20. Convenance

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Ma lève a désenflé, mais mon œil gauche est tuméfié en croissant de lune sur sa partie inférieure. Au souvenir de ces combats, j’en retire une certaine fierté, une victoire personnelle.

J’ai nettoyé tout mon appartement, motivée par la discussion avec Benji. Je me suis confectionné un jeans avec un vieux dans lequel je ne rentrais plus dedans. J’ai pris une jambe gauche bleu sombre, légèrement délavé sur le dessus, et une vieille jambe d’un bleu année 90 déchiré horizontalement par trois fois à hauteur de la cuisse.

Mes années coutures remontent à des après-midis d’enfance en Alsace avec ma grand-mère, mais le résultat est excellent. Ensuite, j’ai découpé deux vieux sweat-shirts. Le côté droit est un vieux noir qui a appartenu à mon frère et on voit encore dans le dos la moitié d’un crâne. Le côté gauche est rouge.

Le masque sur le visage, la tresse reposant sur mon épaule gauche, nerveuse, j’attends Élisa. Elle a laissé un peu de liberté à Tristan pour m’accompagner dans ma journée shopping. Pour me calmer, j’ai mis Radio Classique sur mon ordinateur, et je résiste non sans mal aux bouteilles de whisky posées sur la table.

Enfin, elle frappe à la porte. Je lui ouvre. Elle est toute souriante et s’exclame :

— Ouah sympa !

Lui tapant la bise, je lui avoue :

— J’ai galéré pour la capuche.

— Non, c’est du beau travail.

— Je ne peux pas faire un t-shirt stretch, c’est bizarre comme matière, et puis les sous-vêtements aussi, faut faire des coutures très fines, car sa passe entre les lèvres, et ça va frotter.

— C’est pour ça que je suis là ! Mais qu’est-ce qui t’es arrivé à ton œil ?

— J’ai… Je fais du close-combat secrètement la nuit.

— J’ai juste compris combat, mais d’accord. C’est genre en mode fight-club ?

— Non. C’est juste pour apprendre à me défendre.

— C’est cool ça.

Son sourire est divin, ses yeux joyeux, comme s’il n’y avait jamais eu aucune ambiguïté entre nous. Ma résolution est de ne rien lui réclamer, ne pas avoir un seul geste déplacé, mais la séduire en toute innocence. Avant d’être prise de l’envie de l’embrasser, je lui propose :

— On y va ?

Nous quittons l’appartement, elle est vêtue d’une petite robe blanche légère, le genre qui invite les doigts à se faufiler dessous. Par-dessus, elle porte un gilet à manche longue sans pan vert vif, partant de ses épaules directement pour le creux de son dos. Lorsque nous sommes dans l’ascenseur, je lui demande :

— Tu as pris le RER habillée comme ça ?

— Non, j’ai pris la voiture de Tristan.

Rassurée, je regarde les portes se fermer, nous isolant toutes les deux. La descente durera le temps qu’il faudrait à un baiser et j’en viens à imaginer des scénarios de série B partant d’une panne. De mon œil droit, je perçois son cœur qui bat un peu plus vite. Hélàs je ne sais dire si cela traduit un désir ou une phobie de lieu clos. Et même si elle avait très envie de moi, sa raison l’obligerait à me repousser.

La volonté combat le désir avec fougue, et la cabine ouvre ses portes sur le rez-de-chaussée, sans qu’il n’y ait eu de panne.

Nous prenons ma voiture et lorsqu’elle s’assoit, sa robe découvre un peu plus ses jambes pâles. J’active à nouveau ma vision droite pour ne pas avoir d’angle-mort, puis je prends la route du centre commercial.

Nous y parvenons, après une demi-heure.

— Parfait ! lance-t-elle lorsque nous franchissons le tourniquet de verre. Nous avons une journée rien que pour nous. D’abord les fringues à 500 euros la pièce, ça limitera notre budget. Donc direction Hugo Boss.

L’odeur du centre commercial, son brouhaha et sa musique douce me redonne l’impression de vivre. La convention était une chose, le centre commercial, c’est comme faire un bond dans le passé, car j’y venais toutes les deux semaines. J’en oublierais même que je porte le masque.

— J’aurais peut-être dû mettre mon tailleur pour venir, on ne va pas être prises au sérieux.

— Du moment que tu paies, les vendeuses s’en tapent. On leur dira que tu as été bombardée directrice de ta boîte et qu’il te faut de quoi imposer.

— Ça roule.

Nous pénétrons dans le magasin, errons entre les mannequins et les portoirs en humant l’odeur de cuir neuf. Si la première seconde, je me demande si nous ne ferions pas mieux de voir s’il y a des petites marques qui me siéraient, je tombe très vite amoureuse de la découpe d’un costume à un bouton. Le pantalon est bien droit, proche des jambes, l’ensemble fait strict et moderne.

— Ça.

— D’acc. Il nous en faut au minimum trois pour faire notre business et il faut que la longueur et le cintrage soit très similaire pour que ça fasse élégant.

Une femme souriante aux épaules droites s’approche :

— Bonjour Mesdemoiselles, puis-je vous renseigner ?

— J’aimerais essayer ce costume. Avez-vous d’autres coloris ?

— Sur ce modèle, j’ai un gris plus sombre.

Elle nous désigne un cintre et je grimace.

— Sinon, nous avons d’autres modèles.

— Avec une coupe similaire ? s’inquiète Élisa.

— Je vous propose d’essayer, nous verrons ce qui vous sied le mieux.

— Il faudrait un blanc et un noir, indique ma petite blonde.

— Je vais vous chercher ça. Les cabines sont par là.

Elle nous donne le pantalon et la veste à essayer, alors nous gagnons les cabines fermées par des rideaux. Si j’aimerais bien me déshabiller devant Élisa pour voir si ses yeux pétillent, elle préfère me laisser de l’intimité. Choix sage et honnête, vu que notre relation doit rester amicale.

J’en ressors, et comme prévu, la veste me va à merveille. La vendeuse revient avec deux autres costumes dans les coloris exigés par Élisa.

Je les emporte dans la cabine. Chaque fois que j’ouvre le rideau, on constate que cela me sied bien. Puis la vendeuse nous dit :

— Avez-vous fait votre choix pour que je vois pour les retouches.

— Nous ferons les retouches nous-mêmes, indique Élisa. À moins que vous n’acceptiez de réaliser l’ensemble des retouches dont nous avons besoin.

— C’est-à-dire, je ne vous suis pas.

— Nous prendrons les trois coloris, le noir, le gris et le crème. Mais nous allons retoucher les trois vêtements pour en faire différentes versions. Pour les journées de bureau : côté droit crème et côté gauche gris. Pour les enterrements, côté droit gris et côté gauche noir. Pour les réceptions, côté droite noir et côté gauche crème.

La vendeuse dévisage Élisa comme si elle descendait d’une soucoupe volante. À l’aise face à la vendeuse, elle conclut :

— Ne vous tracassez pas, on prend les trois.

La vendeuse tire les cintres à elle.

— Nous ferons les retouches, Mademoiselle. Vous ne saboterez pas des costumes de notre marque. Nous nous assurerons qu’ils vous siéront.

— Parfait. Allez-y.

La vendeuse place les épingles sur celui que je porte, puis se plie aux retouches sur les deux autres après que je les ai enfilés. Élisa, entre temps choisit trois types de chemisiers.

Un quart d’heure plus tard, à nouveau en Jeans et sweat-shirt, je passe à la caisse à laquelle Élisa tend une carte de fidélité :

— Prenez tous les points qu’il y a.

— Bien entendu.

Je présente ma visa, en sentant les trois mille euros me boucher les artères.

— Votre carte ne passe pas.

— T’es plafonnée, sourit Élisa. Tu me feras un virement.

Elle sort une carte gold de son petit sac en bandoulière. La vendeuse qui pensait avoir à faire à des filles qui lui font perdre son temps se détend, encaisse, agrafe la facture, puis nous propose avec un sourire immense :

— Repassez dans la semaine à partir de mercredi. Une très bonne journée Mesdemoiselles.

Gênée que ma petite blonde ait avancé l’argent, aussitôt dans le hall tout en longueur, je lui dis :

— On aurait peut-être dû acheter que deux costumes.

— Mais non, le but c’est de ne pas avoir deux fois le même. Maintenant, on va se lâcher sur la fantaisie et les couleurs !

Les magasins se suivent et se ressemblent. Élisa m’entraîne dans un tourbillon de bonne humeur. Mettant toute ma confiance dans ses capacités de créatrice, je paie ce qu’elle me dit d’acheter, et essaie uniquement ce qu’elle me dit de tester.

La foule grandit dans le grand hall, je distingue en transparence verte le ferraillage du bâtiment et la foule de l’étage inférieur. Je repère sans aucune difficulté les patrouilles militaires, leurs fusils métalliques si sensibles à ma magie qu’ils contrastent aussi fort que les escalators. Cette vision révèle tout, y compris le couple en pleine fellation derrière le rideau.

Me voyant regarder dans cette direction, Élisa se moque :

— C’est un beau rideau. Mais il n’irait pas chez toi

J’émets un oh de déception. Le panier plein de chemise à carreaux, elle me dit :

— Bon, j’ai ce qu’il faut.

Curieuse de voir quel âge à le couple en activité, je lui demande :

— Tu n’as pas encore une petite idée avant midi ?

— Je crois que nous avons tout dépouillé, ta banque va t’appeler lundi pour se demander si on ne t’a pas dérobé ta carte.

L’homme jouit, la femme avale, alors je me dirige vers la caisse sans avoir satisfait ma curiosité. La femme se relève une fois que l’homme a reboutonné son pantalon. Elle ouvre le rideau et on détourne mon attention :

— Vous avez la carte fidélité ?

— Oui ! lance Élisa.

Elle dégaine son porte carte-fidélité et je garde ma visa entre mes doigts tout en cherchant du regard les deux squelettes qui ont quitté la zone d’essayage. L’homme regarde des chemises, barbu et sa femme aux nombreuses boucles d’oreille reste cachée par le miroir. Je tape mon code, et je les vois sortir derrière moi : deux hommes de la vingtaine, barbe et cheveux soignés.

— Ça va ? question Élisa.

Je ferme la bouche et élude :

— Oui. J’ai faim.

C’est le dernier magasin du premier étage. Les sacs chargés, nous sortons.

— J’ai cru qu’on ne trouverait jamais de débardeur ! soupire ma petite blonde.

— Ce n’est plus à la mode les débardeurs comme ça, mais j’aime bien les bretelles fines.

— Large, c’est mieux pour ce que je veux.

— C’est toi l’artiste.

— Il est quelle heure ?

— Presque midi. On devrait manger avant qu’il y ait trop de monde, on dépose les sacs à la voiture, et on se fait un Mac Do ?

Chose dite, chose faites, nous nous retrouvons assises à une table de fast-food. Aucune fille ne peut être sexy en dévorant un hamburger, les doigts dégoulinant de sauce grasse. Élisa, malgré l’intensité de ses yeux, n’échappe pas à cette règle. La bouche pleine, elle s’arrête de me parler de ses projets d’assemblages. Car elle ne veut pas simplement me coudre mes vêtements, elle veut me proposer les mariages qu’elle envisage.

Profitant d’un peu de répit, je lui dis :

— Tu sais, quand tu as dit qu’on pouvait dire que j’étais bombardé directrice ?

— Ouais.

— Au boulot, ils m’ont fait la proposition de passer responsable.

— C’est cool ça. Mais genre, ils ont pitié ?

— Je ne pense pas, mais je n’ai encore rien signé. Si j’accepte, je partirais à Rennes.

Elle marque un silence, plante ses yeux inquiets dans les miens et conclut :

— Donc je vais réserver tous mes samedis pour les passer avec toi avant de ne plus te voir.

— On se verra aux réunions de familles.

— Ouais mais c’est différent, d’être toutes les deux et avec toute la famille. C’est le grand frisson, le grand danger pour moi. À chaque magasin, dans ma tête, il y a un petit teaser : Elodie va-t-elle résister à la robe d’Élisa ou l’embrasser dans une cabine ?

J’esquisse un sourire, donc elle rougit en se rendant compte qu’elle est allée un peu loin. Du coup, elle revient à la conversation :

— C’est cool. Tu verrais Lucas le week-end.

— Pourquoi ?

— Ben, tu sais la fille qui est venue dîner chez tes parents ?

— Ben Marion.

— Oui. Ils communiquent beaucoup par texto. Comme elle bosse souvent le samedi, pour le moment, ils ne se sont pas revus, mais Lucas téléphone souvent à Tristan, et je peux te dire qu’il est raide dingue d’elle. Tristan m’a dit que Lucas n’a jamais aimé une autre fille qu’elle.

— C’est son amour de collège.

— Je trouve ça beau. S’ils se mettent ensemble, c’est super romantique.

— Rennes-Paris, ça fait une distance, quand-même.

— Lucas se renseigne sur des opportunités de changer de job.

Je baisse les yeux, non pas agressée par la concurrence fraternelle, mais par le fait qu’il ne se confie plus à moi. Peut-être croit-il m’ennuyer avec ses histoires, ou pense-t-il que je n’ai désormais pas la tête à ça.

— Elle te plaît, Marion ?

Je lève les yeux vers Élisa qui rebondit :

— Je veux dire… C’est quoi ton type de fille ?

— C’est varié. Les petites blondes, les grandes brunes, du moment qu’elles ont du charme.

— Je trouve que Marion a du chien.

— On a couché ensemble.

Élisa retient sa frite, se penche vers moi et questionne :

— Toi et Marion ?

— Le week-end chez mes parents.

— Oh ! Le feuilleton ! Mais en fait, tu te tapes toutes les copines de tes frangins.

— Non, juste Marion, et elle n’est pas encore avec Lucas. Et c’était juste une fois, comme ça.

— Non mais tu kiffes Marion, tu me kiffes. En fait vous avez les mêmes goûts.

— Non parce que je sais que tu n’es pas le genre de Lucas et que Marion n’est pas du tout le genre de Tristan.

— Ça c’est vrai. Donc si tu vas à Rennes, t’as déjà quelqu’un pour faire du shopping avec toi.

Elle rit. Espérant qu’elle ne dira rien à mon frère, je me lève pour aller chercher mon café, toujours apprécié après un petit Mac Donald’s indigeste. En revenant, par peur qu’elle se sente exclue de mon cœur, j’insiste en m’asseyant :

— Marion, c’était juste une fois.

Elle sourit simplement en me dévorant des yeux.

— Vous lui trouvez quoi ? Elle est toute sèche.

— J’étais amoureuse d’elle au collège, comme Lucas. Je pense que ça marque à vie. Mais contrairement à Lucas, j’ai fait un trait sur elle.

— Donc t’as toujours préféré les nanas.

C’est étrange comme beaucoup de gens pensent qu’on devient homosexuel au cours de notre jeunesse, suite à un choc, une agression ou une révélation. C’est peut-être le cas pour certaines personnes, mais j’explique à Élisa que ce n’est pas une décision par dépit, ni même un choix tout simplement. Je lui révèle que ce n’est pas le sexe des hommes qui me répugne, même si au repos, ça ne ressemble pas à grand-chose. L’homme tout entier ne m’attire pas, et pourtant je sais dire lesquels sont esthétiquement beaux. Je sais trouver une scène érotique hétérosexuelle hot, mais j’apprécie bien plus le plaisir qui se dessine sur le visage de la femme que tout le reste de la scène. Élisa semble découvrir Narnia lorsque je lui dis que les courbes féminines m’inspirent au point qu’un striptease bien mené peut m’éveiller. Mon grand point faible, ce serait les ventres plats et les nuques bien dessinées. Mais au final, ce serait résumer l’excitation à des choses bien matérielles. Élisa provoque la foudre en moi sans avoir de courbes sportives. À l’écoute de mes mots, elle me dit :

— Moi, je n’ai pas le ventre plat.

— Tu me demandes quelle partie du corps je préfère chez les femmes, je te réponds. Mais ce n’est pas comme ça qu’on définit les personnes qui nous plaisent. Toi, c’est tes yeux, ta bouche, ta voix, ta personnalité, t’es entière. Il n’y a personne qui me fasse l’effet que tu me fais.

Elle prend un coup de soleil brutal sur le visage.

— Excuse-moi, je m’étais juré de ne pas te dire des choses comme ça.

— Non mais il n’y a pas de malaise.

— Nous continuons nos courses ?

— D’acc. Il n’y a pas beaucoup de magasin de fringue au premier. Ça va aller vite.

Je m’avance hors du fast-food et marche sur le sol vitré. Il y a un spectacle pour enfant et les trois militaires qui poursuivent inlassablement leur ronde.

— Il y a un spectacle en dessous.

Élisa reste au bord et me dit :

— On peut le voir d’en bas, si tu veux.

— C’est marrant d’au-dessus. T’as le vertige ?

— Non, je suis en jupe.

Je la rejoins et lui dis :

— Ce serait pas un drame qu’on voit ta culotte.

Elle rougit sans répondre. Je murmure.

— Attends, tu n’as pas de culotte ?

— L’été, j’aime bien.

Elle s’engage sur l’escalator tandis que je force sur ma vue magique pour vérifier ses dires. Ma vue manque de netteté sur les tissus, mais je distingue bien l’armature du soutien-gorge. Pour le reste, il semblerait qu’elle ne mente pas. C’est impossible de vérifier sans un véritable visuel. Le doute sur ses intentions à mon égard commence à se dessiner. Trois éléments : sa réflexion sur le teaser dans sa tête, le lapsus quand elle dit que je me tape toutes les copines de mes frères, et le fait qu’elle ne porte pas de sous-vêtement. Peut-être me fais-je des idées, peut-être pas. Une partie de moi pense à Tristan, l’autre à entraîner Élisa dans une cabine, à lui rouler un patin tout en la doigtant. Seule ma pièce peut trancher cette hésitation.

— Attends, faut que je pisse.

Elle me suit, nous prenons chacun une cabine. Après avoir soulagé ma vessie, je me place face au coin de la porte par peur que la pièce atterrisse dans la cuvette, puis je la lance.

Elle retombe, la face intacte m’ordonnant de résister à mes instincts. Grincheuse mais résolue, la conscience tranquille, je retrouve Élisa. Face à nous, il y a la boutique de lingerie pour laquelle ma mère et ma tante m’ont offert une carte cadeau. La partie perverse au fond de moi a un rictus. Je ne ferai aucune avance, mais si Élisa craque, je ne réponds plus de rien.

Ma conscience et mes désirs ayant accordés leurs violons, nous pénétrons dans la boutique.

— Bonjour Mesdemoiselles.

— Bonjour. Est-il possible de savoir combien il y a de points sur la carte ?

— Bien sûr.

Elle la prend, puis me répond :

— Trois cent euros.

— On va vous acheter tout le magasin, sourit Élisa.

Mes pensées vont quelques instants à ma mère, si maladroite mais si généreuse. J’ai presque un moment de culpabilité qu’elle ne sache pas que la lingerie qu’elle m’offre ira aux yeux des filles et non des hommes.

Élisa est déjà en train de dépouiller les rayons que j’avance vers les cabines, sans même regarder ses choix. Son œil expert est sûr de mon bonnet et ma confiance en ses goûts est totale. Lorsqu’elle revient, elle me dit :

— Le but c’est voir lesquels vont avec lesquels.

— Ben attends, viens.

Je ferme le rideau derrière elle. Elle accroche les soutiens-gorges puis me regarde enlever le haut de mes vêtements.

— Toi t’as le ventre plat, murmure-t-elle.

Sa paume se pose délicatement sur mes abdominaux. Le feu éclate brutalement en moi et j’entends ma personnalité animale hurler : « Enlève ta main, salope, ou je te viole ! » Comme elle n’entend pas mes pensées, ses phalanges glissent vers le haut. Mes doigts tremblant dans mon dos dégrafent mon soutien-gorge et je vois les yeux d’Élisa pétiller d’amusement. Mon ventre se tord, se retourne, mes pensées s’enflamment et j’entends se battre avec fracas la raison et le désir. Je veux sentir sa bouche sur mon téton, savoir l’effet torride que ça fait !

— Bon ! Commençons !

Elle enlève sa main, et me tourne le dos pour prendre les articles suspendus. Pendant ce temps ma part perverse veut soulever sa robe et vérifier sa nudité !

Elisa place deux soutiens-gorges côte à côte devant ma poitrine, puis un autre. Blanc et noir, comme souvent.

— On essaie ces deux-là !

Je me force à penser à mon frère qui espère la retrouver à la maison, nue sous sa petite robe. Je m’oblige à rester concentrée pour acquiescer ou non à mon reflet dans le miroir. Rester avec elle dans un endroit aussi exigu est un acte de barbarie psychologique.

Rapidement, notre choix est fait sur une dizaine de soutien-gorge, dont les styles seront parfois complètement opposés, lingerie sage à gauche et lingerie torride à droite. Nous quittons l’intimité de la cabine exigüe, m’offrant une grande bouffée d’oxygène. Élisa, complètement focalisée sur sa recherche ne s’en rend pas compte. Elle regarde les petites culottes et les strings en soie :

— Putain, ça sera chiant à découper et encore plus à recoudre. Ce que je peux faire, c’est une doublure pour pas que ça frotte, mais genre ça, je ne peux pas, si on veut que ça reste bien moulant et légèrement transparent.

— Tu trouveras une solution, je te fais confiance. J’ai hâte de voir ce que ça peut donner.

— Moi aussi. Tu me feras un défilé.

Nos yeux se croisent, puis réalisant ses paroles, la timidité empourpre un peu ses pommettes. Nous déposons les articles, et la vendeuse nous sourit :

— Et bien vous ne nous m’avez pas menti quand vous avez dit que vous alliez nous dévaliser.

— Bon, soufflé-je. Il ne reste plus que le magasin de sport. Je dois prendre une autre paire de mitaines et de protège tibia, aussi.

— Et les maillots de bains ! lâche-t-elle. C’est parti !

En milieu d’après-midi, nous revenons à mon immeuble. Je me gare à quelques voitures d’elle, et nous transférons tous les sacs dans son coffre, à l’exception de certains articles de sport sur lesquels elle n’aura aucune retouche à faire.

— Voilà ! Tu vas avoir du boulot !

— Ça ne me dérange pas. Au moins je sais que je peux te faire plaisir sans risque.

— Tu veux monter prendre un café ou un thé ?

Elle sourit puis élude :

— Non, c’est cool, mais Tristan va m’attendre.

— Il sait que t’es avec moi ?

— J’ai hâte de me mettre à la confection. Quand je reviendrai, tu me feras un petit défilé.

— Il n’y a pas de souci.

Elle me fait une bise, puis prend le volant. Sa voiture, s’éloigne, ensuite l’ascenseur me transporte. J’entre chez-moi en ayant senti progressivement toute mon énergie me quitter. Je soupire contre moi-même.

Je m’effondre sur le lit en repensant à cette journée, à cette petite voix qui commentait chaque vêtement, qui me faisait me sentir belle à chaque essayage. Je revois cette robe flottante de laquelle dépassaient ses cuisses blanches et lisses. J’imagine ses fesses nues et mes doigts qui lors d’un certain essayage, auraient pu glisser avec légèreté sur sa peau. Je repense à sa main brûlante sur mon ventre, et à la caresse involontaire de ses doigts.

Ma propre main remonte mon sweat-shirt et glisse sur ma peau. Mon imagination retrace la scène du magasin de lingerie, comme j’aurais aimé qu’elle se produise. Mon autre main déboutonne mon Jeans puis glisse sur ma culotte humide. Cette caresse provoque un frisson délicieux, ma sensibilité exacerbée par toute une après-midi à la désirer. Les dernières heures de shopping m’ont rendue malade. Revivant ce contact intimiste avec Élisa, je passe sous le coton pour trouver la cyprine chaude et abondante. Le doigt baigné, il remonte enduire le périmètre proche de ma perle. J’imagine un baiser torride, sa robe qui remonte le long de ses flancs, mes ongles qui découvrent sa peau. J’invente le bruit de son dos plaqué contre la paroi de la cabine, je rêve de son nectar se répandant sur ma cuisse en appui contre la sienne. Je nous imagine, moi étouffant d’une main ses petits cris de plaisir, et elle perdant tout contrôle.

Très vite, le désir devient fort, alors je baisse mon pantalon sous mes genoux, pour pouvoir accéder au moindre recoin humide de mon anatomie. J’écarte les jambes et mes doigts glissent sur la vallée close et détrempée pour revenir huilés sur le sommet du Mont. Je délivre mon rubis et le flatte de pressions légères.

Le plaisir explose, mes cuisses se contractent et mes abdominaux dansent sous ma première main.

Rapide, puissant, aussi bon sinon meilleur que mon échange avec Marion. Mes pensées vagabondent encore dans mon imaginaire, poursuivant le scénario jusqu’à la rupture entre elle et Tristan.

Cette conclusion sinistre m’oblige à ouvrir les yeux. Mes pieds pédalent pour éjecter mon pantalon, puis je me dirige vers la salle de bains, non sans avoir en tête les indices trop nombreux laissés par Élisa au cours de la journée. Il est rare que je me masturbe, car cela a toujours provoqué une certaine culpabilité. C’est une sorte de raccourci pour répondre à un désir non-réciproque, une sorte de viol ignoré par la victime. Cette fois-ci quelques soient les vœux d’Élisa, je ne regrette pas de m’être laissée aller en solitaire. Pour être honnête, je reste persuadée que ça aurait pu se faire en binôme. Je pose le masque sur le rebord du lavabo, puis soupire après-moi :

— Quelle conne ! Ça se voyait trop qu’elle n’attendait que ça.

Répondant à moi-même, j’arrache le sac poubelle scotché au miroir :

— Tu oublies que tu ressembles à ça !

Ai-je imaginé tous les signes d’Élisa. Y vois-je des lapsus par orgueil ? Suis-je en train de devenir folle ?

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