53. Pitance (partie 2)

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Nous n’avons, ni l’une ni l’autre, abordée ce qui s’est passé hier soir, pas même évoqué de manière détourné, ni par un échange de regard.

Clémence et moi sommes installées devant son ordinateur dans le salon. Sa main tremble. Elle entre le mot de passe du forum sur lequel elle a rencontré ses agresseurs. Elle y est membre depuis plusieurs années. Clémence n’a pas envie de relancer la conversation avec ses agresseurs, alors freine les choses en me présentant les rubriques. En expliquant ce qui lui a plu dans les rencontres virtuelles avec certains anonymes, elle justifie inutilement ce qu’elle est. Les amateurs de soumission et de domination y croisent les sadomasochistes durs, comme les fétichistes aux déviances variées. La présentation amateure et les photos me mettent mal à l’aise, car ce n’est pas mon environnement. Inévitablement, le tour d’horizon touche à sa fin. Une fois la messagerie privée ouverte, Clémence me laisse la souris

— C’est elle. Enfin, lui.

Le visage fermé, je parcours toutes les discussions qu’elle a eu avec celui qui se fait passer pour une dominatrice. Clémence s’y livre à cœur ouverte, confie même son désarroi que son amant-collègue ne veuille pas tenter l’expérience à deux hommes sur elle. Sur les premières discussions, elle trace presque le scénario de son viol. Et pendant quelques minutes, je suis prête à penser que l’homme derrière son écran, n’a fait qu’exécuter ce qu’il croyait être un fantasme. L’amitié fictive qui s’est tissée plus tard prouve le contraire. Clémence confie sans pudeur les jeux qu’elle donne à Philippe pour qu’il la surprenne. L’interlocuteur lui souffle des idées que Clémence rejette dès que la douleur en fait partie. Clémence indique bien combien sa confiance doit être totale, qu’elle aime la bestialité tant que cela reste un jeu et que la fermeté n’a rien à voir avec la souffrance. La pseudo-dominatrice parle de son utilisation de cigarettes pour brûler certaines clientes. Clémence lui dit bien qu’elle n’aime pas ça. Elle cherche un côté animal chez l’homme, pas de l’humiliation ni de la douleur gratuite. Le criminel caché derrière son écran utilise un français parfait, sans faute de conjugaison et parle toujours de lui au féminin, sans commettre un seul impair grammatical. Dans les dernières conversations, Clémence raconte l’incident au bureau et combien moi, sa responsable, la trouble. Elle me sait homosexuelle, et s’interroge sur sa propre sexualité tant je lui fais de l’effet. L’interlocuteur la conseille sur comment arriver progressivement à avoir une relation avec moi, en adoptant une certaine attitude. Clémence aborde ensuite de manière très détaillée son expérience avec Giulia et moi et avoue la surprise dans le plaisir qu’elle y a pris. Elle veut recommencer, et elle demande les tarifs à son conseiller qu’elle croit être une femme. Jamais il ne lui avoue être un homme. Il propose une rencontrer pour faire connaissance, et voir si elle se sent en confiance avec « elle », avant même toute expérience. La date est fixée, pour une simple discussion.

Il n’en a rien été. Il a caché sa véritable identité, et Clémence avait donné un mot d’alerte au cas où ça aille trop loin. Il n’a rien respecté, il ne l’a pas respectée.

Le dernier message de la conversation date d’il y a quelques minutes. Le faux agresseur a vu que nous étions connectés et a juste écrit :

« De retour, Clémence ? »

L’emploi immédiat de son prénom refroidit tout de suite Clémence qui se transforme en statue. Moi je saisis l’occasion, car plutôt que de lui écrire un monologue pour le tenter, un dialogue permettra de mieux le piéger. Je réponds donc :

« Oui. »

Il m’envoie une photo de Clémence, les yeux trempés, la bouche pleine de sperme, à genou au milieu de son salon. Je détourne une seconde le regard, pour réfléchir à mes mots. Il faut que je le laisse fantasmer et donc je tape :

« C’était une expérience intense. »

L’homme réplique du tac au tac :

« Envie de recommencer ? »

Connaissant l’intégralité du calvaire qu’elle a subi, je brode le piège.

« Peut-être. »

« Tu n’es pas sûre ? »

« Être prise par deux hommes, être attachée, c’est mon fantasme. Mais y a trop de choses que je n’ai pas aimé. »

« Genre ? »

« Pourquoi le coup de poing ? »

« Pour que tu sentes la peur. Pour que ce soit plus intense. »

Le souvenir de ma propre agression me fait serrer les dents. C’est donc ainsi que les hommes imaginent que le cerveau des femmes fonctionne. Je me retrouve bloquée, sans savoir quoi répondre. Il finit par s’impatienter :

« C’est juste le coup de poing ? »

« Les brûlures de cigarette et l’urine. Je n’aime pas la douleur, je l’avais dit. »

« Il fallait essayer pour être sûre. »

« Tu avais mon code pour arrêter. »

« Je voulais que tu ailles au bout de toi-même, pour que tu apprennes à te connaître. »

Je me tourne vers Clémence.

— Fais un selfie torse-nu.

— Sérieusement ?

— T’es pas à ça près. Je veux qu’il soit sûr que c’est toi avant qu’il ne le demande lui-même.

Clémence ôte son chemisier et son soutien-gorge, puis se place face à la caméra. Il y a encore les marques rondes des brûlures. J’envoie la photo en lui disant :

« J’ai encore des marques. »

« Ça donne un côté sexy. »

Clémence maugrée :

— Le connard.

« Je pense que je ne pourrai pas revivre ça. »

« Et si le scénario change ? Qu’on garde que ce que t’as aimé. »

« J’aime quand y a deux hommes sur moi et que je ne peux rien faire. S’il n’y a pas de brûlure, pas d’urine, pas d’autres sévices, c’est une expérience qui me plairait. »

Clémence secoue la tête. Mais, lui, il plonge.

« Moi et mon pote, nous sommes à ta disposition. »

« J’aimerais revivre un marathon de deux jours. C’est ça qui a rendu la chose très intense. Mais je suis très prise les week-ends de septembre. Y a que celui qui vient, où je n’ai rien de prévu. »

« Tu veux que je demande à mon pote s’il est dispo ? »

« Oui, mais tu me dis pour que je te dise l’heure. »

« Je le texte. »

Je saisis doucement la main de Clémence qui tremble. L’homme ne tarde pas à répondre :

« Il est disponible. »

« Samedi, 10 heures. Pas de coup de poing. »

« Promis. »

Je me lève de la chaise, ferme la fenêtre et embrasse Clémence sur le front.

— Giulia va se le faire. On va se le faire. Enfin lui et l’autre.

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