12. Adolescence

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La partie de jambe en l’air plutôt brève dans la chambre d’à côté m’a plus intriguée qu’excitée. Le sommeil m’est tombé dessus aussitôt que j’ai détourné le regard.

Le psy ne m’en a pas parlé, où n’en a pas conscience, mais me réveiller dans la chambre où j’ai passé le plus de temps de toute ma vie est plus réparateur que n’importe quel médicament.

Je regarde le plafond blanc en me disant que si j’avais su que je finirai ainsi il y a quelques années, j’aurais refusé ce job, et j’aurais tout fait pour rester en Normandie, comme je le voulais. J’étais persuadée de pouvoir tafer sur Caen, mais j’ai saisis l’opportunité du laboratoire dans l’Essonne. Idiotement, j’ai pensé que ça serait une bonne chose car il serait plus aisé de trouver l’âme sœur sur Paris. Timide comme j’étais, craintive des sites de rencontre, ça ne pouvait rien changer du tout.

Le bruit des chaises, l’odeur du café qui grimpe à l’étage, tout m’invite à me lever. Je coiffe mon masque et ma perruque, puis balaie de mon œil magique le couloir. Dans la douche, une silhouette prend sa douche. En passant dans le couloir, je reconnais les hanches d’Élisa. À travers le mur, je détaille ses courbes vertes. Elle lève la tête vers la paume de douche puis plonge sa main entre ses cuisses. Il faut croire que mon frère ne lui a pas donné assez hier. Elle baisse le menton, prend appui, une main sur la faïence puis fait tourner frénétiquement ses doigts réunis sur son pubis. En voyant sa bouche s’entrouvrir de plaisir, je cherche à supprimer ce squelette pour voir ses muscles se tendre de désir. Je cligne des yeux et soudain, la voix de Lucas me fait sursauter :

— Ça va ?

— Oh putain, tu m’as fait peur !

— Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu buggais devant le mur.

— Je… Juste une absence, j’étais en train de… rêver. Mais… C’est un très beau mur, non ?

Il sourit puis s’engage dans l’escalier. Je me mors la lèvre pour me punir de ma réponse débile, puis passe aux toilettes. Par le mur qui sépare la salle de bain, je vois qu’Élisa a terminé. Lucas m’a fait rater l’orgasme flash, donc un gros coup de blues me cloue sur place. Mon bonheur ne tient qu’à des petits instants magiques, et ce dernier s’enfuyant, c’est un véritable gouffre de déprime qui m’avale toute entière. C’est comme si je plongeais dans l’estomac d’un monstre qui ricane : « Tu croyais t’échapper ? »

Faisant appel à toutes mes forces, je rejoins le rez-de-chaussée. Ma mère s’est remise de ses émotions, car elle a le sourire :

— Bonjour ma chérie. Tu choisis ton thé ?

Les jus d’orange, les croissants et les confitures regorgent sur la table. Le soleil inonde déjà par la véranda le salon. La température est agréable, l’ambiance également car mon père et Lucas, détendus parlent des travaux de jardin qu’ils vont faire ensemble cet après-midi.

L’escalier grince, et les jambes nues d’Élisa apparaissent entre les barreaux. Un paréo vert enveloppe ses hanches rondes, et elle ne porte qu’un haut de Bikini. Elle a peu de formes sur le haut du corps, une poitrine menue, un pendentif en bois autour du cou. Les cheveux blonds attachés par une baguette révèlent son cou gracile. Sa peau blanche, saupoudrée de taches de rousseur semble illuminer la pièce à elle seule.

Lucas se penche à mon oreille masquée :

— Quand tu connais les ex de Tristan, tu ne comprends pas ce qu’il lui trouve.

Tristan ne choisissait ses copines que sur une plastique dont la beauté est définie par les magazines porno. Sans détacher mon regard de la poupée en Bikini, je réponds :

— Une personnalité.

C’est la première copine qui ait une vraie personnalité. De surcroit, les jeux de couples auxquels ils s’adonnent doivent changer Tristan du missionnaire ou de la levrette.

— Tu marques un point, me glisse Lucas.

Élisa s’assoit face à nous, pimpante :

— À chaque fois que je viens ici, il fait super beau !

— Ça fait que deux fois, lui dit Lucas. Mais bon, il faut toujours beau ici, c’est un micro climat.

— Ben quand j’étais petite, on venait souvent en Normandie. Chaque fois qu’on a voulu aller au Mont-Saint-Michel, il pleuvait.

Je prends la parole :

— C’est normal ça, ce sont les nuages Bretons qui passent au-dessus de la frontière. C’est une tactique pour récupérer le Mont. Tu vérifieras, les vents viennent toujours de l’ouest.

Élisa rit, laissant la marque d’une profonde satisfaction au fond de moi. En m’attardant sur les contours de sa poitrine, en détaillant la tension du tissu par ses tétons, il me vient l’impression que je suis en train de me transformer en vicieuse lubrique. Peut-être est-ce comme ma colère. Peut-être ai-je trop enfoui de désir au fond de moi et que ça veut ressortir.

Je suis à la moitié de mon thé lorsque Tristan descend les escaliers en bermuda, son torse poilu nu, les cheveux ébouriffés, les yeux cernés, et les poignets marqué par les menottes. Il embrasse Élisa qui lui fait gentiment remarquer :

— Chéri, tu ne t’es pas encore brossé les dents.

Manquant de répartie, il passe à un autre sujet :

— Il fait un peu frais ce matin ou t’es encore excitée ?

Elle grimace comme si elle l’imitait en mode muet, puis il s’approche de moi pour me faire la bise et me fait la réflexion :

— Ça pointe aussi chez toi, sœurette.

Ma main gauche lui colle une claque furtive qui lui dévisse les cervicales.

— Hé, mais c’était pas méchant ! proteste-t-il.

— Est-ce que je te fais remarquer quand t’as la gaule ?

Lucas pose la main sur mon épaule et me murmure :

— Hey, Élo. C’est l’humour de Tristan. T’es habituée quand-même.

Il est vrai que Tristan a toujours eu le don de faire remarquer que je ne portais de soutien-gorge quand il y avait du monde. Je n’ai jamais rien dit, considérant depuis toujours qu’il n’y a rien d’anormal qu’une femme déforme le tissu par son anatomie. Et il est même certain que Tristan n’a aucune arrière-pensée.

— Désolée Tristan. Un bisou magique.

Il a des yeux effarés, mais retrouve son calme. Je me lève et pose la moitié de ma bouche sur sa joue rougie. Il sourit, mais ne voulant pas rester sur un échec, je lui demande :

— T’a passé la nuit en garde à vue ou bien Élisa te menotte la nuit ?

Les deux amoureux rougissent brutalement et Tristan bafouille en regardant ses poignets.

— Je… Je ne sais pas. J’ai dû prendre une mauvaise position en dormant.

Lucas a un sourire incrédule, et je vise Élisa dans les yeux si intensément que je pourrais la sentir frissonner. Pourtant, elle ne fuit pas mon regard et c’est en train de me brûler de l’intérieur. Je quitte la pièce pour regagner la salle d’eau et me brosser les dents. Le masque posé à côté de moi, je me dévisage intensément, sans parvenir à ôter les yeux d’Élisa de ma tête. Jamais encore je n’avais ressenti une attirance aussi intense. Autrefois mes fantasmes étaient sensuels, tendres, s’arrêtaient à la nudité et à des caresses interminables. Je ne sais pourquoi, Élisa m’obsède de manière à m’en tordre le ventre. J’ai envie de sentir le grain de sa peau sous mes doigts, et de la voir jouir à s’en briser les cordes vocales. Je veux sa mouille chaude sur mes phalanges, sa langue dans ma bouche, et son cœur au bord de la tachycardie.

Les dents serrées, je m’ordonne :

— Arrête de penser à elle.

De rage je frappe à répétition ma brosse à dents sur le rebord du lavabo. Elle ne plie pas, ne casse pas, et je quitte la pièce d’un pas pressé, le masque à la main. Ma seule envie est d’aller courir. Dans la chambre, j’enfile ma brassière, mon cycliste à jambes courtes, puis mes baskets sur mes sockets. Mon humeur me dit de choisir une playlist qui remue, alors je choisis un album de Cradle of Filth. Le masque plaqué sur le visage, la perruque sur la tête, je dévale les escaliers. Élisa me fait un clin d’œil lorsqu’elle me croise. Je ne lui réponds pas et bondis sans avoir recroisé ma mère.

Le heavy metal brutalise mes tympans, mes semelles avalent aussitôt les petites routes vallonnées du village et je me lance en pleine campagne, le cœur martelant et diffusant ses hormones de merde dans mes artères.

Très vite la sueur colle au masque et ma perruque me gratte. Toutefois, je ne tiens pas à m’arrêter. Ce n’est qu’après plus d’une heure de course, ruisselant sous le plastique que je m’arrête à la barrière d’un champ en retirant la perruque et le masque d’un même geste.

Un vieux cheval gris pommelé me regarde depuis le bout du pré puis se remet à brouter. Lui, il ne voit pas que je suis défigurée, ça ne change en rien sa perception des humains.

J’ai réussi à chasser mes pensées torrides, elles ruissellent par mes pores et mon cœur se serre. La vie semble devenue plus dure à supporter, malgré que je sois à la campagne. Je ne veux pas être de ces gens qui changent parce qu’ils ont vécu quelque chose de dur. Je sais que je peux aller au-delà de ça, et rester moi-même.

La silhouette d’une coureuse en mini-short et débardeur se dessine du coin de l’œil alors je m’empresse de remettre mon masque suintant et ma perruque. La jeune fille approche, grande, brune, mince comme un fil de fer. Mon cœur fait un bond, bousculé par mes sentiments enfouis d’adolescente. Ce n’est pas qu’un fil de fer, c'est un barbelé de souvenirs, c’est la première petite amie de Lucas : Marion. Elle ralentit en me reconnaissant :

— Élodie ?

À voir ses sourcils épilés fins et haut, ses joues creuses, je ne suis pas certaine non plus de la reconnaître.

— Marion ?

— Ce truc de fou !

Elle me fait la bise. Etonnée de la voir, je questionne :

— Tu fais quoi dans le coin ?

— Je suis venue voir mes parents, comme toi, je suppose. Ils habitent toujours ici.

Elle désigne la toiture de la ferme qui dépasse, et je réalise que j’ai parcouru plus de kilomètres que je ne le pensais. Adolescent, jamais Lucas ne serait venu ici sans être emmené en voiture. Et une fois détenteur d’un scooter, même s’ils n’étaient pas ensemble, il ne serait jamais allé en soirée chez elle à pied. Notant la présence de mon masque, elle demande :

— T’as un accident ?

— Non, je vais à un bal masqué.

Elle rit, un peu gênée par mon ton sec et propose de se racheter :

— On finit de courir ensemble, et je te paie une boisson fraîche.

Je hausse les épaules. Moins tôt je reverrai Élisa, mieux ça m’ira. Nous reprenons la course. Lorsque nous arrivons dans le chemin menant chez elle, elle accélère le pas et me sème. Ses jambes fines et ses fesses bien proportionnées accrochent mon regard. Mes pieds heurtent la traverse au niveau de leur clôture, et je tombe en avant, les mains les premières dans le gravier.

Marion fait demi-tour :

— Tu vas bien ?

Elle m’aide à me relever. En me retrouvant à deux centimètres d’elle, je constate qu’elle n’a pas perdu son charme.

— Oui, j’ai… mon esprit est parti et…

— Franchement, t’as l’air super crevée.

Son long bras osseux entoure mes hanches jusqu’à ce que nous nous mettions en marche. Nous contournons le pignon de la maison pour nous mettre en terrasse. Rien n’a changé depuis mes quatorze ans : c’est la même maison de pierre, la même dalle couverte de schiste bleu. Juste la table de jardin semble récente. Je m’étonne du calme :

— Tu es toute seule ?

— Mes parents ont emmené ma fille en courses.

— Tu as une fille ?

— Oui, sept ans. Elle s’appelle Maelys.

Le calcul mental n’est pas mon fort, je mets cinq secondes à me rendre compte qu’elle l’a eu à dix-huit ans. Lisant dans mon œil ma réaction, elle me dit :

— Et oui, je l’ai eu jeune.

— Et le père ?

— Le père… Il a commencé à me battre devant elle quand elle a eu trois ans. J’ai… J’ai mis plus d’un an à le quitter… C’est une sale histoire. Et toi, ton accident ?

— Trois mecs qui voulaient me violer et qui m’ont mis la tête dans des braises.

Marion marque un silence de gêne.

— Je suis désolée. Ça fait longtemps ?

— Oui… Non. En vrai, non. Ça fait un mois.

Elle rentre dans la maison puis revient avec des sodas et des jus de fruit.

— Vas-y, choisis.

Elle s’assoit en décapsulant une canette de cherry coke, et ajoute :

— Je crois que je les buterai.

— Qui ?

— Si des mecs me faisaient ça. J’ai été à deux doigts de flinguer mon ex pour ne pas qu’il ait la garde de Maelys. Je me dis toujours qu’un jour, c’est elle qu’il battra. Si je ne l’ai pas fait, c’est parce que j’ai trop peur qu’on retrouve mon ADN, que j’aille en taule et que Maelys finisse dans un foyer. Toi tu dois avoir grave envie de leur couper les couilles et de leur faire bouffer.

— Parfois, mais je n’y ai pas trop pensé.

— Sérieux ?

— Ils sont entre les mains de la justice, et puis ça ne changerait rien. J’ai une gueule à faire vomir une momie…

— Genre Deadpool ?

— Deadpool est beau. Moi ça a été brûlé, c’est dégueu.

— Et t’es pas rancunière ? Tu me diras, ils se feront violer en prison.

— Je m’en fous. Même s’ils se suicidaient, je m’en fous. J’ai une gueule horrible que je ne récupérerai jamais, et Mylène est morte, rien ne la ferait revivre.

— Mylène, c’était une amie ?

— Non, une collègue. J’étais sa responsable. C’est… Ce sont des collègues qui nous ont agressées. Ils ont ruiné sa vie, celle de sa famille. Moi à côté, je m’en sors super bien.

— C’est chaud, ton histoire.

— La tienne n’est pas rose non plus. Je redeviendrai bien collégienne pour réécrire tout ça.

— Grave. Des fois, je me dis que je changerai plein de truc. Mais Maelys ne serait pas née, et aujourd’hui, c’est mon rayon de soleil.

— Qu’est-ce que tu changerais ? Si on reprenait au collège, et que tu gardais tes souvenirs ?

— Si on reprenait à cette époque, je crois que je me prendrai moins pour une princesse. J’ai fait tourner en bourrique tellement de mecs, j’avais ce que je voulais d’eux. Je crois que celui pour qui j’ai le plus de peine, c’est Lucas.

— Pourquoi ?

— Parce que lui, il est resté amoureux de moi jusqu’à la terminale. Je suis sûre qu’il ne l’a raconté à personne, mais j’étais une peau de vache. En cinquième, je l’ai jeté au bout de deux semaines. Encore après ça, je l’emmenais pour faire du shopping. Il me payait des fringues avec son argent de poche, il venait avec moi dans la cabine d’essayage, et il n’avait pas le droit de toucher.

— En effet, il ne m’a pas raconté.

— Je l’ai toujours trouvé mignon malgré tout. En seconde, complètement torchée en pleine après-midi, je l’ai dépucelé dans le champ où t’étais arrêtée tout à l’heure. J’ai kiffé, ça ferait partie des trucs que je referais. On a choppé des tiques tous les deux et franchement, ça fait partie de mes meilleurs souvenirs.

— Pourtant, si c’était sa première fois.

— On était bourrés, il a été plutôt endurant et surtout il avait ce regard de nounours fragile, le genre que tu n’oublies pas. C’était le gars avec qui je savais qu’il ne m’arriverait jamais rien, tellement il me respectait. Jusqu’à ce qu’il parte faire ses études à Caen, sérieux, j’ai été une pute avec ton frère.

— En même temps, tu avais tellement de choix. Tous les mecs te tournaient autour. Tu étais la fille ! La seule du collège. Tous les mecs se seraient crevés juste pour un baiser.

— Et pas que les mecs ! En cinquième, y a une fille qui m’a écrit une lettre anonyme. Trop poétique et tout, ça m’avait foutu des frissons.

Me souvenant très bien du stylo-plume qui a rédigé ces mots de manière anonyme, je m’étonne qu’elle l’ait marquée.

— Genre, trop dégueu ?

— Non, genre, trop bien écrit. Elle voulait juste un baiser. Mais si j’avais su qui c’était, je lui aurai donné ce baiser ! Mille fois !

Je me pince les lèvres par réflexe, et Marion comprend :

— Ne me dis pas que c’était toi !

Prise au dépourvue, je ne sais pas quoi répondre. Si je dis non, je perds une chance de rattraper le passé. Mais la gorge est incapable de dire oui tant son regard me pénètre. Je secoue la tête et elle poursuit :

— Je me suis demandé un moment si ce n’était pas Lucie, une fille de la 5e4. C’était sûrement un gros thon pour qu’elle n’ose pas signer.

Piquée par sa provocation préméditée, je lui cite un extrait dont j’ai mémoire :

— Et toi, la déesse de la cour du collège, la beauté céleste qui nous piège, tes regards me délaissent dans la neige… C’était puéril.

Les bras de Marion lui en tombent. La bouche entrouverte, elle m’observe de longues secondes gênantes puis elle me corrige :

— C’était super beau. J’ai gardé cette lettre des années.

— Moi si je devais revenir en arrière, je n’écrirais pas cette lettre. En plus, je ne l’ai même pas assumée.

— Si on revenait en arrière, avec nos souvenirs, je sortirais avec toi, même si tu ne savais pas t’habiller et que t’avais un gros cul à l’époque.

— Je déteste mon cul. Et genre si on revenait en arrière tu sortirais avec un boudin, une fille en plus.

— Vu que je sais que tu vas devenir sexy, je ferai un effort.

Elle rit, me forçant à rougir. Alors j’admets :

— Jamais je n’aurais reconnu que c’est moi.

— Oui mais si je retourne dans le passé avec mes souvenirs de maintenant, tu ne peux plus te défiler.

— Je pense que ma mère me renierait.

— Alors on aurait une relation cachée.

Elle me dévisage avec amusement en portant sa canette à ses lèvres. Puis elle demande :

— T’es bi ?

Je secoue la tête.

— Gouine cent pour cent, alors ? Genre depuis que t’es née ?

— Avant le collège, je ne sais pas.

— C’est moi qui ait réveillée ça en toi, alors ?

Sans doute, mais que lui répondre, à elle qui prend ça à la rigolade ? Elle fait partie de ces gens qui ont laissé le passé en arrière, comme s’il s’agissait d’une autre vie vécue par un autre. Me concernant, c’est comme si c’était hier. Elle sourit et me dévisage avec malice, alors que pour moi c’est comme si j’étais jugée aujourd’hui. Elle questionne :

— Et t’as quelqu’un ?

Je désigne mon masque.

— Ça ne veut rien dire. Là, présentement, t’es sexy.

— Tu veux voir si je l’enlève ?

— Non, mais… Oh ! Je crois que j’ai une photo de toi et moi dans ma chambre.

— De quand ? Du collège ?

— Oui ! Faut qu’on la retrouve !

Étonnée, ne me souvenant pas avoir été prise en photo à l’époque, timide comme j’étais, je la suis dans les escaliers. Sa chambre est peu lumineuse car la fenêtre trop petite. La couette orange est froissée, et il y a des Barbies qui traînent au pied du lit.

— Ne fais pas attention au bordel de ma fille.

Elle referme la porte puis me demande :

— Tu aimes la cerise ?

— Euh, oui. Pourquoi ?

— T’en as sur le bord du masque, ou de la confiture.

Je passe le doigt sur le bord, et elle rit :

— Non, attends.

Elle s’approche, écarte légèrement le masque et pose sa bouche fine sur la mienne. Mon cœur bondit de surprise, puis sa langue s’invite prudemment. Son baiser reste léger à fleurs de mes lèvres, onctueux et sa main droite remonte sur ma hanche. Je sens ses cuisses nues contre les mienne. Un peu gourde et frigide, je décide de profiter de cet instant inattendu. Sans m’en apercevoir, je m’ouvre à son baiser et nos langues roulent ensemble, partageant l’arôme cerise de son soda.

Elle retire sa bouche en refermant mon masque. Elle murmure :

— J’ai treize ans de retard, mais au moins je sais que je t’ai embrassée correctement, pas comme je l’aurais fait à l’époque.

Me voyant accrochée à mon nuage de bonheur, elle s’inquiète :

— Ça va ?

— Oui…

Elle ôte son débardeur puis pose ses mains sur mes clavicules, me faisant frissonner :

— Je ne veux pas que Maelys voit sa mère comme une… Enfin, je ne cherche pas une histoire avec une fille, mais je n’ai rien contre m’amuser un peu.

Je retombe en adolescence, intimidée par sa taille et son charme. Je ne suis pas certaine d’être éveillée, et pourtant elle attend ma réponse. D’une voix un peu tremblante, je lui réponds :

— Ça me va.

— T’es timide.

Elle tend les doigts vers la fermeture de ma brassière puis libère mes seins.

— Comment je kifferai avoir tes nichons.

Elle passe ses mains sur ma peau moite, glisse ses doigts autour de mes mamelons tendus. Je tremble, à la fois mal à l’aise et brûlante d’envie. Mon immobilisme la fait sourire. Elle dégrafe son soutien-gorge, dévoilant une petite poitrine griffée de quelques vergetures.

Marion avance ses lèvres à nouveau et nous nous embrassons. Nos langues se font un peu plus sauvages Elle me fait me décoller de la porte, me griffe le creux des reins. Putain quel kiffe ! Nos bassins restent collés l’un contre l’autre, puis nous nous observons. Elle sourit, je souris. Elle me dit :

— Je kiffe bien tes yeux, aussi.

— Il n’y en a qu’un.

— Et ton cul est bien mieux foutu qu’à l’époque, ajoute-t-elle en le pétrissant.

— Il me manquait un pic de croissance.

Ses doigts descendent mon maillot de bain, m’arrachant un frisson d’excitation. D’une main, elle enlève son shorty et son string. Nous défaisons nos chaussures en même temps et nous débarrassons de nos socquettes maladroitement. Nos deux pubis nus, parcourus par quelques repousses, se plaquent à nouveau l’un contre l’autre. Son nez décale une nouvelle fois mon masque tandis que mon cœur cherche à briser mes côtes.

Marion ne sourit plus lorsque notre baiser se termine. Son visage semble signifier que nous allons passer à des choses plus sérieuses. Délicatement, elle me saisit les mains, et m’invite à m’allonger sur son lit. Elle se hisse sur les genoux à côté de moi. Sa bouche dépose des petits baisers sur mon ventre et ma poitrine.

Je tends les doigts vers ses hanches de mannequin, découvre ses reins, les reliefs de ses os. Son ventre parfaitement plat. Ses baisers remontent sur mon visage. J’embrasse son épaule en remontant vers son oreille. Elle murmure dans un souffle :

— Putain, tu me fais de l’effet.

Elle s’étend sur le flanc, glisse sa main entre mes cuisses et me caresse doucement. Je poursuis mes baisers, troublée par ses doigts. Ils trouvent l’humidité entre mes pétales puis s’en servent pour glisser autour de ma perle. J’inspire profondément par les narines. Je reste tétanisée de plaisir, sur le dos, soupirante, sous le regard satisfait et dominant de Marion.

Je tends la main vers son entrecuisse. Elle écarte le genou pour me laisser libre accès à la moiteur de son ventre. Elle embrasse mon masque, nos bouches se trouvent, et nos doigts poursuivent délicatement.

Ses baisers me transportent, me hissent au-delà de tout ce qu’elle pourrait me faire avec ses doigts. Mon corps tremble puis s’arque légèrement. Ses yeux m’observent si intensément que ça en devient gênant. Je ferme les miens et me laisse transporter. Son index découvre complètement mon rubis. Je serre les dents, échappe des couinements nasillards malgré-moi puis le plaisir prend le contrôle total de mon corps, le pliant à sa volonté par trois fois.

Reprenant à peine mes esprits, je me rends compte que j’ai cessé de caresser Marion qui est allongée de moitié sur moi. Son bassin ondule instinctivement sur ma main. Tout en reprenant mes caresses, son visage près du mien s’apaise, ses yeux se ferment. Une grimace déforme sa bouche, un gémissement se coince au fond de sa gorge, j’accélère, brutalise un peu son rubis et la sens vibrer contre moi.

Ses yeux s’ouvrent dans les miens. Les mêmes yeux qui me brisaient le cœur lorsque j’avais quatorze ans.

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