43. Existences

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Le week-end passe. Nous sommes nouées ensemble à poursuivre l’ivresse sensuelle qui nous avait réunies

Le samedi matin, nous nous sommes doigtées entre deux arbres de Brocéliande, après avoir vécu un parcours accrobranche riche en sensation. Le samedi après-midi nous avons maté et critiqué le physique des autres filles sur la plage. Après un restaurant sur la côte d’émeraude, nous sommes retournées nous baigner au clair de lune, complètements nues.

Le dimanche, je lui ai fait découvrir les extérieures de notre future maison. Nous nous sommes roulées dans les herbes hautes du jardin non-entretenu, et avons échangé un soixante-neuf qui m’a fait un effet bœuf. Nous sommes restées ensuite allongées dans le jardin d’Eden en tenue d’Êve à tirer des plans sur l’avenir, caressées par un soleil chaleureux.

L’après-midi, nous avons passé un peu de temps avec Lucas, Maelys et Marion, et soigné les piqûres d’insectes.

Nous sommes lundi matin. Giulia n’est pas encore remontée sur la région parisienne car elle a deux entretiens d’embauche pour des postes de commercial. Le premier en ce moment-même, le seconde cet après-midi, après que nous ayons déjeuné.

L’esprit encore un peu enlisé dans ce week-end magique, j’évolue entre les e-mails, les rapports d’avancement, les coups de fils pour expliquer au client le retard, les demi-aveux pour ne pas révéler qu’un laborantin a oublié une manipulation essentielle.

Par l’œil magique, je constate à chaque minute que le bureau à ma gauche reste vide. Pas de Clémence ce matin, et elle n’a pas posé de congé ni de RTT. Cela m’embête car Giulia tenait à ce que nous déjeunions toutes les trois, pour préserver une amitié. Nous voudrions que la comptable ne garde pas le goût amer de la brièveté de notre relation de dominantes et soumise. Vers dix heures je décide de l’appeler, mais je tombe sur son répondeur.

— Bonjour Clémence, ici Élodie Tournier, j’espère qui ne vous est rien arrivé. Rappelez-moi s’il vous plaît.

Le déjeuner terminé avec Giulia, Clémence n’a toujours pas rappelé. Giulia dit :

— C’est peut-être plus grave, elle a peut-être eu un accident.

— Tu crois qu’elle se serait suicidée ?

— Pourquoi ?

— Ben parce qu’on ne veut plus d’elle.

— Ce serait débile.

Malgré la tessiture catégorique de Giulia son regard montre combien ma suggestion l’a ébranlée. Ses narines lâchent un soupir profond, puis elle me dit :

— Il faut aller voir chez elle. Et si elle n’est pas là, il faut prévenir la police… enfin attendre peut-être demain.

— J’ai une grosse réunion à quinze heures, je vais y aller maintenant.

— C’est loin ?

— Non. Elle habite un patelin pas loin.

— On y va ensemble.

— J’appelle les RH pour avoir son adresse.

Le temps d’un coup de fil auquel personne ne répond, pause déjeuner oblige, Giulia paie l’addition. Les pages blanches me donnent finalement l’adresse, alors nous partons avec la voiture de Giulia, plus facile à garer.

Clémence occupe un pavillon dans un lotissement récent, le genre de quartier où l’on imagine vivre des petites familles, pas des comptables esseulées.

— Sa voiture est là, indique Giulia.

Nous descendons de la nôtre et refermons simultanément nos portes, sapées comme deux agents du FBI. Un groupe de gamin qui joue sur des vélos s’arrête pour nous observer.

— Ils ont quoi les mioches ? s’agace Giulia.

— Ils ont vu un demi-monstre.

— Mais non, ils nous regardent parce que je suis canon.

— Pas la peine de mentir, je le vis tous les jours. Il va falloir que tu t’habitues.

— Je sais… C’est justement que je suis habituée à toi, j’oublie que tu es comme ça. Pour moi, c’est ton charme.

Je roule des yeux, mais ne souris pas, car, l’index sur la sonnette, je ne pense qu’à Clémence.

— Pas là, devine Giulia.

— Attends.

Je regarde à travers les murs du rez-de-chaussée, lève le nez, puis aperçoit un squelette couché en boule.

— Elle est dans sa chambre.

Je presse une seconde fois la sonnette.

— Tu fais quoi, là, avec la tête ? Genre tu regardes à travers les murs…

— Je t’expliquerai. Elle ne bouge pas.

— Elle est morte ?

— Non, son cœur bat normalement.

— C’est quoi ton délire ? Genre, tu peux entendre son cœur battre ?

— Non je le vois. La porte n’est pas verrouillée.

Je pousse la porte d’entrée et je m’engouffre la première. Giulia referme derrière-moi. La petite maison est entretenue comme je l’imaginais, avec une propreté nette et un rangement maniaque.

Nous grimpons les escaliers et je nous annonce :

— Clémence ! C’est Élodie et Giulia.

C’est alors que j’aperçois qu’une main de son squelette est attachée. Je me précipite malgré mes talons jusqu’en haut de l’escalier, et tourne dans sa chambre. Clémence est recroquevillée, nue sur son lit les deux mains attachées par une corde. Ses flancs sont couverts de traces de brûlures.

Elle sanglote, alors je m’agenouille devant elle, pousse ses cheveux et découvre son visage souillé par du sang séché. Giulia est atterrée :

— Mio Dio ! Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Appelle la police, ordonné-je en dénouant les liens.

— Non !

Le hurlement de Clémence nous fait toutes deux sursauter. Je blottis la comptable contre mon tailleur en espérant que le pressing arrivera à récupérer le sang. Elle pue la sueur, l’urine et sans doute le sperme, mais je ne saurais en être certaine.

Giulia s’assoit à côté de nous et appose une main chaleureuse sur son épaule :

— Tu veux prendre une douche chaude ?

Elle opine, alors nous l’aidons à se lever et l’accompagnons jusqu’à la salle d’eau. Je demande à Giulia :

— Quelle heure est-il ?

— Je ne veux pas rester toute seule, indique Clémence d’une voix angoissée.

— Tu peux aller à ta réunion, me dit Giulia. Moi, ce n’est qu’un entretien.

— Non, ton entretien c’est plus important. Je vais annuler. C’est un cas de force majeure. Je vais appeler pour leur dire que je suis bloquée. De toute façon y aller avec un tailleur dégueu…

— Ne dites rien, Madame. S’il vous plaît, me supplie Clémence.

— Ne t’inquiète pas, je ne dis rien. Et ne m’appelle pas Madame, j’ai l’impression d’être une vieille.

Je décroche mon téléphone. Pour trouver un peu de réseau, je repasse dans la chambre. Le lit est dégueulasse, réveillant mon imagination la plus noire. Lorsque je termine ma conversation avec mes collègues des services annexes, Giulia m’y rejoint, je questionne :

— C’est du sperme ?

— Élémentaire mon cher Watson.

— Ne te moque pas, je n’en ai jamais vu.

— Au vu du séchage, je dirai qu’il a été éjaculé vers 2h43.

Je jette un regard jumelé d’un soupire à Giulia, car je n’ai pas envie de rire. Elle prend ma main et me regarde droit dans les yeux :

— Hey ! Décoince-toi. Prends du recul. Si tu veux aider Clémence, il faut que tu te détaches émotionnellement de ça.

— Putain ! Mais comment tu peux te détacher de ça ? Elle a été violée !

— Et alors ? C’est un fait, nous sommes d’accord. Maintenant, c’est juste un viol. Ce qui est important c’est d’aider Clémence à se reconstruire, et donc d’être plus fortes que ça.

— Juste un viol ? En fait c’est toi le monstre ! Va à ton entretien, Giulia, et laisse-moi gérer !

Giulia murmure pour ne pas que Clémence l’entende s’emporter :

— Y a pas que toi dans cette pièce qui a été violée, d’accord ? Alors fais pas comme si t’étais la seule à savoir ce que c’est.

— Tu ne m’as jamais dit…

— Tu ne m’as pas non plus parlé de tes pouvoirs surnaturels… alors on en discutera un autre jour. Maintenant, ce n’est pas toi qui vas gérer, c’est moi. Tu m’écoutes ! Je te donne une mission, c’est de prendre soin d’elle et de la faire parler. Elle a besoin de parler. Note tout ce que tu peux. Quand je reviens, on aura une discussion sérieuse.

Giulia s’engouffre dans les escaliers, en colère comme jamais. Même si elle a été violée, ce que j’ignorais, comment peut-elle minimiser ainsi la chose ? Je retourne dans la salle d’eau et Clémence m’observe à travers la vitre embuée de sa douche. Son regard battu me fend le cœur, me rappelle mes propres souvenirs. Giulia se trompe, ce n’est pas juste un viol c’est pire que ça, c’est une vie détruite. J’ai l’impression de revenir en arrière, comme si tout ce que j’avais reconstruit s’effondrait. Je serre les dents pour rester forte, pour ne pas penser à moi, et me consacrer uniquement à Clémence.

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