10. Ambiance

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Samedi, la marque rouge des crampons de Benji sur mon menton a disparu. J’ai fait le ménage, préparé l’apéritif, comme autrefois, comme si rien ne s’était passé. Mon masque couvre la moitié de ma face et les cheveux longs de ma perruque châtain passent derrière mes épaules, juste pour découvrir mon visage comme les rideaux d’un théâtre.

J’ai mis des bougies sur la table basse, allumé la lampe de mon bureau pour tamiser l’ambiance. C’est à cet instant qu’on frappe à la porte. Un peu anxieuse à l’idée de leur réaction, j’ouvre et me retrouve face à mes deux frères. Lucas montre une bouteille de vin rouge et Tristan une bouteille de whisky. Ce dernier lance :

— C’est qui le meilleur des frères ?

— Vous êtes tous les deux mes meilleurs frères.

— J’adore ton masque, me dit Lucas.

— Ouais, trop stylé ! renchérit Tristan.

Ils rentrent joyeux, obéissant à l’injonction tacite de ne pas parler de l’accident. Le couloir demeure vide et, déçue, je m’étonne :

— Élisa n’est pas là ?

— Elle préférait nous laisser en famille, répond Tristan.

— C’est gentil de sa part, mens-je en fermant la porte.

— Ça, ça veut dire que ça ne va pas durer encore longtemps, se moque Lucas.

— Non ! Élisa, c’est la fille de ma vie ! proteste Tristan. Croix de bois, croix de fer, si on se sépare, je me jette sous le chemin de fer.

— Genre ! Ça ne sera que ta quarantième rupture.

— Tu ne comprends pas. Élisa et moi, on est dans le même trip. Et au pieu, on fait des trucs de fou !

Je pose ma main derrière ses épaules :

— Et bien si on passait à table pour que tu nous racontes en détail.

— Si t’as des photos, ajoute Lucas, et que tu n’apparais pas dessus, on est preneur.

— Ah, je reconnais bien là, toujours complexé par ma grosse bite !

Il éclate de rire en s’installant et Lucas secoue la tête en souriant. Tristan, me regarde et rit :

— Tu vas manger comment ?

— J’enlèverai le masque. Mais je peux boire à la paille.

— Du Kavalan à la paille ?

— Je suis partant, dit Lucas.

Nous nous regardons tous les trois, le défi se lance, alors je vais chercher des pailles pendant que Tristan ouvre sa bouteille. Il est rieur, et de bonne humeur, l’odeur de cannabis qui émane de ses vêtements trahit le joint qu’il a pris avant de venir pour ne pas être désagréable. Je vais devoir le laisser fumer dans mon appartement aussitôt que je sentirai l’ambiance le quitter.

L’atmosphère avec mes frères n’a pas été aussi joyeuse depuis notre enfance. Tristan nous raconte comment il a rencontré Élisa à une convention de geek. Il était déguisé en Naruto et elle en Yoko du dessin animé Les douze royaumes. Une femme guerrière, les cheveux teints en rouge, ça l’avait séduit. Lucas le charrie :

— En fait, c’est qu’elle ressemble à un bonhomme qui t’a plu. T’es un peu pédé sur les bords.

— Carrément pas ! T’aurais vu par contre à la convention, il y avait deux gouines ! Putain qu’elles étaient bonasses ! Enfin vu comment elles étaient sex, je pense plutôt qu’elles étaient bi.

Je ne rentre jamais dans ce genre de conversation, pour préserver mon anonymat sexuel. Je laisse Tristan nous décrire Sailor Moon et Sailor Mars en minijupe qui se bécotaient et se tenaient la main. Des vraies fans de manga ? Des provocatrices ? Les deux ? On ne saura jamais, mais elles n’apportent rien à la cause féministe, surtout aux yeux des mecs comme Tristan. Pour lui, les choses sont toujours simples et définies, exception faites de ses propres amours.

Lorsque nous sommes bourrés, plus encore qu’à toutes nos dernières soirées, j’enlève mon masque pour manger. Tristan détourne le regard et sirote le fond de son whisky, puis il rebondit en charriant Lucas sur ses histoires d’amour. Pour la première fois, après avoir traité le cas de Lucas, il ne parle pas de moi. Je suis touchée de cette attention. Du coup, c’est Lucas qui m’interroge du regard, davantage pour perpétuer la tradition que par indiscrétion.

— Quoi ?

— Et toi ?

— Non, moi c’est fini. Seule, mais ça me va.

Tristan rit :

— Hey ! Mieux vaut seule que lesbienne !

— C’est clair ! m’entends-je répondre.

L’ambiance reste sereine. Tristan n’a pas besoin de se rouler un nouveau pétard, il reste hilare. Après le repas, on se fait des irish coffee et on joue à la belotte malgré l’absence d’un quatrième joueur.

Je me réveille à midi, le crâne tambourinant, assoiffée. Tristan est reparti, je ne sais pas comment ni à quel moment et Lucas dort à même le sol. Pour mon cas, jamais je n’ai été bourrée à ce point.

Je me sers trois grands verres d’eau puis prends une douche tiède. Je refroidis l’eau au fur et à mesure car j’ai appris récemment que le froid permet de brûler les graisses brunes.

Lorsque j’en sors, habillée, le masque sur le visage, je parais fraîche à l’extérieur, tandis que l’intérieur est moisi. Lucas s’est levé et il boit au robinet de la cuisine avant de gémir :

— Faut que j’y aille. Faut que je termine un dossier pour demain. Mais c’est cool pour le week-end prochain, ça fera plaisir aux parents, et c’est courageux.

— Hein ?

— Je te redis à quelle heure on passe te chercher vendredi. Ça dépend de l’heure à laquelle je termine.

Il embrasse ma joue gauche puis il sort de la pièce me laissant avec la sensation de me faire avoir. J’ai beaucoup bu, plus que jamais, mais je pense avoir tous mes souvenirs de la soirée. À quel moment ai-je dit que je rendrai visite à mes parents ? Lucas a-t-il tout inventé sur le vif ou bien ai-je picolé au point de tout oublier ?

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