même radio.

Quand le flot d’immondices s’abat en torrent sale et visqueux sur le sol, hommes et femmes récupérateurs armés de crochets en fer se précipitent. Dans une fébrilité aussi soudaine qu’agressive ils éventrent les sacs, fouillent la vase, cherchent dans les entrailles déversées ce qui intéressera les Mongs : papier, métaux, morceaux de verre, sacs de riz déchirés. Ils savent que pour parvenir jusqu’ici, jusqu’à ce monstrueux dépotoir, les camions ont parcouru une longue route. Que de nombreuses étapes ont jalonné ce trajet au cours desquelles d’autres confréries se sont déjà servies. Quand les camions franchissent les limites du secteur B2542, il ne reste déjà plus que les déchets ultimes qui sont repoussés au plus loin de Zangor pour ne pas troubler sa pureté. Pour les récupérateurs aucune chance de trouver autre chose que des bouts, des débris de peu, des fragments de rien, des déchets de déchets qui, amassés patiemment seront revendus. Les Mongs taciturnes attendent, le regard caché sous leur chapeau pointu, tout en bas, à l’écart de la favela. Accroupis devant les balances de pesées, ils comptent leurs riels. Ils achètent 200 riels le kilo de carton, 1000 riels celui d’aluminium, 100 riels les dix sacs vides. Le plastique ne vaut plus rien. Il ne se vend plus. Zangor continue d’en produire de grandes quantités, alors il s’agglutine ici, loin de sa vue.

 

Emergeant du foulard qui couvre leur bouche, le regard triste des récupérateurs ratisse le sol. Au milieu de ces ombres, les gardiens au gilet jaune vont et viennent. Ils sont là pour contrôler le secteur. Tout le monde les connaît. Ils observent, ils épient, ils hurlent. Fouiller dans la décharge n’est pas ouvert à tous. La décharge n’appartient à personne. Mais tous doivent payer le droit de chercher. Le droit d’être dans les premiers à se ruer derrière les bennes qui vomissent. Les hommes au gilet jaune connaissent les noms de ceux qui ont payé. Ils repèrent les resquilleurs, et les chassent cruellement à grand coups de zaroueta dont les lanières déchirent la peau.

Hoc sait tout cela. Il fait partie des enfants à l’abandon en charge de leur survie. Il s’est adapté à son espace. Sa taille, son agilité et sa capacité à se faufiler lui permettent de jaillir partout à la fois. Il grappille par ci, empoche par là ce que son œil perçant a repéré. Ce que les autres, les grands, les adultes, ne remarquent pas assez vite dans l’infâme mixture. Les hommes au gilet jaune le connaissent. Il apparait  quand on ne l’attend pas, quand ils sont occupés ailleurs, ou qu’ils comptent leurs riels. Hoc court vite. Il les sait patauds, et rit quand les zarouetas frappent dans le vide derrière lui. Il disparait aussi soudainement qu’il s’est faufilé entre les jambes. Il s’accroche à l’arrière d’une benne, bondit sur le toit d’une autre. Pour les gardiens il s’avère bien trop fatiguant et pas assez lucratif de l’attraper.

Hoc ne s’intéresse qu’à ce qui est différent. Du haut d’un talus il observe, il scrute ce qui tombe de la benne, qui se répand aux pieds des récupérateurs. Son œil acéré perçoit deux choses : une canette argentée pressée sous le pied d’un homme en gilet jaune distrait par la croupe d’une femme qui s’acharne sur un sac récalcitrant. Tout près, un morceau de papier dont la couleur vive tranche sur le sol jonché d’immondices.

Comme un félin l’enfant bande ses muscles. Il campe sur ses jambes, saisi par l’excitation du chasseur. Il situe les gardiens un peu à l’écart pour éviter de les rencontrer sur son chemin quand il fuira. Puis il s’élance. Il s’affaisse à quatre pattes entre les jambes des récupérateurs, saisit les deux objets, se relève en un éclair et détale vers son talus. Les récupérateurs ont à peine eu le temps de relever la tête. Déjà ils ne font plus attention à lui. L’enfant ralentit sa foulée, jette un œil sur la canette qu’il juge récupérable. Le bout de revue déchirée représente une image aux tons incongrus dans l’univers morne qui l’entoure. Il fronce les sourcils, tente de reconnaître quelque chose de connu. Un juron le fait revenir à la réalité. Un récupérateur furieux se trouve devant lui, tente de lui envoyer un coup de pied. Hoc l’esquive. Il se heurte à un gardien au gilet jaune arrivé par derrière qui lève sa zaroueta. Hoc bondit, sent le vent des lanières dont une parvient à lui brûler le bras. Il file vers le haut du monticule le plus proche. La benne cliquette plus fort que jamais. Elle se relève. La mélopée résonne plus douloureuse. Puis s’estompe quand le chauffeur claque la portière. Le camion redémarre. Hoc reprend sa marche. Plus il s’éloigne, plus le bruit de la noria s’estompe. Il entend encore vaguement la menace de l’homme au gilet jaune, trop lointaine pour qu’il se retourne :

- Si je t’attrape cancrelat je te ferai passer le goût de voler ! 


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