11. Ascendance

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C’est donc après une nouvelle semaine que je me trouve dans la voiture de Lucas, assise à l’avant pour laisser la place à l’arrière aux deux tourtereaux : Tristan et Élisa.

Cette semaine, j’ai revu le psychiatre, mais j’ai tu l’apéro avec mes frères pour ne pas qu’il croit que je guéris trop vite. Durant trois soirs, je me suis entraînée durement avec Benji, et durant la journée, j’ai complété par des exercices physiques intenses et du footing. Je n’ai bu que de l’eau, fait mes courses moi-même et m’en suis tenue à un régime strict protéiné.

Nos parents habitent entre Bayeux et Caen, à quelques kilomètres de la mer, il faut donc peu de temps pour rallier nos souvenirs d’enfance depuis la banlieue de la capitale.

J’ai revêtu un tailleur comme il y a trois semaines, mis mon masque, et coiffé ma perruque. Mon look devient classe avec le masque, on ne songe pas à ce qu’il peut dissimuler, je me sens normale, presque comme avant. La route nationale 13 défile sous nos yeux, large et monotone. Pourtant, j’aimerais d’un côté qu’elle ne se termine jamais. Sans destination, plus de question, plus d’angoisse. Hélas, nous avons à peine largué les bouchons du week-end sur le périphérique de Caen, que nous quittons l’axe pour nous enfoncer vers la campagne. Plus la route se fait étroite, plus les abords se verdissent, plus mon cœur se resserre. J’essaie d’accrocher mes espoirs à mon nouveau visage artificiel. Avec le masque mes parents ne pourront pas imaginer les dégâts laissés par Aymerick, ils continueront à voir le visage qu’ils ont toujours connu et dont ils aperçoivent la moitié. Malgré tout, tôt ou tard, il faudra que je le découvre.

Autrefois, mes frères et moi faisions la route séparément, tenant à notre liberté, pour vagabonder chacun de notre côté, retrouver nos amis de jeunesses restés sur Caen. Mais Tristan a trouvé son âme sœur, et moi je n’ai nulle envie de revoir quiconque… je ne suis même pas certaine de vouloir croiser mes propres parents.

La voiture ralentit et la grande longère dans le creux du vallon apparaît. Le terreneuve qui montait autrefois la garde n’est plus là, mais les souvenirs de mes frères à califourchon sur son dos sont intacts. Si autrefois j’y repensais avec une nostalgie sereine, aujourd’hui j’aimerais retourner mille fois en arrière. La voiture se gare au moment où mes larmes abondent. Lorsqu’il m’entend renifler, Lucas m’étreint les épaules :

— Hey, grande sœur. On va attendre un peu avant d’entrer.

Je regarde par la vitre et serre les poings pour déclencher ma vision. Deux squelettes attendent derrière la porte.

— Ils savent qu’on est arrivés, ils sont derrière la porte. Maman est nerveuse, vous lui avez dit.

— Bien essayé le coup de bluff, dit Tristan en frappant de la main le pan de mon siège. Mais c’est moi le pro du poker.

Lucas sait que même si j’ai pu bluffer, c’est évident qu’ils ont prévenu les parents. Il me dit :

— Ils ont promis de ne pas parler de ça.

Ma respiration s’emballe, alors j’inspire profondément par le nez et souffle par la bouche comme me l’a appris Benji pour retrouver mon calme. Je sors de la voiture, puis marche le long de la route. Lucas se précipite pour me rattraper.

— Élodie ! Ne t’en vas pas !

— Je ne m’en vais pas, je détresse ! Tu ne sais pas à quel point je suis stressée ! Personne ne peut savoir !

— Du calme, c’est juste nos parents.

— Allez les voir, ils attendent, je vous rejoins.

— Je ne te laisse pas toute seule.

— Alors laissez-moi avec Élisa.

— D’accord.

Nous retournons vers la voiture. Tristan et sa muse sont sortis côté route et nous attendent. Lucas dit :

— Tu viens, les darons nous attendent. Élisa, tu peux rester un peu avec Élodie ? Et empêche-la de s’échapper.

Je m’appuie sur la voiture, de manière à tourner le dos à l’entrée de la maison. Les deux garçons entrent et j’entends bien que l’ambiance est lourde. Aucun d’eux ne simule la joie habituelle qui précède les embrassades. Ils savent que ça va être dur pour mes parents, et ces derniers n’attendent qu’une chose : me voir. La porte se referme et Élisa se place face à moi :

— Ils sont rentrés.

Je souffle profondément et elle sort un mouchoir.

— Je n’avais pas fait gaffe, t’es maquillée. Tu vas tout faire couler.

— Waterproof.

Elle essuie mon visage délicatement. Ses grands yeux bleus se plantent droit dans les miens.

— Ça va aller ?

Putain que ses yeux sont clairs et magnifiques ! Sa voix pleine de compassion et ses airs de cocker me font fondre. J’ai envie de caresser ses joues, de l’embrasser sauvagement, comme si je pouvais puiser une grande bouffée d’oxygène au fond de ses poumons. Mais c’est ma belle-sœur, et la réaction de Sophie la semaine dernière me ramène à la réalité. Du coup, je pleure davantage. Élisa m’étreint contre elle et murmure d’une voix maternelle :

— Là ! Ça va bien se passer.

— C’est dur, tu sais.

— Je comprends. Mais lui, il ira en prison, penses à ça.

— Qui ?

— Le mec qui a tué ta collègue et qui t’a fait ça.

Elle se raidit, se rendant compte de sa gaffe. Je l’éloigne de moi et elle me regarde peinée :

— C’était dans le Parisien. Une tentative de viol vire à l’homicide.

— Ils ont dit quoi ?

— Que trois employés d’un laboratoire ont été interpellés. Que sur les deux femmes qui ont été agressées, une a reçu choc à la tête et qu’elle était décédée avant l’arrivée des secours. Et que l’autre a été sévèrement brûlée au visage et transportée à l’hôpital. Mais il n’y avait pas grand-chose sur les victimes, votre identité n’a pas été révélée.

— Ils n’ont rien dit d’autre ?

— Non. Même le nom du laboratoire n’a pas été écrit. Mais Lucas, il a bien compris de qui il s’agissait.

— C’était une fille de mon équipe. Elle était super.

— Toi aussi, tu es super.

— Pourquoi ?

— Parce que tu tiens le choc et qu’au fond, tu es toujours la même personne.

— J’ai pété ton téléphone en te traitant de pute.

— C’était dégueulasse de t’espionner. Lucas dit que si on ne l’avait pas fait, on ne serait pas là aujourd’hui, mais je nous en veux.

— Il a raison.

Je jette un œil vers la maison, les quatre squelettes sont toujours dans l’entrée à discuter. Élisa me croit calmée et me demande :

— Tu te sens prête ?

Je plonge à nouveau dans ses grands yeux bleus et lui dis :

— T’es une chic fille.

J’embrasse les taches de rousseurs de ses joues, puis elle me serre délicatement la main.

— Courage.

Ses doigts me lâchent, alors nous avançons vers la maison. Je pose mes phalanges tremblantes sur la clenche glacée, puis révèle le véritable aspect des squelettes verts qui se sont figés. Ma mère est brune aux cheveux courts, plus ronde que ne le laisse supposer ses os. Ses yeux sont tant cernés, que je suppose que plus d’une nuit a été courte. Sans doute mes frères ont-ils tout révélé il y a plusieurs jours.

Mon père est l’inverse, ses cheveux grisonnants et sa silhouette plus maigre que ne le laisse supposer son squelette. Son âge approche celui de la retraite et son corps a de plus en plus de mal à suivre le rythme. Il paraît plus âgé que ma mère alors qu’ils sont nés le même mois de la même année.

Mes parents sont habillés comme pour un réveillon ou pour un mariage. Ma mère retient son souffle en me voyant et ses larmes coulent quand elle se précipite vers moi. Elle m’étreint d’une force herculéenne :

— Ma chérie ! Pourquoi tu ne nous as pas appelés !

Sa détresse me fait pleurer à nouveau. Élisa reste en retrait, gênée.

— Arrête, tu me fais pleurer, dis-je.

Maman a du mal à me lâcher, mais lorsqu’elle y parvient, mon père m’ouvre ses bras :

— Viens, ma fille !

À l’inverse, son étreinte est délicate, comme des ailes de papillons. Puis, il propose :

— Allez passons dans la véranda.

Il garde son bras dans mon dos pour m’inviter à les suivre. La pauvre Élisa nous emboîte le pas, sans que personne ne lui ait dit bonjour. La véranda n’est pas très grande, mais elle est baignée de soleil de fin d’après-midi et sent déjà bon les petits fours dont le parfum s’échappe de la cuisine. Tristan prend le petit banc en osier pour qu’Élisa se colle à lui.

— Jean, tu sers l’apéro, je vais chercher les canapés, dit Maman.

— Je viens t’aider, lui proposé-je.

— Certainement pas, tu vas t’asseoir !

— Mais, Maman, je ne suis pas handicapée.

Elle me fixe de ses grands yeux marrons et articule d’une voix basse teintée de colère :

— Va t’asseoir.

Un frisson me parcourt comme si je n’étais toujours qu’une petite fille, alors je me glisse dans le rockingchair. Mon père sert les verres puis demande :

— Alors Élisa, ces études ?

— Comme à votre anniversaire, ça continue.

Ses jambes se croisent, dévoilant la peau nacrée entre les bas et sa jupe. Quelle vision délicieusement sucrée et appétissante. Je prête seulement attention à sa petite veste de costume, à son débardeur à dentelle légèrement décolleté et aux couleurs vives vert pomme et sable qu’elle marie. Elle a plus de goût que Tristan.

— Hammerhead ? Knockando ? Jameson ?

Réalisant que mon père me parle, je cesse de regarder Élisa et lui réponds :

— Hammerhead.

— Tu veux une paille, propose Lucas.

— Non, c’est bon, je vais me débrouiller.

Ma mère revient avec ses petits fours. Ce qui me plaît bien, c’est que vu leur taille, je vais pouvoir les manger sans enlever mon masque.

Parfaitement briefés, aucun de mes deux parents n’aborde le sujet de mon agression, de mon masque ou de mon aspect caché. Je me contente de petites bouchées et de petites gorgées qui passent très bien. L’idée de la paille de samedi dernier était une pure connerie.

— Demain, dit mon père, s’il fait aussi beau que cette semaine, vous allez pouvoir profiter de la piscine. Je l’ai remplie.

— Votre père est dedans tous les matins.

— C’est génial de piquer une tête avant les croissants.

Il sourit en prenant le dernier mini-soufflé.

— Tu as maigri, ma fille, me lance ma mère.

— Je n’ai pas mangé pendant plusieurs jours.

— Mais tu fais en bonne santé, ce n’était pas une critique.

— Je fais un peu de sport, aussi.

— Ah ? Que fais-tu ?

— Je cours, je fais un peu de fitness devant mon ordinateur.

— C’est bien.

Le bip dans la cuisine piaille que la nourriture est cuite, et le soleil commence à rougir l’Ouest. D’un geste impérieux, Maman nous ordonne à tous de nous lever et de passer dans la salle à manger,

Je m’installe à la gauche d’Élisa, Tristan à sa droite. Mon père se place face à moi et ma mère entre lui et Lucas.

— Je n’ai pas fait d’entrée, déclare cette dernière.

Sa main dévoile le plat de morceaux de poulets, de chorizos et de poivrons baignant dans la sauce au fromage. Nous nous jetons sur les galettes pour les garnir et les rouler en wraps. J’ai eu la main lourde, habituée à m’en goinfrer la bouche grande ouverte. Mon père rit :

— Tu devrais peut-être enlever ton masque.

— Non ! s’exclament mes deux frères en chœur.

Leur protestation fait sursauter Élisa. Suis-je si hideuse que ça ? Ma mère dit d’une voix douce :

— Si ça la gêne pour manger, laissez-la l’enlever.

L’excuse sert bien la curiosité de ma mère. Sachant bien qu’il me faudra enlever le masque tôt ou tard devant mes parents, je tire sur ma perruque. Les respirations s’arrêtent, le bruit des couverts disparaît, comme dans un Western. Élisa pose une main compatissante sur le Jeans de ma cuisse. Je soulève l’élastique puis dévoile mon nouveau visage. C’est presque un plaisir de laisser respirer ma peau.

Ma mère a un cri aspiré de surprise. Ne préférant affronter aucune remarque, je mors à pleines dents dans mon wraps. Ma mère dit à voix basse à mon père :

— Je n’ai plus faim. Je vais faire la vaisselle.

Il grimace en me regardant pour m’indiquer qu’il est désolé, puis il quitte la table :

— Attends, Murielle !

— Bravo, soupire Tristan, bien joué !

La colère me vient comme si un piment avait été oublié dans la sauce. Je me penche et lui demande :

— Quoi ? Qu’est-ce t’as ? Tu sais très bien qu’ils voulaient voir ma gueule ! Tu voulais que j’attende dimanche soir pour pas gâcher ton week-end de fils de bourge ?

— Vas-y calme ta joie ! Je dis que t’étais pas obligée de faire ça à table !

— Mais va te faire foutre sale con ! Tu ne t’es pas assez goinfré pendant l’apéro ? Ben tiens, mange !

Je lui balance le reste de mon wrap dans l’assiette. Élisa se tourne d’instinct vers moi. Sa main droite remplace sa main gauche sur ma cuisse, et la première caresse délicatement mon dos.

— Il ne voulait pas te fâcher

Je la regarde prête à l’incendier :

—Toi, tu…

Croiser ses yeux bleus tristes me refroidit brutalement. Elle remonte sa main depuis ma cuisse sur ma joue intacte et murmure :

— Ça va mieux ?

Ses doigts passent dans mes cheveux, je ferme les yeux. Les silhouettes de viscères s’estompent, mon cœur s’apaise. Tristan soupire :

— Ben bonjour le vocabulaire.

— Dis-lui que t’es désolé, s’agace Élisa.

— C’est à moi d’être désolé ? Puis arrête de la tripoter comme ça, on dirait deux gouines !

Leurs os se redessinent sous leur peau. Élisa doit le voir dans l’éclat de mon regard, car elle s’énerve :

— Tu sais ce que ça fait de perdre la moitié de son visage ? Non ? Alors ferme ta bouche et excuse-toi.

J’adore Élisa, à l’instant, je voudrais lui rouler un patin pour choquer mon frère, mais mon père revient à ce moment de la cuisine. Ma rage retombe comme un soufflé laissé trop longtemps au four, et Tristan marmonne comme un petit garçon :

— Je suis désolé, Élodie.

La main d’Élisa quitte ma joue. Chagrinée, je remets mon masque.

— Tu n’en reveux pas un ? s’inquiète Élisa.

— Non, je n’ai plus faim.

Je coiffe ma postiche, puis me lève de table pour rejoindre la cuisine. Le maquillage de ma mère a dégouliné de ses grands yeux ronds.

— Je suis désolée, ma chérie, je ne voulais pas que tu me voies dans cet état.

— Et moi dans le mien.

— C’est… Je m’attendais. Tu sais, j’en ai vu des feuilletons et… mais même avec tout ce qu’on peut imaginer, en vrai, c’est tellement différent.

— Surtout sur le visage de son enfant ?

Elle lâche un soupire affirmatif en essuyant ses yeux. Puis encore plus peinée que par mon aspect, elle dit :

— Je vous ai entendu vous disputer.

— C’est ma faute, je n’ai pas supporté une remarque de Tristan. J’ai… Je ne me contrôle pas très bien depuis. Je me mets en colère facilement.

— C’est surprenant, toi qui as toujours été calme. Je t’ai vu te mettre une seule fois en colère, quand t’étais toute petite et que Lucas avait caché ta panthère rose en peluche. Tu as ravagé toute sa chambre avec un couteau, tu as découpé ses dessins, ses jouets, ses draps, tout !

— Je m’en souviens.

— Le contraire serait étonnant. Ton père t’a mis une telle gifle ! C’est la première et dernière fois que j’ai vu les marques de ses doigts sur la joue d’un de mes enfants. Et Dieu sait que tes frères s’en sont pris, des taloches. Après ça, jamais plus tu ne t’es mise en colère. On t’a toujours vue prendre sur toi comme si ça te passait au-dessus, tu as toujours caché tes sentiments. La plus sage de toutes les petites filles. Toutes mes amies m’enviaient. Il faut croire que toute cette colère emmagasinée ne demande qu’à sortir. Lucas doit se souvenir, peut-être inconsciemment à quel point tu peux exploser. Tristan n’était pas né, et que tu lui répondes, il n’a pas l’habitude.

— J’emmerde ses habitudes.

Un hoquet de rire échappe à ma mère.

— Et en plus tu deviens grossière.

Je hausse les épaules, puis elle dit :

— Tristan c’est un peu le petit dernier, mais c’est bien qu’il ait rencontré Élisa, elle a l’air de savoir le canaliser. Elle est super cette petite.

J’opine sans partager mes pensées. Il n’y a pas que Tristan qu’elle sait canaliser. Elle a une prédisposition innée à calmer les gens en colère. J’ai envie de dire à ma mère que je suis d’accord, que comme Tristan, Élisa ne me laisse pas indifférente, et que si je n’arrête pas de regarder au travers du mur leurs deux squelettes qui se bécotent, je vais exploser de jalousie. Je ne sais pas si je tombe amoureuse de ma future belle-sœur ou si c’est une attirance temporaire. De toute manière, avec ma gueule, il faut que j’oublie.

Nous retournons à la salle et nous installons à nouveau à table, le temps que le repas se termine.

On ne s’éternise pas, pas de petit calva ni de décaféiné, c’est pour tous l’heure de se coucher. Ma mère dit :

— Chacun dans sa chambre.

— On ne prend pas la chambre d’Élodie ? s’étonne Tristan.

— Pourquoi ? Élodie est là.

— Oui, mais elle a un grand lit, et elle est toute seule, la semaine dernière…

— La semaine dernière, c’était la semaine dernière. Et en plus, Élodie n’était pas là. Vous avez deux lits, vous prendrez chacun le vôtre. Vous pouvez vous décoller le temps d’une nuit, vous n’êtes pas siamois que je sache.

Ce coup-ci, ça ne m’énerve pas. Au contraire, je suis trop content de lire la déception de Tristan et l’indifférence d’Élisa. Fatiguée, je gagne la salle d’eau en première et allume la lumière pour que par le carreau opaque, les autres voient que c’est occupé. Je pose mon masque sur la tablette à gauche du lavabo, puis observe dans le miroir mon visage épuisé par les émotions. J’essaie de sourire, mais les plis qui se forment sur ma joue brûlée sont hideux.

— Tu m’étonnes que Maman ait eu l’appétit coupé, soupiré-je à moi-même.

Une fois les dents brossées, j’ôte ma veste, ma chemise puis déboutonne mon pantalon qui tombe seul. Je tourne devant le miroir. Mes abdominaux commencent à se dessiner, mes poignées d’amour ont fondu de moitié, mes cuisses sont raffermies. Encore un mois à tenir ce régime et ce rythme de dingue, et je serai sexy à souhait.

Je m’admire en ne gardant que mon profil gauche dans le miroir, et enlève la culotte dont l’élastique comprime ma peau. Le bourrelet disgracieux disparaît. Je dégrafe mon soutien-gorge en restant de profil et passe ma main sur ma poitrine. Elle est ronde, elle a retrouvé un peu de fermeté. C’était la seule partie de mon corps dont j’ai toujours été fière. D’ici peu, je pourrai être satisfaite d’une silhouette harmonieuse. Je rentre un peu le ventre pour me projeter dans un avenir prochain. Il reste quelques vergetures et toute cette culotte de cheval que je pince pour quantifier.

— Qu’est-ce que tu en penses, tu peux y arriver ?

Je présente mon profil défiguré et me réponds :

— Ouais. J’ai une sale gueule, mais je serai méga bonasse.

Si je ne me souris pas, c’est parce que je fais vraiment peur à voir. Déprimée, mais résolue à persévérer, je me glisse sous la douche. Le mitigeur sur une température tiède me bénit d’une pluie artificielle. Une fois habituée, je la refroidis progressivement, jusqu’à ce qu’il me soit difficile de respirer.

Alors, petit à petit mon corps vibre, puis se réchauffe de lui-même. Lorsque je suis bouillante, c’est que le traitement est efficace. Propre est rincée, mon organisme est dans une telle activité que le carrelage paraît bouillant sous mes pieds. J’enfile un shorty et un vieux t-shirt blanc avec le portrait de la panthère rose. Ensuite, je recoiffe mon masque pour sortir.

La porte grince et je croise Lucas torse-nu qui sort avec sa trousse de toilette. À l’évidence, il s’est mis à la musculation.

— T’as minci des cuisses, murmure-t-il.

— Ben et toi… D’où tu sors tous ces pectoraux ?

— Salle de gym. Il y a un jour dans une vie où le célibat pèse trop et quand on sait qu’il reste que cinq ans avant la trentaine.

Je lui souris sachant que mon profil le plus dégueu est caché par mon masque. Attendri, il me dit :

— Ça fait du bien de te voir sourire.

— Je n’ai plus assez d’eau pour les larmes, alors maintenant, soit je me mets en colère, soit je souris.

— Je préfère quand tu souris.

— Je suis désolée de m’emporter comme ça.

— T’inquiète. Tristan, ça lui fait du bien de se faire rentrer dedans. Bonne nuit ?

— Oui, toi aussi.

Je gagne ma chambre d’adolescente, blanche avec quelque trace de rose saumon. Avec du recul, je la trouve de mauvais goût, mais tous les souvenirs retenus ici provoquent toujours mon émoi. Mon odeur est toujours là, celle de mes rêves comme celle de mes espoirs d’adolescente.

Je m’allonge, le dos en appui puis, par curiosité, je serre les poings autour de mes draps pour voir Élisa. La surprise est telle que j’en perds le contrôle. Je me concentre à nouveau puis essaie de jouer sur les différents degrés. Non, je n’ai pas rêvé : Tristan est allongé sur le dos, les mains menottées dans le dos. Élisa est à califourchon sur ses jambes et sa bouche va et vient autour du sexe de mon frère. Lui qui se vantait de sa soi-disant taille XL, il n’a pas l’air si bien pourvu que ça.

Je me sens un peu gênée d’entrer dans leur intimité, mais lorsque je m’apprête à me tourner sur le côté, Élisa se penche en arrière. Je n’arrive pas à distinguer ce qu’elle attrape, mais au vu des gestes précautionneux qui suivent, il s’agit d’un préservatif. Tristan, entravé, se laisse faire et elle se dresse sur les genoux avant de s’empaler tout en douceur. Elle se penche au-dessus de lui, le surplombant de sa poitrine, garde un appui d’une main sur le mur puis entame la lente chevauchée du couple.

Nullement excitée, mais intéressée, je varie mes intensités de regard pour mieux dessiner leurs formes et leurs muscles. Si je cherche avant tout à mieux maîtriser mon pouvoir, je reste captivée par leurs mouvements sensuels. C’est un spectacle inhabituel, avec pour seul suspens : Élisa jouira-t-elle d’un orgasme ? Il me manque juste le pop-corn.

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