26. Séances (deuxième partie)

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Nous sommes mercredi. Mon entrecuisse ressemble finalement à un demi-cul de courgette, et je suis heureuse de ne pas avoir sport. Lydie, la tatoueuse ne s’est pas étonnée cette fois de la cicatrisation. Nous avons commencé dès sept heures du matin pour entamer le dessin du buste et commencer le flanc. Maintenant, c’est ma poitrine qui est rouge, marquée et sanguinolente.

Je ne regrette rien pour le moment, si ce n’est que le remplissage ne se fasse pas en même temps. Je vais devoir morfler deux fois.

La musique classique baigne l’ambiance du cabinet et le docteur Leroy me tend un verre de Chivas.

— Vous m’avez l’air détendue.

— Et pourtant je souffre. Je suis en train de me faire tatouer.

— Ah ?

— Toute la partie droite du corps. Des fleurs, des fées et des serpents.

— Ça doit être beau. Pourquoi cette idée ?

— J’ai toujours voulu être tatouée ; Je n’avais jamais osé franchir le pas, c’est vous qui me l’avez permis. Les fées ce sont des couples, elles représenteront le Kama Sutra lesbien sur le corps. Les fleurs, c’était pour apporter du vert, et les serpents, c’est parce qu’ils sont à la fois élégants et redoutables.

— Une semaine positive, donc ?

— Oui. Je suis allée au club de Benji, sans cagoule ni masque.

— Vraiment ?

— Oui. En fait, les élèves me regardaient, mais bon, je m’y attendais. Le plus dur, ça a été des remarques d’enfants dans le vestiaire.

— Les enfants sont durs, mais c’est parce qu’ils n’ont pas encore le vécu tragique de nombreux adultes.

— Sans doute.

— Et qu’est-ce qui vous a poussé à enlever le masque ?

— Élisa.

— Votre belle-sœur avec qui vous avez fait du shopping.

— Oui.

Je bois une gorgée. Je ne peux me confier à aucun de mes frères, ni à Marion de peur qu’elle le répète. Le psychiatre devient la seule personne à qui je peux le dire :

— Nous avons couché ensemble.

— Vous et Élisa ?

— Oui.

— Et votre frère ?

— Il ne sait pas. Mais du coup, je n’ai personne à qui parler de ça. C’est ma meilleure expérience. Je ne m’en remets toujours pas. Je sais que ce n’est qu’une aventure, c’est inscrit dans mon esprit, et même mon cœur s’en accommode. Mais je veux d’autres épisodes.

— Vous s’avez qu’il existe trois intelligences principales ? La tête, le cœur, et le corps. J’ai bien dit intelligence, pas cerveau. Si vous apprenez à les écouter, cela peut vous aider à mieux vous comprendre. Le matin essayez de ressentir dans quel état est votre esprit, dans quel état est votre cœur, et dans quel état est votre corps. Vous avez besoin souvent de l’harmonie des trois pour aborder quelque chose. En sachant que le cœur est le moteur le plus puissant. Le corps peut faire des tâches, même si l’esprit est absent. L’esprit peut se concentrer sur certaines choses, même si le corps est fatigué. Et le cœur permet de soulever des montagnes.

— À ce qu’il paraît.

— Pensez-vous être quelqu’un qui est plus tête, corps ou cœur ?

— Ça dépend de choses. Je dirai tête. Je n’ai jamais écouté mon cœur.

— Je pense aussi. Si vous apprenez à écouter et à satisfaire ces trois parties, alors vous serez une personne équilibrée.

Il se lève puis tend la bouteille vers moi pour me resservir. Deux verres, c’est toujours le nombre qui va avec la séance, il va falloir que je déguste doucement celui-ci.

— Et donc, Élisa ?

Je rougis malgré-moi.

— C’était… magique, même parfait. Rien ne pouvait être plus parfait.

Sans m’étendre sur les détails, j’étale tout mon ressenti, mes sentiments contradictoires. Savoir que c’est une aventure éphémère, qu’elle aimera toujours mon frère et ne pas avoir envie de plus de sa part, sinon quelques enjambées occasionnelles. Le docteur Leroy est à l’écoute, il ne juge pas, il ne s’immisce pas et ne cherche pas à connaître plus que ce que je lui dis.

Ma tête dit qu’il n’y a pas d’amour et qu’il ne faut plus le chercher, qu’il n’apporte de toute façon que des déceptions.

Mon cœur veut beaucoup d’amour et de tendresse

Mon corps veut juste ressentir des sensations agréables, diversifiées.

Pour combler les trois, il me faut juste trouver des amantes, nombreuses, félines. Mon cœur devra se contenter de ne pas avoir l’exclusivité.

Le jeudi, le cours de Benji se passe sans aucun incident. Mais nez-de-bœuf me fait la bise comme si j’étais une cousine qu’il connaît de longue date. Et Gargamel n’est pas là.

Vendredi, les quatre heures de tatouage touchent à leur fin. La voix de sa collègue discutant avec des clients de l’autre côté de la porte se fait entendre.

La tatoueuse lâche une exclamation puis un soulagement :

— J’ai fini !

— Les contours, lui dis-je.

Elle lâche froidement :

— Vas-y, casse-ma joie ! Le premier tiers est fini. Il faut que je vois ce que ça donne.

— Je me déshabille ?

Elle jette un œil à son horloge puis acquiesce. Dos à elle, j’ôte mon débardeur moitié rose et moitié orange, mon soutien-gorge, puis déchausse mes baskets pour baisser mon jeans.

— Déjà à premier vue, pas trop mal, les proportions font bien, ça épouse parfaitement tes lignes.

Je baisse mon string puis me tourne face à elle. À travers mon masque, je perçois son cœur qui galope de plus en plus vite. Ma tatoueuse réduite au silence, je lui dis :

— J’ai bien cicatrisé. Je fais du sport et je transpire, alors pour compenser, je dors toute nue.

Ses yeux qui me scrutent dans le moindre détail se lèvent à cette évocation. Je lui lâche volontiers un lapsus :

— Je te plais ? Je veux dire : ce que tu vois te plait ?

— Ça sera magistral, indique-t-elle en masquant son trouble. Tu as ton œil qui brille toujours comme ça derrière ton masque ?

— Oui. Je ne sais pas pourquoi.

On frappe à la porte et sa collègue passe la tête :

— Lydie, tu pourras prendre…

La collègue s’arrête puis me regarde :

— T’as vu ça ?

— Chapeau ! À vous aussi Mademoiselle, pour avoir tenu les séances.

— Les prochaines seront pires, souligne ma tatoueuse. — Elle détourne brutalement la tête — tu peux te r’habiller, on se voit demain matin.

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