55. Transhumance

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Il est tôt lorsque je m’éveille aux côtés de Giulia. Je me dis que je ne la mérite pas. Un œil sur mon téléphone m’indique qu’il ne va pas tarder à sonner. Je coupe à l’avance, m’assois, puis caresse les cheveux de ma compagne.

— C’est l’heure, mon amour.

Elle se tourne sur le dos, les cheveux sur le visage, la poitrine hors des draps marqués par les plis du sommeil. Elle tend les doigts vers mon bras, les laisse glisser sur ma peau puis soupire.

Je ramasse mes vêtements de change et gagne l’étroite salle de bain tout en résine et en plastique. Je regarde à peine mon reflet, une habitude croissante, et je m’enferme dans l’étroite cabine, abandonne ma culotte et ma chemise. L’eau froide fouette mes épaules juste avant de chauffer. J’essaie de remettre mon esprit en ligne droite alors que deux humeurs se croisent sans cesse à l’évocation de Clémence-Giulia. La culpabilité et la satisfaction. J’ai vraiment cette sensation de devenir folle.

Je quitte la douche. Un jeans noir d’un côté, bleu de l’autre, un t-shirt noir d’un côté blanc de l’autre. Je retrouve Giulia qui a chassé les draps mais reste étendue, une jambe pliée, la main posée près de son intimité. Elle écarte ses grandes lèvres au rythme de ses mots :

— Un petit baiser, chérie ?

Giulia pouffe de rire, je lui promets :

— Ce soir. Tu t’habilles ?

— Je vais prendre une douche avant.

— Je t’attends au petit déjeuner.

Elle se lève, dépose un baiser furtif sur mes lèvres, alors que quitte la chambre. Il n’y a pas beaucoup de bruit en ce samedi matin.

Au rez-de-chaussée, je suis la première à arriver. Je prends la cafetière et m’installe pour le moment, juste avec un café. Je me demande si je dois stresser ou non pour les heures qui viennent. Je ne me sens pas vraiment angoissée.

Quand Clémence arrive, elle me salut d’un simple regard, mais elle est nouée. Il est inutile de lui parler. Benji et Cyril débarquent. Mon instructeur me fait une bise.

— Bien dormi, Kira ?

— Très bien. Je ne suis pas inquiète.

— Ça se passera bien. Faudrait que les mecs soient paranos pour qu’ils remarquent. Tu sais, je réfléchissais à un truc simple. Certains téléphones tu peux les tracer à distance avec ton compte.

— Giulia ne veut pas qu’on active la localisation, elle se méfie de l’informatique. Elle a peur de laisser une trace.

— Ouais.

Les talons de Giulia nous interrompent. Elle arrive dans un jeans noir, avec un débardeur et un petit blouson en cuir. Elle a une élégance froide, son visage figé de concentration. Seul son cousin ose l’interpeller.

— Bien dormi, Giulia ?

Elle ne répond pas, pas même par un signe et se sert son petit-déjeuner avant de nous rejoindre. Elle fait une bise à chacun de nous quatre, sans un mot.

Le petit déjeuner silencieux terminé, pendant que Clémence fait un dernier tour aux WC, nous rejoignons le parking. Giulia va à sa voiture, Cyril à la sienne. Je marquer un arrêt avec mon professeur.

— Qui emmène Clémence ? demande Benji.

— Moi ou Giulia, réponds-je avant d’appeler. Giulia ? Tu veux Clémence avec toi ?

— Non, prends-la !

— Ça, c’est déjà fait.

Giulia brandit un doigt d’honneur dans ma direction. Clémence se fait un peu attendre, fébrile. Je lui fais signe de monter à l’arrière. Lorsqu’elle est installée, c’est Giulia ouvre le convoi jusqu’au lotissement, à bord d’un petit utilitaire blanc. Les hommes se répartissent dans l’avenue principale, garées dans les deux directions. Giulia se place sur le parking à proximité de la maison, tandis que je garde une plus grande distance afin qu’ils ne voient pas Clémence par le pare-brise.

Je lance la conversation groupée sur le téléphone portable. Seul celui de Clémence reste disponible au cas où ils appellent. J’indique :

— Que des voitures de voisins.

— S’ils sont ponctuels, on va attendre, indique Giulia. Tout le monde a fait pipi ?

— J’aurais dû prendre un thermos de café, soupiré-je.

— Tu veux que j’aille au bistro du coin ? demande Benji.

— Non, ça ira. Ils ne devraient pas tarder.

C’est deux heures plus tard qu’une voiture verte des années 1990 s’arrête devant la porte de chez Clémence. Deux hommes en descendent. Un gros barbu hirsute, et un homme très maigre, dégarni, au nez crochu, avec un œil qui ne regarde pas dans la bonne direction. Clémence opine simplement du menton, alors je dis à voix haute :

— C’est eux.

Giulia ne peut s’empêcher de dire :

— Putain ! Ce n’est pas le genre de gus dont tu rêves pour un plan à trois.

— T’es sûre de toi, Giulia ? demande Benji. On peut s’en occuper maintenant.

— Je ferai à ma façon, et de manière définitive.

— C’est toi le boss, mais tant que Cyril et moi, nous sommes là…

— Chhht ! interromps-je. Le gros a pris son téléphone.

Je m’attendais à ce qu’ils appellent, mais le gros envoie un SMS :

« T’es là ? »

Je prends le téléphone des mains nerveuses de Clémence et réponds à sa place :

« Je pensais avoir envie. Mais j’ai eu trop peur que ça recommence comme la dernière fois. Je suis restée chez ma mère. »

L’homme laisse ses bras tomber et soupire si fort que nous l’entendons de notre position. Il tapote son téléphone :

« J’ai fait beaucoup de route. »

« Désolée, mais j’ai trop peur. »

« On va suivre tes règles, promis. »

« Je suis à Vannes. J’ai dit à ma mère que je ne repartirai que dimanche soir. »

Le gros s’énerve. Il devient rouge, mais le maigre semble calme et prendre ça avec philosophie. Il sourit et invite d’un geste l’autre à renoncer. Néanmoins, il fait le tour de la maison, regarde par les fenêtres. Lorsqu’il revient, il secoue la tête. Le gros ne répond pas au SMS, il remonte seulement en voiture et claque la porte violemment, comme s’il voulait être entendu de tout le quartier Le maigre s’assoit à son tour, alors j’avertis tout de suite.

— Ils se mettent en mouvement, voiture Opel vert bouteille, immatriculée…

— On chauffe les moteurs, répond Benji.

La voiture recule, puis prend la direction de la sortie du lotissement.

— C’est ma direction qu’ils ont prise, indique Cyril. Je ne le lâche pas. Mais avec cette couleur de voiture, je peux garder mes distances.

— OK. On se met en route à notre tour, indique Giulia.

Nous démarrons. Alors que nous arrivons à peine à la sortie du lotissement, Cyril nous indique qu’ils ont pris la direction du centre-ville. C’est donc lui qui s’assure de les suivre.

— Ils se garent.

— OK. Continue, moi je prendrai le relai, indique Benji.

— Ils quittent leur voiture, ils vont au bar.

— Besoin de café, j’imagine, dis-je.

— Trouvez chacun une place dans le quartier, ordonne Giulia. Ceux qui seront dans la bonne direction prendront le relai.

— Ils étaient trop occupés à parler pour remarquer qu’ils étaient suivis, ajoute Cyril.

Le temps passe, ma vessie me signale qu’elle est bien remplie, m’inconfortant et me faisant regretter mon café.

— Ça commence à être long, soupiré-je.

— J’espère qu’ils ne vont pas se venger, s’inquiète Clémence.

— En faisant quoi ? demandé-je. En diffusant les vidéos ?

— Oui.

— Ce serait signer leur billet pour la prison, dis-je.

— Mais si je les dénonçais, ils ont dit que…

— C’est un principe de guerre froide. Soit personne ne bouge, soit tout le monde plonge. Tant que tu restes apeurée, ils se sentent protégés.

Cyril signale :

— Ils reviennent à leur voiture.

— Je les ai dans mon rétro, je vais les suivre, indique Benji.

Nous démarrons tous nos moteurs, et nous suivons la direction de mon instructeur. Nous ne disons rien, concentrés sur les indications transmises. Lorsque nous quittons la ville, nous resserrons le convoi et Giulia passe en tête, histoire de faire varier la couleur de voiture dans le rétroviseur des agresseurs.

La route est longue, c’est donc moi qui suis derrière eux lorsque ces derniers rejoignent la côte d’Emeraude. Ils tournent dans un lotissement et je continue tout droit :

— A droite dans le lotissement.

Giulia tourne à l’intérieur une minute plus tard, puis Benji et Cyril. Ils sillonnent les rues. Giulia indique :

— Le gros vient de déposer le maigre. Je reste ici. Reprenez la filature.

— Je l’ai, répond Benji. Je suis juste derrière lui au cédez le passage. Il retourne vers les terres.

Je m’arrête sur le bas-côté, attends qu’un tracteur passe, suivi de sa ribambelle de voitures, puis fais demi-tour. J’indique :

— Ne le lâche pas, je suis loin et j’ai un tracteur.

— Je suis derrière toi, Benji, précise Cyril.

— Personne ne reste avec Giulia ? demandé-je.

— T’inquiète pas pour moi, je vais me balader dans le quartier et glaner des infos.

— Ne te fais pas trop remarquer, dis-je.

— Je suis trop belle pour me faire discrète, mon amour.

— C’est vrai.

— Il a tourné après le gros bonhomme en balle de paille, indique Benji.

Inquiète de savoir Giulia seule avec un agresseur potentiel, je continue la route sans doubler le tracteur. Je finis par tourner à l’intersection indiquée. Clémence a gardé en mémoire les indications, m’aide à me les remémorer, puis nous passons devant une longère perdue en amont d’un hameau où la voiture est garée. Benji et Cyril sont arrêtés dans l’entrée d’un champ, à distance raisonnable. Cyril est en train de pisser sur la clôture. Notant que la haie est assez haute pour me cacher, je m’arrête à leur hauteur.

— Ça va les garçons ?

— Et toi Kira ?

— Je pense qu’on a leurs adresses.

— Opération réussie. On aura vite leur identité, et avec un peu de surveillance, leurs habitudes.

Cyril remonte sa braguette. Je descends de voiture.

— Je peux emprunter le champ pendant que vous regardez dans cette direction ?

— Vas-y, dit sérieusement Benji.

Je me faufile par-dessus la clôture du champ, puis m’accroupis derrière la haie. Pendant ce temps Benji demande :

— Ça va, Clem ?

— Oui. Je vais prendre la place d’Elodie après.

— Ils sont faits. Cyril, tu vas voir s’il y a moyen de nous récupérer à boire au village ?

Il obéit après un hochement de tête, sa voiture s’éloigne, puis Clémence prend ma place derrière la haie. Benji me sourit avec un clin d’œil.

— Ça fait du bien ?

— J’avais envie depuis Rennes.

— Ça fait plaisir de te revoir, en tout cas. Et puis je suis content que toi et Giulia vous vous soyez trouvées. Hier soir, c’était la première fois de ma vie, je te jure, que j’ai vu Giulia sourire comme ça.

— Je ne sais pas. Je l’ai toujours connue souriante.

Il fait une moue négative.

— Non, elle a toujours eu le sourire facile, mais factice. Elle traîne quelque chose de lourd. Hier, elle était bien, apaisée. T’es un ange pour elle, Kira.

— Si tu le dis.

— Elle a vécu un sale truc dans sa jeunesse, dans le genre de ce que tu as vécu. Quand on était gamins, Giulia et moi, on n’était pas trop proches, du fait qu’elle était à Milan, moi à Marseille, et puis la différence d’âge. On ne se voyait qu’aux fêtes de famille. On est devenus proches sur le tard. Elle est venue me voir quand elle est arrivée en France, pour se mettre au close-combat. Mais la première fois que je l’ai poussée dans ces limites, tu aurais lu la haine qu’elle avait dans le regard.

— Comme moi ?

— Toi tu avais la rage. Elle c’est une haine froide. Quand elle m’a parlé de Clémence, j’ai revu cette haine… déterminée. Je ne sais pas pourquoi, à chaque fois qu’elle a ce regard, je la revois à l’enterrement de l’oncle. Je me demande dès fois si elle n’a pas refroidi le mec qu’a assassiné notre oncle.

— Votre oncle a été assassiné ?

— Ouais. Salement. Chez lui, le type ou les types lui ont tranché les couilles et il s’est vidé de son sang. C’est sûr que ce n’est pas un accident. L’enquête n’a jamais rien donné et Giulia pense qu’il s’est automutilé.

— Pourquoi il aurait fait ça ?

— De regrets, mais je n’y crois pas car l’arme n’a jamais été retrouvée. Elle aurait dû être à côté du corps. L’oncle, c’était un mec dur. Il n’y a que Giulia qui accepte cette hypothèse.

Clémence sort de la haie. Benji s’adosse à la voiture et parle, comme un besoin viscéral de réfléchir à voix haute.

— Je ne sais pas comment elle veut te venger, mais rien ne l’arrêtera.

Clémence hausse les épaules :

— Je vais le découvrir. Elle va s’adapter selon les résultats de son enquête.

— Elle aurait pu être flic, souris-je.

— Tueuse à gage, plutôt, se moque Benji.

— Faut avoir du sang froid, dit Clémence.

— Giulia n’est pas du genre à avoir d’état d’âme. Vous ne l’avez jamais vue poussée à l’extrême. Moi je l’ai entraînée.

Clémence et moi échangeons un regard sans oser répondre. Je me tourne vers la grande bâtisse, trop loin pour que mon pouvoir me permette d’épier notre proie. La journée s’annonce longue.

Notre proie n’a pas bougé. Cyril nous a apporté des cafés. À midi, nous sommes partis tous les quatre manger dans une cafétéria de la zone artisanale. Giulia a refusé de lâcher son lotissement. Nous lui avons apporté un sandwich. Puis nous avons repris nos postes toute l’après-midi. Giulia, patiente comme un serpent, n’a presque pas donné signe d’elle, tandis que notre cible est restée enfermée chez elle. Seule certitude, leurs noms. Le gros dans la longère s’appelle Bernard. Le maigre dans le lotissement s’appelle Jean-Luc.

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