45. Connivences

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Le repas chaud nous a permis de mettre les idées à plat. Alors que nous avons terminé les ravioles fraîches, le verre à vin encore plein, nous revenons sur notre approche. C’est Giulia qui est aux commandes. Elle a beau avoir tiré un trait au cutter sur son oncle, on sent la haine qui pèse dans chacun de ses mots. La vengeance, pour elle, est la seule justice valable.

Pour moi qui vis la lenteur de la procédure judiciaire avec l’incertitude d’une punition exemplaire, ça serait comme assouvir quelque chose que je ne peux contre Aymerick. Chaque fois que j’y pense, ma peur d’enfreindre la loi se heurte au mur de mes sentiments. J’ai envie de venger Clémence, j’ai envie de trancher moi-même les couilles des mecs qui lui ont fait ça. C’est une force indomptable qui me prend aux tripes. Je suis forcée de faire ce constat : l’agression m’a changée.

Clémence veut surtout récupérer sa tranquillité, s’assurer que jamais rien ne sera dévoilé à ses proches. Pour savoir ce que ça fait d’être regardé de travers par sa propre mère, je ne peux que prendre son parti.

C’est donc un sur un accord commun que nous décidons de suivre la méthode italienne. Mon amante précise :

— C’est un plan long. Il ne faut pas revenir trop vite vers eux. Ces deux psychopathes font partie de ces gens qui pensent que la femme est d’un naturel soumis et qu’elle ne peut qu’aimer ça. Donc, nous allons attendre deux semaines avant de les relancer sur le forum, cela nous laissera le temps de trouver les mots précis pour les faire mordre à l’hameçon.

— Je leur dirai quoi ?

— Que ça t’a chamboulée mais que t’a aimé ça, et que depuis plusieurs jours tu veux revivre une expérience similaire. Tu peux dire : j’aimerais refaire la même chose, mais sans les mégots. Tu vois, un détail crédible. Tu fixes le rendez-vous chez toi. Ils viennent, mais tu ne seras pas là.

— Tu seras là à la place ?

— Non. Pas à ce moment. On remontra jusqu’à toi, sinon. Tu t’excuseras, en disant que t’as eu peur au dernier moment que ça recommence avec les cigarettes, que tu reprendras contact avec eux quand tu te seras donné un peu de temps.

— Mais ils vont être en colère, ils vont me chercher. Ils vont revenir.

— T’as nous comme garde du corps. On viendra de chercher pour aller au travail.

— Mais je ne peux pas rester toute seule ici.

— Élodie peut s’installer ici, ça évitera à Marion de nous héberger. Ce qu’il faut c’est prendre notre temps, pour que chaque mort ressemble à un accident. Quand ils viendront ici, toi, Élodie et moi, on les pistera. Faudra une voiture chacun, et une voiture moins voyante pour Élodie. Une fois qu’on aura leur identité, ce sera un jeu d’enfant pour les pister, connaître leurs habitudes et quel moment les tuer. Disons un mois d’observation.

— Un mois ? s’étouffe Clémence.

— Tu préfères la vitesse et l’impartialité de de l’administration française ?

Clémence secoue la tête.

— S’ils se sont bien protégés pour que jamais une fille qui porte plainte permette à la police de remonter à eux, ça fonctionnera dans l’autre sens. Personne ne remontra à toi s’ils décèdent.

Elle opine et je sens son malaise. J’indique :

— On devrait dormir.

— J’ai une chambre d’ami, dit Clémence.

— Tu vas pouvoir dormir dans ta chambre malgré tout ?

Elle opine du menton. Elle nous conduit à notre chambre, une chambre épargnée par ses deux agresseurs, et ce malgré un grand lit. Clémence sort des draps du placard. Giulia lui prend des mains, mais je reste immobile, préférant que Clémence s’occupe l’esprit quelques secondes à préparer le lit, plutôt qu’à ruminer. Je regarde les bibelots, avec parmi eux quelques médailles de gym dont les dates remontent à son enfance. Au lieu de l’imaginer la porter fièrement, je m’imagine m’en servir pour étrangler ses agresseurs. Aymerick leur prête son visage, le temps de ce bref fantasme. Je ne sais pas si c’est mon cœur ou mon corps qui parle tant cette rage est viscérale.

Clémence me sort de mes pensées en nous disant :

— Je vais me coucher.

Je ferme la porte derrière elle, tandis que Giulia se met en sous-vêtements. Pour la première fois depuis longtemps, ma libido sauvage reste éteinte, comme sil elle avait été remplacée par la colère. Tandis qu’elle s’allonge sur le dos, dans son ensemble de dentelle, je me dévêts à mon tour. Elle observe mon tatouage jusqu’à ce que je sois en sous-vêtements, et m’ouvre ses bras. J’éteins la lumière, puis m’allonge dos à elle. Elle caresse mes cheveux pour dégager ma nuque, dépose un baiser dans mon cou et confie :

— J’ai pris un risque en révélant que je suis la meurtrière de mon oncle devant Clémence.

— Elle ne dira rien.

— Elle a intérêt. Je t’aime, mon Monstre X-Men.

— Je t’aime aussi.

C’est réconfortant de la sentir contre moi. Confiant en sa capacité à venger Clémence, ma colère s’apaise.

Malgré ça, je ne ferme aucun œil. Je revis ma propre agression. Je la revis, seconde par seconde, brève, rapide douloureuse. J’ai l’impression de sentir les larmes de Mylène entre mes cuisses lorsqu’ils l’ont obligée à me lécher. Ça aurait pu être si agréable dans d’autres circonstances. J’y suis, comme si ça s’était déroulé quelques heures auparavant. Avec tout ce que Benji m’a appris, il y a tant de choses que j’aurais pu tenter. Mais même lorsque je les imagine, Mylène meurt toujours, et à chaque fois c’est la chaleur des cristaux qui me transpercent la peau, mes cris qui me brûlent les poumons. Et tandis que ces sensations me font trembler, c’est le sang de Mylène s’écoulant qui reste devant mes yeux.

Le hurlement de douleur de Clémence nous fait toutes les deux bondir dans le lit. J’observe à travers le mur le squelette de la comptable qui s’est redressé, animé par une respiration haletante. Giulia grogne en me tournant le dos.

— Si elle fait ça toute la nuit, va me falloir douze cafés avant de reprendre la route.

— Je vais la voir.

Je me lève, le cœur noué d’empathie. Je pousse la porte de sa chambre entrouverte et mon œil donne un peu de clarté à la pièce. Le kimono tombé sur ses épaules, elle sursaute, l’effroi exorbitant ses yeux. Je murmure en m’approchant :

— C’est moi, c’est Elodie.

Elle baisse le menton, me laissant m’asseoir à côté d’elle. Je remonte les pans de soie sur ses épaules, passe ma main dans ses cheveux et lui parle comme à une enfant.

— C’est juste un cauchemar.

Elle renifle. Je la blottis contre moi et son visage essuie ses larmes sur ma poitrine, puis je la sens se fermer, se durcir, retrouver cette raideur qui la caractérise depuis que je la connais. Je ne sais pas si c’est dû à mes pouvoirs ou si c’est mon imagination, mais il me semble humer sa colère.

Les minutes passent, le sommeil me ramollit malgré mon cerveau qui imagine la vengeance. Je finis par lui dire :

— Il faut dormir. Tu veux que je reste ?

— Je ne sais pas si je peux dormir dans cette chambre.

— On va échanger. — Sa respiration se coupe. — Sinon, tu peux dormir avec nous.

Elle hésite mais respire à nouveau. D’une main sur son kimono, je l’invite à se lever. Dans l’obscurité, nous gagnons la chambre. Elle s’allonge dans le lit à côté de Giulia qui grommèle :

— Elle s’est endormie ?

— Pas encore, réponds-je.

Giulia réalise que je ne suis pas allongée et se retourne. Elle ne dit rien, fait une petite place et je m’allonge au bord du matelas. Clémence se tourne vers moi en s’enfonçant. Je pose mon menton sur ses cheveux et malgré l’obscurité, je vois l’étincelle de la jalousie dans le regard de Giulia. Je tends ma main vers son épaule, l’oblige à placer son bras autour de Clémence et caresse sa peau pour qu’elle sente combien je l’aime. Giulia se détend, comme une trêve tacite valable pour cette nuit. Clémence s’apaise si vite entre nous deux qu’elle s’endort dans les cinq minutes. Moi, je ne trouve pas le sommeil. Je me sens incapable d’abandonner Clémence dans sa détresse, et je prévois déjà le bordel qui grandit et éloigne Giulia de moi.

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